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--M. le juge d’instruction m’a autorisé à reprendre la clef que j’avais jointe aux pièces, dit le commissaire.

--Je pense, mon cher collègue, que vous avez pris des mesures pour que personne n’y entrât après vous, dans cette baraque?

--J’y ai mis de planton deux gendarmes; ils ont passé la nuit, l’un devant la porte, l’autre sous la fenêtre. Nous y retrouverons les traces de pas telles que je les ai vues hier soir.

--Vous m’avez dit, demanda M. Mornas, que Verdalenc vous a secondé dans vos recherches.

--Secondé n’est pas précisément le mot. Ce monsieur a montré beaucoup de zèle, et il m’a fourni sur le prévenu Mareuil des indications dont j’ai tenu compte; mais il a plutôt gêné mes opérations. Il s’était attaché à moi. Si je l’avais laissé faire, il m’aurait suivi partout, il aurait interrogé les gens et rédigé le procès-verbal. J’ai dû modérer son ardeur, et je me suis opposé à ce qu’il entrât dans la cabane.

--Vous avez très-bien fait, monsieur, de ne pas souffrir qu’il se mêlât de préparer l’instruction. Il doit avoir sur cette affaire des idées préconçues, et cela suffit pour que je n’accepte qu’avec beaucoup de réserve ses appréciations personnelles sur le prévenu. Je le connais, d’ailleurs, et je sais qu’en dépit de ses aptitudes financières, il n’est pas intelligent.

Les deux commissaires se gardèrent bien de contredire le magistrat. Ce n’était pas le moment de discourir sur des probabilités judiciaires, et la conversation prit un autre tour.

Les graves fonctions qu’exerçaient ces messieurs ne les empêchaient pas de s’intéresser à des choses qui n’étaient pas de leur ressort.

Le chef de la sûreté, un homme d’esprit et un aimable homme, raconta quelques-unes des histoires dont sa mémoire était richement meublée, et il réussit à dérider M. Mornas lui-même, qui était cependant peu disposé à s’égayer.

Le coupé avait suivi la ligne des quais jusqu’au pont de Grenelle, la grande rue d’Auteuil jusqu’aux fortifications, et la route de Saint-Cloud à partir de la barrière.

C’était le chemin par lequel Louis Mareuil prétendait être arrivé à Boulogne.

Au rond-point où Caussade et Darès avaient pris le tramway, les joyeuses causeries s’arrêtèrent. Il fallait bien se recueillir un peu avant d’ouvrir une enquête de cette importance.

Ces messieurs descendirent de voiture à la porte du restaurant Cabassol, et le commissaire n’eut pas plus tôt mis pied à terre qu’il fut abordé par les inspecteurs qui l’avaient assisté la veille.

Ils lui annoncèrent qu’il ne s’était produit aucun incident nouveau, et qu’ils l’attendaient pour fouiller le bois.

--Voyons d’abord la salle où M. Trémentin a été frappé, dit le juge d’instruction.

Le maître de l’établissement était déjà là, le bonnet blanc à la main, et s’empressa de les conduire au premier étage.

La table du festin était desservie; mais à la place où le marié était assis, la nappe portait encore des taches de sang, et le carreau de vitre que la balle avait brisé n’avait pas encore été remplacé.

Le commissaire fit remarquer à M. Mornas que la fenêtre était précisément à la hauteur et en face des volets fermés qui masquaient l’unique ouverture de la cabane plantée de l’autre côté de la rue, sur un talus peu élevé.

--Où était placée madame Trémentin? demanda le juge d’instruction.

--Ici, monsieur, répondit le commissaire en indiquant une chaise. Vous voyez qu’elle se trouvait juste sur le passage du projectile. Il a dû presque effleurer ses cheveux.

--M. Trémentin était de l’autre côté de la table, en face de sa femme, reprit le commissaire, et au moment où le coup de fusil a été tiré, il venait de se lever pour porter un toast. Il a été frappé au cœur. Donc, la balle a dû passer un peu au-dessus de la tête de madame Trémentin.

Le juge d’instruction et le chef de la sûreté échangèrent un regard. Ils avaient tous les deux la même idée, une idée qui était déjà venue au commissaire.

--Je voudrais me rendre compte par mes yeux des positions qu’occupaient les époux, dit M. Mornas.

--C’est très-facile, répliqua le chef de la sûreté; je ne suis pas beaucoup plus grand que la mariée. Je vais m’asseoir à sa place. Mon collègue va se tenir debout à la place où était le marié.

Ainsi fut fait, et M. Mornas, en se baissant, constata qu’une ligne droite tirée du carreau brisé à la poitrine du commissaire passait deux ou trois pouces plus haut que le sommet du crâne du chef de la sûreté.

--Est-ce un coup d’adresse ou un coup de maladresse? dit ce chef bien avisé; en d’autres termes, qui visait-on? Tout est là. Si l’on visait madame, ce n’est pas le prévenu qui a fait feu. Il est amoureux d’elle, et il espère bien l’épouser quand les dix mois réglementaires seront écoulés. Si au contraire on visait monsieur, il se peut que le prévenu soit coupable, mais ce n’est pas certain. Et la question ne sera pas tranchée. Il faut chercher ailleurs.

--C’est mon avis, dit M. Mornas. Nous allons visiter la cabane. Le prévenu arrivera pendant que nous y serons, et si vos hommes amènent M. Darès et M. Caussade, nous pourrons faire des vérifications qui éclairciront des points importants.

Ces messieurs sortirent du restaurant et traversèrent la rue, précédés par les deux inspecteurs qui les attendaient.

L’ascension du talus n’était pas commode, car le terrain détrempé par la pluie de la veille cédait sous leurs pieds, et ce ne fut pas sans peine qu’ils arrivèrent à la porte de la baraque gardée par un gendarme.

Le commissaire avait apporté la clef et se chargea d’ouvrir.

--Oh! oh! dit le chef de la sûreté, bien des gens sont entrés ici, à ce que je vois. Nous aurons du mal à nous y reconnaître parmi toutes ces traces de pas.

--Sans compter que les nôtres vont laisser aussi des empreintes, dit le commissaire. La boue n’a pas séché cette nuit, et nous venons d’y marcher.

--Ce n’est rien. Il ne s’agit que de ne pas mêler les pistes. Et ce sera moins difficile que je ne croyais, car je m’aperçois que les pas d’hier suivent tous le même chemin. Et les marques sont parfaitement distinctes. Quand la fenêtre là-bas sera ouverte, nous lirons là dedans comme dans un livre. Examinons d’abord la préface.

Un livre, c’était bien le mot. Sur la neige ou dans la boue, les criminels impriment eux-mêmes les éléments de leur condamnation.

Seulement, il faut un coup d’œil exercé pour déchiffrer ce grimoire, lorsque les empreintes sont nombreuses.

Le chef de la sûreté était de première force en l’art de résoudre ces problèmes. Il s’agenouilla pour voir les traces de plus près, et après une minute de vérifications et de comparaisons, il se releva en disant:

--Quatre personnes sont entrées ici; quatre personnes, dont une femme.

--Une femme! s’écria M. Mornas.

--Parfaitement. Et une femme qui porte des bottines à talons. Voyez plutôt. Les talons sont nettement dessinés.

--C’est vrai, murmura le juge d’instruction.

--Et les pieds sont remarquablement petits. Les autres pas sont des pas d’hommes; deux finement chaussés, qui me font l’effet d’être entrés ensemble... les pas se côtoient... le quatrième individu a suivi une ligne moins régulière, et il avait des chaussures plus fortes.

--Mon cher collègue, dit le commissaire, il faut que vous sachiez qu’après le coup, la porte est restée ouverte jusqu’à mon arrivée. Ces pas peuvent être ceux des gens de Boulogne qui se sont attroupés autour de la baraque après l’événement. Elle était accessible à tout le monde, et quelques-uns y seront entrés.

--Vous les y auriez trouvés quand vous êtes venu.

--Et je n’y ai trouvé personne, c’est vrai. Mais je suis entré, moi.

--Je le sais. Voici vos pas, mon cher collègue. Ils sont beaucoup plus grands que les autres. Et quand je disais quatre personnes, je sous-entendais: sans vous compter. Vous êtes entré seul, n’est-ce pas?

--Oui, j’ai laissé à la porte M. Verdalenc et mes hommes. J’avais compris tout de suite qu’il importait de ne pas effacer ou emmêler les traces, et j’ai eu soin de marcher à côté.

--Vous êtes allé jusqu’à la fenêtre et vous êtes revenu tout droit à la porte. Voici vos empreintes. Il faut remarquer maintenant que les autres ont fait comme vous. Des curieux auraient piétiné de tous les côtés. Ceux-ci n’ont fait qu’entrer et sortir. Ils étaient pressés sans doute.

--Mais, dit M. Mornas, qui suivait attentivement ces déductions intéressantes, vous ne supposez pas cependant que l’assassin n’était pas seul quand il a tiré.

--Non, monsieur. C’est inadmissible. On ne se fait pas accompagner quand on va tuer quelqu’un. Et pourtant je suis sûr de mon compte. Il y a là quelque chose que je ne m’explique pas, et que la suite de l’instruction éclaircira peut-être. La fenêtre était ouverte, je pense, quand mon collègue est arrivé.

--Oui, c’est moi qui l’ai fermée.

--Eh bien, je vais la rouvrir. Nous avons besoin d’y voir clair pour terminer la vérification.

On n’est jamais mieux servi que par soi-même, et le chef de la sûreté ne voulait pas qu’un agent maladroit vînt embrouiller ses pistes.

Il traversa la première pièce en côtoyant les traces, et il entra sur la pointe du pied dans la seconde où il faisait plus sombre, parce qu’elle était plus éloignée de la porte.

Quand il eut poussé les volets, la lumière du jour éclaira l’intérieur de la cabane. M. Mornas était resté sur le seuil avec le commissaire. Ils allèrent rejoindre le chef de la sûreté qui était déjà à la besogne, examinant et comptant les empreintes.

--C’est particulier, dit-il. Tous les pas aboutissent à la fenêtre. Seulement, les deux personnes qui sont entrées ensemble se sont un peu écartées à droite et à gauche avant de sortir. Le petit pied et le pied solidement chaussé ont marché tout droit de la porte à la fenêtre et de la fenêtre à la porte.

--Qu’en concluez-vous? demanda le juge, qui commençait à trouver un peu puériles ces constatations minutieuses.

--Rien jusqu’à présent, monsieur. Ce sont des indices qui pourront servir plus tard. Mais voici une voiture... et j’aperçois mon secrétaire. Il n’a pas perdu de temps... il arrive avant le prévenu... et il nous amène un monsieur qui doit être M. Caussade, car je ne le connais pas, et je connais M. Darès... Je vais lui faire dire d’attendre...

--C’est inutile. Je puis l’interroger ici. Et il vaut mieux que je l’interroge d’abord en l’absence du prévenu.

--Alors, je vais faire signe à mon secrétaire.

C’était bien Caussade qui descendait d’un fiacre et qui n’avait pas l’air content du tout. On était venu l’enlever à son atelier, et ce déplacement ne lui plaisait guère pour beaucoup de raisons. D’abord, il n’aimait pas à être dérangé en plein travail; ensuite, et surtout, il prévoyait qu’on allait le mettre en demeure de dire ce qu’il savait; il craignait de charger un homme auquel s’intéressait son ami Darès, et il était parfaitement décidé à ne pas mentir.

Le chef de la sûreté alla le recevoir à la porte de la cabane, et le mit en deux mots au courant de la situation.

--Je vais vous conduire à M. le juge d’instruction, lui dit-il. Je vous prierai seulement de marcher de façon à ne pas effacer les traces que vous voyez là sur le plancher.

--Ces traces, s’écria étourdiment Caussade, c’est moi qui les ai laissées.

--Vous êtes donc entré ici?

--Oui... hier soir.

--Seul?

--Non, avec M. Darès. Nous revenions de donner la chasse au meurtrier de M. Trémentin.

--Venez, monsieur. Il faut que M. le juge d’instruction vous entende.

Caussade, qui regrettait déjà d’avoir trop parlé, se laissa conduire et se trouva en présence de M. Mornas qu’il n’avait jamais vu.

--Nous sommes déjà un peu plus avancés que tout à l’heure, dit le chef de la sûreté en se frottant les mains. Monsieur vient de reconnaître les marques de ses pas et celles des pas de M. Darès. Sur quatre personnes qui sont entrées, il n’en reste plus que deux à découvrir.

--Monsieur, dit le juge d’instruction qui tenait à procéder plus méthodiquement, je vous ai envoyé chercher pour vous demander des renseignements sur les faits qui m’ont été signalés par M. le commissaire de police de Boulogne.

--Je reconnais monsieur, murmura Caussade.

--J’ai fait appeler aussi M. Darès; mais il se peut qu’on ne l’ait pas trouvé, et, en attendant qu’il arrive, je vous prie de me dire ce que vous avez vu après l’affreux événement auquel vous avez assisté.

--J’ai vu... un homme qui se sauvait. Darès l’a dit hier à monsieur que voilà. Je ne puis que vous répéter ce que Darès a dit.

--Cet homme... vous l’avez poursuivi?...

--Jusqu’aux premiers taillis du bois. Là, j’ai glissé et je suis tombé. Mon ami m’a aidé à me relever. Pendant ce temps-là, l’homme gagnait du terrain, et il a disparu. Nous n’en pouvions plus... nous avons renoncé à l’atteindre.

--Et vous êtes revenus au restaurant Cabassol?

--Immédiatement.

--A quel moment êtes-vous donc entrés dans cette cabane?

Caussade hésita un peu. Il sentait bien que le juge l’obligerait à aller jusqu’au bout de la voie où il venait de s’engager, et qu’en complétant sa déposition, il ferait tomber les soupçons sur Louis Mareuil.

Il ignorait encore que ce malheureux garçon était arrêté, car il n’avait pas vu Darès depuis la veille, et le secrétaire du chef de la sûreté avait été discret.

--Monsieur, dit-il, après un court silence qui fut remarqué, nous y sommes entrés au retour de notre chasse manquée. Darès pensait que le coup de fusil était parti de cette fenêtre, et il m’a persuadé de monter jusqu’ici. Nous avons trouvé la porte ouverte et la baraque vide.

--Alors, vous en sortiez, quand je vous ai parlé dans la rue? demanda le commissaire. Pourquoi ne me l’avez-vous pas dit?

--Parce que vous ne m’avez pas interrogé.

--Vous avez causé ensuite avec un jeune homme, reprit M. Mornas, un homme de lettres que votre ami connaît.

--Louis Mareuil; oui, monsieur. Il était encore là lorsque M. le commissaire nous a parlé.

--Mais il vous a quittés un instant après?

--Oui. Et alors, après avoir pris nos pardessus et nos chapeaux que nous avions laissés au restaurant, nous sommes rentrés à Paris par le tramway.

--Vous avez dû être surpris de trouver M. Mareuil à la porte de cette maison où l’on venait d’assassiner le mari de mademoiselle Aubrac?

--Il a expliqué à Darès que, passant au bout de la rue, il avait entendu des cris et vu des gens s’attrouper... qu’alors, il s’était approché par curiosité...

--C’est fort bien. Mais il ne vous a pas expliqué pourquoi il était venu à Boulogne?

--Le voici, dit le chef de la sûreté, qui se tenait près de la fenêtre. Le fiacre y a mis le temps, mais enfin il arrive. Quels sont les ordres de M. le juge d’instruction?

--Dites à vos hommes d’amener le prévenu.

Caussade tressaillit. Il comprenait qu’on allait le mettre en présence de Mareuil, qui était décidément accusé, et la perspective de cette confrontation ne lui souriait nullement. Mais M. Mornas ne lui avait encore posé que des questions insignifiantes; il espérait qu’on ne le presserait pas davantage, et il se promettait d’attendre, pour raconter tout ce qu’il savait, qu’on le mît au pied du mur.

Se taire, ce n’est pas mentir, se disait-il, tout en maudissant la baronne Aubrac qui l’avait invité à ce tragique repas de noces.

Louis Mareuil parut, escorté de deux agents. Le chef de la sûreté alla le recevoir à la porte et l’amena lui-même au juge d’instruction, en guidant sa marche. Il tenait aux empreintes.

Louis était pâle, mais il avait gardé son attitude fière. Il salua Caussade d’un signe de tête et il attendit.

--Vous comprenez pourquoi je vous ai fait venir ici? lui dit M. Mornas.

--Pas plus que je ne comprends pourquoi vous m’avez fait arrêter, répondit froidement le prévenu.

Le juge ne se donna pas le tort de discuter. D’un coup d’œil, il invita son intelligent auxiliaire à entrer en scène.

--Veuillez poser votre pied sur cette trace de pas, dit le chef de la sûreté, en se baissant pour mieux indiquer le mouvement.

Mareuil dit avec un sourire dédaigneux:

--Cette fois, je comprends. Vous voulez savoir si mon pied s’adapte exactement à ces marques. La vérification est inutile. C’est moi qui les ai faites.

--Vous avouez que vous êtes entré ici?

--Pourquoi ne l’avouerais-je pas?

--Avec M. Caussade et M. Darès, peut-être?

--Non. Ces messieurs m’ont abordé dans la rue, un instant après; mais dans cette cabane, il n’y avait personne.

--Qu’y veniez-vous faire?

--Je voulais voir ce qui se passait dans la maison qui est en face. J’ai regardé par cette fenêtre, et je suis sorti presque aussitôt.

Caussade respira. La franche confession de Mareuil le tirait d’embarras. Mareuil ne l’avait pas vu. Mareuil ne savait pas qu’il s’était caché avec Darès pour l’épier. Et Mareuil convenait qu’il était entré. Rien n’obligeait plus Caussade à témoigner contre lui.

--Vous ne m’avez pas dit cela dans mon cabinet, reprit M. Mornas.

--Je vous l’aurais dit si vous me l’aviez demandé. C’est un fait, et je vous ai déclaré que je répondrais sur les faits.

Le juge d’instruction regarda le chef de la sûreté, lut sur son visage qu’il était frappé comme lui de la netteté de ce langage, et pensa que le moment était venu de donner un autre tour à l’interrogatoire.

--Monsieur, commença-t-il en s’adressant à Caussade, vous avez dû remarquer la tournure et le costume de l’homme que vous avez poursuivi.

--Je ne l’ai vu que de loin, et il faisait nuit. Tout ce que j’ai remarqué, c’est sa taille. Il est petit et mince.

--Comme le prévenu, dit à demi-voix le commissaire.

--J’ai cru distinguer aussi qu’il tenait à la main un fusil, et qu’il était coiffé d’un chapeau de forme basse.

--Toujours comme le prévenu.

--Il vous a échappé à l’entrée du bois? demanda M. Mornas.

--Oui, monsieur; il s’est jeté dans une allée qui doit conduire au champ de courses.

--Pensez-vous qu’entre le moment où vous l’avez perdu de vue et le moment où vous avez abordé M. Mareuil, à la porte de la maison Cabassol, l’homme auquel vous avez donné la chasse aurait eu le temps de revenir jusqu’à la maison où nous sommes?

--Je ne puis rien affirmer, répondit Caussade, qui comprenait parfaitement la portée de cette question. Cependant, j’ai beaucoup de peine à le croire. Il aurait fallu qu’il fît un grand détour pour ne pas nous rencontrer... et il y a loin d’ici au bois...

--La distance sera mesurée exactement. Combien de temps avez-vous mis à refaire le chemin que vous aviez parcouru en le poursuivant?

--Je ne saurais le dire au juste... Un quart d’heure, peut-être... mais je dois ajouter qu’un instant après avoir perdu l’homme de vue, nous avons entendu le roulement d’une voiture, et que nous avons pensé tous les deux que cette voiture l’attendait pour le ramener à Paris.

--Vous êtes sûr d’avoir entendu rouler une voiture? demanda le chef de la sûreté.

--Parfaitement sûr. Et comme il pleuvait à verse, on peut affirmer que personne ne se promenait en voiture au bois de Boulogne par le temps qu’il faisait hier soir.

Louis Mareuil assistait, impassible, à ce dialogue. On eût dit qu’il ne s’agissait pas de son honneur et de sa vie.

Le chef de la sûreté s’approcha du juge d’instruction, lui dit quelques mots à voix basse et passa avec lui dans la première pièce, laissant le prévenu à la garde du commissaire.

--Eh bien? demanda M. Mornas, avez-vous une opinion?

--J’ai une conviction, monsieur. Louis Mareuil dit la vérité. Il est innocent.

--Qui donc a fait le coup?

--Une femme.

--Mais c’est un homme qu’on a vu fuir, un fusil à la main.

--Une femme habillée en homme. Malheureusement pour elle et heureusement pour le prévenu, elle a gardé ses bottines, et la trace de ses pas dans la cabane l’a trahie. Il ne reste plus qu’à la trouver... et je m’en charge.

--Il me semble que vous êtes un peu trop affirmatif, dit le juge d’instruction. Des traces de pas ne sont pas des preuves suffisantes.

--Veuillez considérer, monsieur, répondit le chef de la sûreté, que jusqu’à présent je ne me suis pas trompé. M. Caussade et le prévenu lui-même viennent de confirmer le jugement que j’avais porté en examinant ces empreintes. Quatre personnes sont entrées ici. Nous en connaissons trois, d’après leur propre aveu. Reste la quatrième. Et il n’est pas douteux que celle-là est une femme.

--D’accord, mais il est douteux que ce soit elle qui ait tiré le coup de fusil. C’est même improbable. Il y avait certainement des femmes parmi les curieux que l’événement a attirés. L’une d’elles a pu avoir l’idée de visiter l’intérieur de cette baraque.

--A quel moment, monsieur? Louis Mareuil y est entré, et il y est resté un certain temps. MM. Caussade et Darès sont venus ensuite et s’y sont arrêtés aussi. Les uns ou les autres auraient rencontré cette curieuse. Et puis, les femmes qui se rassemblent dans la rue, à la porte d’une maison où un crime vient d’être commis, ne portent pas de chaussures si élégantes. On ne trouverait peut-être pas à Boulogne-sur-Seine un pied aussi petit que celui dont la marque est restée sur le plancher de la cabane.

--Mais... ce déguisement?... Sur quoi vous fondez-vous pour affirmer que l’individu qui se sauvait, un fusil à la main, n’était pas un homme?

--M. Caussade vous a dit qu’il était mince et de petite taille. Toutes les femmes paraissent petites quand elles prennent des vêtements masculins. Il était coiffé d’un chapeau bas. Les femmes travesties ne se coiffent pas autrement.

--Et vous pensez que celle-là s’est travestie pour venir à Boulogne? Nous ne sommes pas à l’époque du carnaval, et, excepté pendant les jours gras, il est défendu à tout habitant de Paris de se montrer sous le costume d’un sexe qui n’est pas le sien.

--Aussi s’est-elle bien gardée de venir à pied.

--Vous croyez donc que ce bruit qu’a entendu M. Caussade...

--... Était le roulement d’une voiture qui attendait dans le bois, et qui l’a ramenée chez elle.

--Un fiacre... Nous aurions là un point de départ pour la suite des recherches. Il faudrait faire prendre des renseignements à la Compagnie générale et chez les autres loueurs. On retrouverait le cocher.

--Je donnerai les ordres nécessaires, mais je crains que nous n’arrivions à rien. La voiture doit être une voiture de maître.

--Alors, selon vous, cette femme serait riche?

--C’est mon opinion bien arrêtée. Seulement, je ne suis pas fixé sur la catégorie sociale à laquelle appartient cette maîtresse délaissée de M. Trémentin. Il en a eu dans tous les mondes, des maîtresses. Les bottines à hauts talons sembleraient indiquer une fille entretenue. Mais aujourd’hui les grandes dames ont adopté les modes de ces demoiselles. Il faut chercher dans une de ces deux classes, car ce n’est certainement pas une ouvrière. Les modistes ne roulent pas encore carrosse.

M. Mornas réfléchissait, et sa physionomie disait clairement que ces raisonnements faisaient sur lui une vive impression.

--C’est une nouvelle enquête à entreprendre, dit le chef de la sûreté, mais une enquête en dehors des faits. Toutes les circonstances du crime sont maintenant relevées. Ce n’est plus à Boulogne qu’il faut chercher. C’est à Paris, dans l’entourage de M. Trémentin. Ce sera long, mais je suis sûr de réussir. J’ai déjà des données générales.

--Lesquelles?

--Cette femme doit être remarquablement intelligente, et elle doit être douée d’une énergie extraordinaire. Il est évident aussi que sa situation et la vie qu’elle mène la mettent au-dessus du soupçon. Elle aurait joué trop gros jeu, si sa conduite donnait prise à la médisance. Si elle a opéré avec tant d’audace, c’est qu’elle se fiait sur sa réputation sans tache. Les criminels de bas étage n’agissent pas avec cette hardiesse et cette précision. Elle a opéré magistralement, on peut le dire.

--Elle a pourtant dû mettre quelqu’un dans la confidence de ses projets... son cocher, par exemple, si vos conjectures sont justes.

--Assurément, monsieur. Et de ce côté une indiscrétion est à espérer. Mais la vérité viendra, je crois, d’ailleurs. Il ne s’agit que de découvrir comment elle s’est procuré la clef de cette cabane. Et pour cela, il faut s’adresser au propriétaire.

--Votre collègue de Boulogne a eu la même idée que vous. Il s’est informé, et personne dans le pays n’a pu lui dire le nom de l’homme auquel appartient cette construction en planches. Elle a été élevée, il y a une trentaine d’années, à l’époque de la transformation du bois, par un entrepreneur de terrassements. Il est mort depuis longtemps, et il l’avait abandonnée, paraît-il, à un de ses employés, qui a disparu.

--C’est une difficulté qu’on surmontera facilement. Si la mairie de l’endroit n’y parvient pas, les bureaux de la ville retrouveront dans leurs archives des pièces signées par l’entrepreneur. Il est impossible, du reste, qu’il n’y ait pas dans la commune quelqu’un qui se souvienne de lui. C’est le pont aux ânes qu’une recherche pareille. Si j’en étais chargé, je saurais vite à quoi m’en tenir.

--Je vous prie de vous en occuper, toutes affaires cessantes. Mais, en attendant que vous soyez arrivé à un résultat, dites-moi franchement ce que vous pensez de l’instruction entamée contre ce jeune homme.

--Puisque vous me faites l’honneur de me consulter, monsieur, je dois vous répondre qu’à mon avis on s’est trop pressé de délivrer contre lui un mandat d’amener; en supposant même que ce jeune homme soit coupable, il n’y avait, je crois, aucun inconvénient à le laisser libre. Il y avait même un avantage: j’aurais pu le surveiller sans qu’il s’en doutât, et si c’est lui qui a fait le coup, il se serait trahi lui-même par quelque démarche imprudente; on a préféré brusquer les choses: on a eu tort.

--L’erreur n’est pas irréparable, murmura le juge d’instruction. En l’état, je ne puis pas délivrer une ordonnance de non-lieu, mais je puis faire mettre le prévenu en liberté sous caution.

--La mesure serait excellente, à ce qu’il me semble. Elle ne sera pas aussi efficace qu’elle aurait pu l’être, car il est averti, et il se tiendra sur ses gardes. Cependant, la surveillance dont je vais l’entourer nous conduira peut-être à une certitude absolue. Mais voici un monsieur que mon secrétaire nous amène, et ce monsieur n’est pas M. Darès.

Le juge d’instruction et le chef de la sûreté tenaient cet aparté dans la première pièce, tout près de la porte d’entrée, devant laquelle se promenait le gendarme de planton.

Ils avaient laissé au fond de la cabane Louis Mareuil et Caussade, que la présence du commissaire de Boulogne condamnait au silence, et qui du reste n’avaient rien à se dire, car ils se connaissaient à peine, et ils sympathisaient médiocrement.

Le monsieur dont le chef de la sûreté venait de signaler l’apparition s’avançait, conduit par un des inspecteurs qui se tenaient à la disposition du commissaire. C’était un homme d’une soixantaine d’années, grand et de large encolure, un peu voûté, mais encore ferme sur ses jambes; ce qu’on appelle un solide vieillard; habillé d’une redingote de bon gros drap, dont la coupe surannée n’affichait aucune prétention à l’élégance. A première vue, on devinait un ouvrier arrivé à l’aisance et passé propriétaire dans la banlieue.

Il salua ces messieurs sans paraître embarrassé, et il venait évidemment dans l’intention de leur parler.

--Qu’est-ce qu’il y a, Pigache? demanda, en s’adressant à l’inspecteur, le chef de la sûreté, qui connaissait tous ses subalternes par leur nom.

--C’est un monsieur de Boulogne qui a un renseignement à communiquer à monsieur le commissaire.

--Très-bien. Laisse-nous. Entrez, monsieur, et dites à M. le juge d’instruction qui vous êtes et ce que vous savez.

Le nouveau venu salua derechef et commença ainsi:

--Excusez-moi, messieurs, de me présenter sans avoir été appelé. Je suis Jean Bigorneau, propriétaire à Boulogne, quai du Quatre-Septembre. M. le commissaire de Boulogne me connaît bien. Pour lors, j’ai entendu dire qu’on cherchait à qui est c’te baraque... et comme j’ai travaillé dans le temps pour l’entrepreneur qui l’a fait bâtir...

--Très-bien. Comment s’appelait-il?

--Fauvel. Nous autres, nous disions le père Fauvel, parce qu’il était bon enfant et pas fier.

--Il est mort, n’est-ce pas?

--Oui, monsieur, en 63. Il n’était pas bien riche, mais il avait amassé quelques sous tout de même. Il aurait gagné bien plus, s’il n’avait pas été si honnête... à preuve que j’en connais un autre qui...

--Eh bien, cette baraque doit appartenir aux héritiers Fauvel?

--Le bonhomme n’a laissé qu’une fille, qui ne l’a pas réclamée.

--Il en avait donc disposé de son vivant? Au profit de qui?... d’un contre-maître, je crois?

--Oui, mais ce contre-maître-là n’était pas comme les autres... C’était un monsieur... Des gens disaient qu’il avait été dans les écoles du gouvernement, et qu’il s’était fait renvoyer pour de vilaines affaires. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’il en savait autant que les ingénieurs des ponts et chaussées, et qu’il parlait comme un professeur..., et tout jeune avec ça. Il avait tout au plus vingt-cinq ans quand le père Fauvel est mort... et il travaillait sous lui depuis dix-huit mois.

--Son nom?... Vous en souvenez-vous?

--Ah! je crois bien... c’est un nom qui ne ressemble à rien... un drôle de nom... Garnaroche... Pierre Garnaroche.

--Et... il a disparu?

--Il y a longtemps... on ne l’a pas revu à Boulogne depuis la guerre. Avant, il n’habitait plus la commune, mais il venait encore s’y promener, des fois. Je le rencontrais par-ci par-là, tantôt dans le plus beau café de Boulogne, se payant des consommations chères et mis comme un prince; tantôt en blouse devant le comptoir d’un marchand de vin qui sert à boire à tous les mauvais gars du pays. Faut vous dire, messieurs, que Garnaroche avait beau être bien éduqué, c’était une pratique finie. Le père Fauvel lui disait souvent qu’il finirait mal.

--Et il lui faisait des cadeaux? C’est curieux.

--Oh! le cadeau n’était pas gros. Un hangar où il pleuvait comme dans la rue, et où l’on n’avait jamais logé que des pioches, des pelles et des brouettes. Garnaroche y couchait pourtant, parce qu’il n’avait pas de quoi se payer un garni. Tout l’argent qu’il gagnait à diriger les ouvriers passait à faire la noce. Le patron lui a laissé la cabane par charité.

--Mais si elle était en mauvais état il y a vingt ans, comment n’est-elle pas tombée en ruine?

--Garnaroche l’a fait réparer... dans un moment où il se trouvait en fonds... Il avait des hauts et des bas.

--Il continuait donc à l’habiter?

--Non, monsieur. Il y avait ici des malins qui soutenaient qu’il y recevait des femmes en cachette. J’ai oublié de vous dire qu’il était très-beau garçon... taillé pour servir dans les cuirassiers, et une figure à tourner la tête à toutes les filles.

--Et... on n’a jamais vu celles qu’il y amenait? demanda le commissaire, en regardant M. Mornas du coin de l’œil.

--Je ne crois pas. Peut-être bien aussi qu’il n’en a jamais amené. On disait encore qu’il faisait la fraude, et qu’il cachait là des marchandises pour les passer à l’octroi sans payer.

--Enfin, après la guerre, il n’est plus revenu?

--Jamais, monsieur. J’ai toujours eu dans l’idée qu’il s’était mis avec les fédérés, et qu’on l’avait collé au mur.

--C’est possible, mais alors il a laissé la clef à quelqu’un, puisque hier soir quelqu’un est entré ici, pour tirer un coup de fusil.

--Qui a tué un nouveau marié dans le salon de cent couverts du père Cabassol. J’ai su ça ce matin, et j’ai pensé tout de suite à Garnaroche.

--Vous venez de dire que vous croyez qu’il a été fusillé.

--Je n’en suis pas si sûr que ça. Et puis il a pu donner la clef à sa bonne amie.

Sur cette réponse, le chef de la sûreté entraîna le juge d’instruction un peu plus loin et lui dit à demi-voix:

--Me permettez-vous, monsieur, de vous demander ce que vous pensez de ces renseignements donnés de bonne foi, ce n’est pas douteux?

--Je pense qu’ils confirment vos appréciations, répondit M. Mornas.

--Pour moi, l’affaire est maintenant claire comme le jour. Ce Garnaroche était un déclassé qui tirait parti tout à la fois de l’instruction qu’il avait reçue et de ses avantages physiques. Il a fort bien pu être l’amant d’une femme du monde et lui donner des rendez-vous dans cette baraque... qui a pu être meublée autrefois... cette liaison ayant pris fin, la femme a gardé la clef et est devenue plus tard la maîtresse de M. Trémentin, lequel était, lui aussi, un beau ténébreux. Lorsqu’elle a appris que, par un singulier hasard, le repas de noces se donnait en face du hangar abandonné où elle pouvait entrer comme elle voulait, elle a profité de l’occasion pour se venger.

--C’est possible, mais cela ne nous apprend pas qui elle est.

--Nous arriverons jusqu’à elle, j’en réponds. Si Garnaroche est vivant, je le retrouverai, et il faudra bien qu’il parle... quand ce ne serait que pour prouver que l’assassin, ce n’est pas lui. Une fois qu’il m’aura nommé la femme, ou les femmes, qu’il recevait ici, le reste ira tout seul. S’il est mort, ce sera plus difficile, mais je ne désespérerai pas de réussir. Je m’adresserai ailleurs. L’entrepreneur qui employait Garnaroche et qui s’intéressait à lui devait connaître la vie qu’il menait...

--Mais il n’est plus de ce monde depuis dix-neuf ans, cet entrepreneur... et une femme qui aurait été la maîtresse de Garnaroche en 1863 serait vieille aujourd’hui.

--Je suis bien convaincu que celle qui a tué Trémentin n’est pas jeune. Une jeune se serait aisément consolée de le perdre. Une femme sur le retour comprend qu’elle ne trouvera pas de remplaçant à l’amant qui l’abandonne, et elle est sans pitié pour l’infidèle.

Quant à l’entrepreneur Fauvel, il est mort, c’est vrai, mais il a laissé une fille, et M. Bigorneau, qui la connaît évidemment, va nous dire où elle est. J’irai la trouver, et je l’interrogerai.

--C’est un essai à tenter, et quel qu’en soit le résultat, il me paraît démontré que Louis Mareuil n’a jamais eu le moindre rapport avec ce Garnaroche ni avec son patron.

--Il était à peine né quand ces gens-là travaillaient à Boulogne. Où se serait-il procuré la clef de cette baraque dont il ignorait l’existence? Elle est vieille et rouillée, cette clef; donc elle n’a pas été fabriquée par l’assassin d’après une empreinte prise sur la serrure. Il ne reste contre le prévenu que des apparences, et c’est vraiment trop peu. Devant le jury, l’accusation ne tiendrait pas.

--Aussi vais-je le mettre en liberté sous caution. Et j’aurai soin de proportionner le chiffre de la caution à la fortune de sa mère, qui n’est pas riche.

--Elle sera bien heureuse de revoir son fils. Il ne me reste plus, monsieur, qu’à demander à ce brave homme l’adresse de l’héritière de Fauvel, le défunt entrepreneur.

Pendant ce colloque entre les deux magistrats, Bigorneau attendait tranquillement, le chapeau à la main, qu’on lui permît de se retirer.

--Monsieur, lui dit le chef de la sûreté, vos indications seront utilisées, et je vous prie de les compléter pour éclairer la justice. Fauvel avait une fille... qui vit encore, je pense?

--Une fille unique, monsieur, qui n’est plus jeune, mais qui se porte très-bien. Elle est veuve.

--Comment s’appelait son mari?

--Elle avait épousé un officier qui n’avait que son épaulette... même que le père Fauvel n’était pas content de ce mariage-là... un sous-lieutenant nommé Mareuil... il était capitaine quand il a été tué pendant le siége.

--Mareuil! s’écria M. Mornas. Vous dites que la fille de l’entrepreneur Fauvel est madame Mareuil?

--Mais oui, monsieur, répondit Bigorneau, tout surpris de l’effet que produisait ce renseignement. Je la connais bien, et elle me connaît bien aussi, quoiqu’il y ait du temps qu’elle ne m’a vu. La dernière fois que je l’ai rencontrée, c’était il y a deux ans, dans la rue Montmartre... j’allais chez un ami qui reste près des Halles...

--Elle est veuve?

--Oui, monsieur, et avec ce que son père lui a laissé, elle n’a pas trop pour vivre, car elle a deux enfants... un garçon et une demoiselle.

--Vous les connaissez?

--Non... j’ai vu le garçon quand il était tout petit; mais du temps où je travaillais avec le père Fauvel, la demoiselle n’était pas encore née. La maman m’a dit que sa fille gagnait de l’argent à peindre des éventails, et que son fils écrivait dans les journaux.

Le juge regarda le chef de la sûreté, qui paraissait assez déconcerté. Son système s’écroulait, et l’innocence du prévenu n’était plus démontrée. Les naïves déclarations de Bigorneau remettaient tout en question.

--Alors, reprit le chef, vous pensez que cette dame pourra nous dire ce qu’est devenu Pierre Garnaroche, qui était le protégé de son père?

--Pour ce qui est de ça, messieurs, murmura Bigorneau, je n’en sais rien. Madame Mareuil a dû le voir autrefois; car son mari était en garnison à Paris l’année où le père Fauvel est mort. Mais je crois bien que Garnaroche ne lui plaisait pas beaucoup; Mareuil, l’officier, ne pouvait pas le sentir... et ça m’étonnerait que sa veuve fréquente un garnement pareil... Mais, tout de même, elle sait peut-être s’il vit encore et ce qu’il fait.

--Où demeure-t-elle?

--Je ne pourrais pas vous dire au juste. Ça doit être là-haut, du côté de la butte Montmartre. Fauvel a toujours habité ces quartiers-là.

Le doute n’était plus possible. Louis Mareuil était bien le petit-fils de l’entrepreneur de terrassements qui avait fait construire le hangar et qui l’avait donné à un de ses employés. Louis Mareuil avait donc pu se procurer la clef pour s’y introduire.

--Je vous remercie, monsieur, de votre démarche spontanée, dit le juge d’instruction. J’utiliserai les renseignements que vous m’apportez, et je vous entendrai très-prochainement dans mon cabinet. En attendant, veuillez vous abstenir de parler à vos amis des personnes que vous venez de nommer. Pour ne pas gêner l’action de la justice, il faut vous taire.

--Je me tairai, monsieur. Je ne suis pas du parti des coquins, et je donnerais bien cent francs de ma poche pour qu’on trouvât l’assassin.

Sur ce souhait louable, Jean Bigorneau tira sa révérence et sortit.

--Eh bien? demanda M. Mornas. Ne pensez-vous pas que les choses ont changé de face depuis la déposition de ce brave homme?

--Complétement, monsieur, dit le chef de la sûreté. Je commence à croire que je faisais fausse route. Voulez-vous m’autoriser à adresser, en votre présence, quelques questions au prévenu?

--Oui, je préfère même que, pour le moment, ce soit vous qui l’interrogiez.

Les deux magistrats passèrent dans le second compartiment de la cabane. On les y attendait avec impatience. Caussade se promenait de long en large; Louis se tenait adossé à la cloison, les bras croisés et la tête haute. Le commissaire s’était placé devant la fenêtre ouverte, tournant le dos aux curieux que le bruit déjà répandu d’une descente de police attirait dans la rue.

--Puis-je me retirer, monsieur? demanda Caussade.

--Oui, monsieur, répondit M. Mornas, après un instant de réflexion. Vous voudrez bien cependant attendre dehors, ou au restaurant, si vous le préférez, que j’aie terminé l’interrogatoire du prévenu. Il se peut que j’aie encore besoin de vous avant de rentrer à Paris.

Caussade sortit en maugréant tout bas, et le chef de la sûreté dit de but en blanc à Louis Mareuil:

--Vous connaissez Garnaroche?

Louis ne se troubla pas; mais il fit un mouvement qui n’échappa point à l’œil exercé du chef.

--J’ai parlé quelquefois à un homme qui porte ce nom-là, mais je le connais fort peu. C’est un ancien conducteur de travaux, que mon grand-père a employé et qui m’a vu dans mon enfance, à ce qu’il prétend. Il s’autorise de ce souvenir pour m’aborder quand il m’aperçoit dans la rue, mais il n’est jamais venu chez moi.

--Votre grand-père était M. Fauvel, entrepreneur?

--Oui... J’avais six ans lorsque je l’ai perdu.

--Il s’intéressait beaucoup à cet employé, et il lui a fait du bien?

--Je l’ignore.

--Mais votre mère doit le savoir?

--Probablement. Vous n’avez qu’à le lui demander.

--A quelle époque avez-vous rencontré pour la dernière fois ce Garnaroche?

--Il y a quelques mois. Au Palais-Royal, autant qu’il m’en souvient.

--Vous savez son adresse?

--Non.

--Vous savez du moins ce qu’il fait?

--Pas davantage. Je crois me rappeler cependant lui avoir entendu dire qu’il était régisseur, ou garde-chasse, quelque part... pas très-loin de Paris.

--Il a dû préciser l’endroit.

--C’est possible, mais je n’y ai fait aucune attention.

--La mémoire vous reviendra sans doute.

--Je ne crois pas.

--Il serait important... dans votre intérêt... qu’elle vous revînt.

Mareuil se tut, et, sur un signe de M. Mornas, le chef de la sûreté appela l’inspecteur qui gardait la porte d’entrée.

--Monsieur, dit le juge d’instruction au prévenu, on va vous ramener au Dépôt. Je vous interrogerai de nouveau demain. La nuit porte conseil. Je souhaite de vous retrouver mieux disposé à me répondre.

Louis tourna le dos à M. Mornas sans articuler un seul mot, et s’en alla de lui-même se placer sous la garde de l’inspecteur, qui s’avançait pour le reconduire au fiacre occupé par les agents.

--Mon cher collègue, dit au commissaire le chef de la sûreté, un de vos administrés vient de nous tirer d’embarras. Nous savons maintenant le nom de l’entrepreneur et le nom du contre-maître. Et je m’avise un peu tard que si vous étiez allé tout simplement chez le percepteur de Boulogne, vous auriez appris tout de suite à qui appartient la baraque. Elle doit figurer sur les rôles des contributions, et quelqu’un paye l’impôt. Mieux vaut tard que jamais, et je vous prie de demander dès aujourd’hui si c’est le nommé Garnaroche et si l’on connaît son domicile réel.

--Je n’y manquerai pas, murmura le magistrat suburbain, un peu confus de n’avoir pas songé plus tôt à ce moyen si commode.

--Monsieur, lui dit le juge d’instruction, je remets à un autre jour les constatations qui nous restent à faire sur place. Il est moins urgent d’y procéder que de rechercher par quelles mains a passé la clef de ce hangar. En attendant que nous mesurions le chemin que l’assassin a eu à parcourir, s’il est revenu ici après avoir fui jusqu’à la lisière du bois, veuillez visiter les taillis où il a pu jeter l’arme dont il s’est servi, et me tenir exactement au courant de tous les incidents qui se produiront dans votre ressort.

Le commissaire s’en alla, un peu penaud et fort peu satisfait de n’avoir pas été le premier à recevoir la déclaration de Jean Bigorneau.

Le chef de la sûreté le laissa filer et dit à M. Mornas:

--Je me trompe peut-être encore une fois; mais j’ai le pressentiment que le prévenu ne s’est pas adressé au nommé Garnaroche pour avoir la clef. Il n’a pas perdu contenance quand je lui ai parlé, à brûle-pourpoint, de cet individu, et rien ne l’obligeait à me répondre qu’il l’a vu récemment. Je croirais plus volontiers qu’il a tout bonnement trouvé cette clef chez sa mère. Feu Fauvel devait en avoir gardé une, et elle devait porter une étiquette: clef de la baraque de Boulogne, ou quelque chose d’approchant. Et je ne serais pas étonné que ce fût cette trouvaille qui a donné au jeune homme l’idée d’essayer le coup qu’il a si habilement exécuté. Reste toujours la question du fusil... et celle de la voiture qui stationnait au coin du bois. On les élucidera.

--Ainsi, murmura le juge d’instruction, vous renoncez à l’autre hypothèse? Elle était pourtant vraisemblable.

--Elle l’est encore, monsieur, et je ne la rejette pas d’une façon définitive. Nous n’en sommes qu’au début de l’enquête, et la suite nous apportera sans doute de nouveaux éclaircissements. Ce qu’il y a de plus pressé, c’est de mettre la main sur ce Garnaroche, et je vais m’en occuper. Si vraiment il est régisseur dans un château, il se pourrait que la châtelaine eût été la maîtresse de Trémentin, et alors tout s’expliquerait. Si c’est une femme qui s’est vengée, cette femme doit être du vrai monde. J’avais pensé d’abord à une cocotte, mais je n’avais pas suffisamment réfléchi. Les cocottes n’assassinent pas un amant qui les lâche. Elles aiment mieux le faire chanter. C’est moins dangereux, et c’est plus lucratif.

M. Mornas fit sans doute son profit de ces judicieuses réflexions, mais il ne donna point la réplique au chef de la sûreté. Au fond, il était un peu humilié de n’avoir encore joué que le second rôle dans cette instruction difficile. La conquête du siége de conseiller à la cour lui semblait moins certaine, et il apercevait de tous les côtés des écueils auxquels il n’avait pas songé.

Ce fut avec plaisir qu’il remonta en voiture pour regagner Paris, car il lui tardait de rentrer chez lui et de consulter sa femme.

CHAPITRE V

Huit jours se sont passés.

Louis Mareuil n’est plus au Dépôt. Il est à Mazas. Sa mère et sa sœur passent leur vie à pleurer, mais leur douleur ne les empêche pas d’agir. L’ami Darès vient les voir assidûment. Il a fini par se convaincre que Louis n’a que des imprudences à se reprocher, que M. Trémentin a été tué par une de ses anciennes maîtresses, et cette maîtresse, il la cherche. Il s’est répandu dans le monde. Il va presque tous les soirs dans les salons que fréquentait le caissier, et là, sans en avoir l’air, il observe et il écoute.

Madame Mornas, qu’il a rencontrée chez les Verdalenc et qui s’intéresse chaleureusement à Cécile Aubrac, a bien voulu lui dire que M. Mornas, son mari, n’a rien trouvé de concluant contre le jeune Mareuil, et que cette malheureuse affaire pourrait bien se terminer par une ordonnance de non-lieu.

Le vaudevilliste a été interrogé par le juge d’instruction et s’est bien tiré de cette difficile épreuve. Il a pu, sans mentir, s’abstenir de parler des feuillets déchirés qu’il a ramassés dans la cabane, et il les garde précieusement. Il est persuadé que l’exemplaire des _Chants des grèves_ dont un fragment a servi à bourrer le fusil de l’assassin a été acheté par une femme du monde, et il espère qu’un hasard fera découvrir le volume lacéré au fond de quelque boudoir. Espérance chimérique s’il en fut, car la femme qui en a fait usage, probablement avec intention, doit avoir brûlé ce qui restait du livre.

Caussade n’est pas de moitié dans ses projets. Caussade en veut à son ami de l’avoir mêlé malgré lui à une histoire qui lui a déjà fait perdre beaucoup de temps. Il a été obligé de retourner à Boulogne, cette fois avec Darès, que les agents avaient manqué le jour de la première visite des lieux. Ils ont parcouru, accompagnés par le chef de la sûreté, le chemin du restaurant au bois, les taillis qui avoisinent l’hippodrome de Longchamps et les terrains vagues sur lesquels a été élevée la baraque où le meurtrier s’est embusqué. Et tout cela inutilement. Du fusil et de la voiture on n’a pas trouvé trace. Quant à la possibilité d’un retour de l’individu qui se sauvait, on n’a rien établi de positif. Le doute subsiste. Caussade est excédé de tous ces déplacements qui l’empêchent de travailler. Il craint de manquer le Salon de l’année prochaine; il enrage de tout son cœur, et s’il ne s’est pas brouillé avec Darès, c’est que leur amitié est solide.

La jeune veuve du malheureux Trémentin a rompu toutes relations avec la baronne Aubrac, à la suite de l’inconvenante équipée qui l’a compromise en compromettant son amoureux. Elle n’est pas rentrée ce jour-là chez sa tante. Encore moins est-elle rentrée dans cet appartement de la rue d’Hauteville qu’elle devait habiter avec son mari. Elle a hardiment proposé à madame Mareuil de demeurer chez elle, et comme madame Mareuil a eu le bon sens de s’opposer à cet arrangement, elle s’est mise, sans hésiter, sous la protection de Darès, qu’elle connaissait à peine, mais qui avait à ses yeux le mérite d’avoir pris énergiquement le parti de Louis; et Darès a loué pour elle un bel appartement meublé dans une très-respectable maison du boulevard Haussmann.

Cette conduite imprudente a produit un résultat facile à prévoir. La jeune femme a été mise à l’index par les personnes respectables. La baronne se voile la face quand on parle d’elle. Madame Verdalenc ne prononce plus son nom qu’en rougissant pudiquement. M. Verdalenc jette feu et flammes contre cette veuve trop tôt consolée, et ne se gêne nullement pour insinuer que si Mareuil est l’assassin, Cécile pourrait bien être sa complice.

Seule, madame Mornas n’a pas tourné le dos à madame Trémentin. Elle la défend, elle l’approuve presque. Elle a obtenu de son mari que Cécile ne fût pas appelée comme témoin. Elle fait plus: elle va la voir en dépit des recommandations de M. Mornas; elle la console, elle la rassure, et sans trahir les secrets de l’instruction, elle lui laisse entendre que l’innocence de Louis Mareuil sera reconnue, et qu’il ne restera pas longtemps sous les verrous. Et parmi les gens de son entourage, elle ne se cache pas d’agir ainsi. Au contraire, elle s’en vante. Elle va disant partout qu’il faut savoir gré à la jeune veuve de ne pas feindre une douleur qu’elle ne ressent pas, et que rien ne l’oblige à pleurer M. Trémentin qui la trompait en l’épousant, puisqu’il avait une maîtresse. Et la réputation de madame Mornas est tellement inattaquable que nul ne se permet de la blâmer, ni même de lui tenir tête.

Son mari est beaucoup plus hésitant qu’elle. Il n’a pas encore pu se former une conviction, et son désir d’avancer ne va pas jusqu’à fausser sa raison, qui lui dit que la culpabilité du prévenu n’est pas démontrée et ne le sera peut-être jamais. Il attend, pour le faire relâcher, des éclaircissements qui n’arrivent pas. Et il a le chagrin de reconnaître qu’il est tombé sur une de ces affaires criminelles où les causes morales jouent le premier rôle. Les faits matériels ont été examinés, les témoins ont été entendus; la cause est en état, comme disent les avocats. Mais le pouvoir du juge ne s’étend pas jusque sur les consciences. Il ne lui appartient pas d’amener les coupables à se livrer ni de lire dans les cœurs. Le point de départ du crime échappe à M. Mornas, et l’enquête sur les maîtresses de M. Trémentin n’est plus de son ressort. Le moment approche où il lui faudra confesser son impuissance et renoncer à suivre.

Mais il y a, parmi les auxiliaires de la justice, un homme qui ne se décourage pas. Le chef de la sûreté cherche sans cesse, et son habileté consiste à laisser croire qu’il ne cherche plus.

En apparence, il en est resté où il en était après la déposition de Jean Bigorneau, et le dernier renseignement officiel qu’il ait pris a été pris chez le percepteur des contributions.

Ce fonctionnaire a déclaré que les impôts avaient toujours été payés, pour le hangar, par le nommé Pierre Garnaroche; mais qu’ils étaient arriérés de deux ans, et qu’on ignorait le domicile réel du contribuable; à telles enseignes, que la baraque allait être saisie et vendue au profit de l’État comme bois de démolition.

Quant à la clef, le chef de la sûreté a acquis la certitude qu’elle ne s’est jamais trouvée entre les mains de la mère du prévenu.

Madame Mareuil, interrogée sur ses relations avec Garnaroche, a répondu avec une netteté qui ne laisse aucun doute sur sa sincérité.

Cet homme, a-t-elle dit, était un fort mauvais sujet, que son père avait employé par charité et qui n’était jamais entré chez elle depuis la mort de son père. Elle a su qu’il s’était permis d’aborder son fils dans la rue, mais elle a engagé Louis à l’éconduire rudement la première fois qu’il lui arriverait de recommencer.

Il faut donc admettre que si le prévenu s’est servi de la clef, il n’a pu se la procurer qu’en la demandant à Garnaroche, et qu’il existe un accord entre ces deux hommes qui se ressemblent si peu.

Pour s’en assurer, le premier point, c’est de retrouver le Garnaroche, et le chef de la sûreté ne s’y épargne pas. Ses plus fins limiers sont en quête et fouillent sans bruit la ville et la campagne. Les départements limitrophes de la Seine ont été visités discrètement; mais ni à Paris ni dans les châteaux de la grande banlieue, on n’a recueilli aucune indication utile. Il devient de plus en plus évident qu’en changeant d’état, Garnaroche a aussi changé de nom. On en est donc à s’informer des antécédents des régisseurs et des gardes dans un rayon de quinze lieues autour de la capitale, et l’on en a pour longtemps.

Reste le hasard qui dénoue souvent les situations les plus compliquées, et que les plus forts policiers mettent toujours en ligne de compte lorsqu’ils envisagent les chances de succès d’une affaire.

Les choses en étaient là, quand vint le soir de la première représentation d’une pièce à laquelle Georges Darès avait fortement collaboré, quoique son nom ne vînt qu’en troisième sur l’affiche. Cette pièce était une sorte de féerie-revue où il y a de tout: des couplets, des femmes et des décors. La mode est à ces pots-pourris. Darès y excellait, et il y gagnait beaucoup d’argent, en attendant qu’il se fît un nom littéraire avec de vraies comédies.

En d’autres temps, cette première eût été pour lui un événement; mais son cœur lui faisait oublier ses intérêts, et pour ne pas abandonner madame Mareuil et sa fille dans les tristes circonstances où elles se trouvaient, il avait laissé à ses collaborateurs le soin de surveiller les dernières répétitions. Cependant pour être à l’honneur et au profit, il faut être à la peine, et il ne pouvait se dispenser d’assister à la représentation qui allait décider du sort de l’ouvrage.

Annette Mareuil elle-même l’avait prié de n’y pas manquer, et pour que cette soirée ne le détournât pas complétement des préoccupations qui lui étaient chères, il avait envoyé des loges à madame Mornas et à madame Verdalenc, plus un bon fauteuil au chef de la sûreté qui avait bien voulu l’accepter, afin de donner à l’ami du prévenu une marque de sympathie.

Caussade lui-même s’était laissé débaucher. Il avait pris place à l’orchestre, à côté de son camarade Darès, qui voulait avoir à qui parler pendant cette épreuve redoutable--moins redoutable pourtant que les interrogatoires dans le cabinet du juge d’instruction.

Il ne manquait à la réunion que Cécile; et si l’auteur ne lui avait pas offert une baignoire, c’est qu’il craignait qu’elle ne poussât l’oubli des convenances jusqu’à se montrer au théâtre, huit jours après la mort de son mari.

La pièce allait se jouer sur un théâtre des boulevards: le plus grand et le plus ancien, celui qui compte le plus d’événements dans son histoire: succès éclatants, chutes retentissantes et incendies destructeurs: la Porte Saint-Martin, qui vit naître la _Tour de Nesle_, qui brûla de fond en comble en 1871 et qui, depuis sa dernière résurrection, a cessé de représenter exclusivement le drame pour ouvrir ses portes à des genres plus modernes.

La salle est vaste, et quand elle est pleine, les auteurs encaissent de beaux droits. Georges Darès jouait donc une grosse partie, et il était à peu près certain de la gagner. Sa féerie était accommodée d’après les meilleurs principes des bons faiseurs et suffisamment assaisonnée de mots spirituels. Le directeur, qui s’y connaît, comptait sur cent représentations.

Ce soir-là, le théâtre regorgeait de monde. Sa façade extérieure étincelait de lumières, et le public ordinaire de ces fêtes était venu en masse: critiques patentés, directeurs de journaux, gommeux de profession et demoiselles à la mode, sans compter un certain nombre de bons bourgeois, friands de solennités dramatiques et n’en manquant pas une, dans le vague espoir de lire un jour leur nom imprimé tout vif dans un compte rendu, à la troisième page d’une feuille en vogue.

Darès et son inséparable, Alfred Caussade, étaient établis dans un coin de l’orchestre, à portée de la sortie, et suivaient avec intérêt le remue-ménage que produit toujours l’entrée des spectateurs gagnant leurs places, au bruit des portes qui se ferment et des petits bancs qu’on culbute.

Darès venait de faire une apparition sur la scène et de remettre à ses deux collaborateurs le soin de veiller aux effets. Ils s’étonnaient de le voir déserter ainsi le champ de bataille au moment où l’action allait s’engager, mais ils l’excusaient parce qu’ils le croyaient amoureux, et ils ne se trompaient pas. Seulement, la femme qu’il aimait n’était pas dans la salle, et ce n’était pas pour lui faire sa cour qu’il avait tenu à conserver la liberté de ses mouvements.

Annette Mareuil pleurait avec sa mère, pendant que Georges cherchait dans la salle les personnes qui pouvaient l’aider à sauver Louis, quoiqu’elles ne fussent pas toutes ses amies.

--Ah! dit-il en poussant le coude à Caussade, voici les Verdalenc qui font leur entrée. J’étais bien sûr qu’ils profiteraient de ma loge.

--Drôle d’idée que tu as eue de la leur envoyer! grommela le peintre. Le mari ressemble à M. Prudhomme, et madame à l’enseigne du Bœuf à la mode. Mais ils ne sont pas seuls. Quelle est cette autre matrone qui prend position sur le devant de la loge?... Hé! parbleu! c’est cette vieille folle de baronne.

--Quelle baronne?

--La baronne Aubrac, la tante de Cécile. Je ne savais pas qu’elle fût si liée avec les Verdalenc.

--Elle est complétement brouillée avec sa nièce, et comme ils sont très-hostiles à cette pauvre jeune femme, elle s’est rapprochée d’eux tout naturellement.

--Il faut convenir aussi que madame Trémentin a fait tout ce qu’il fallait pour rompre en visière à sa parente et au monde en général. Je sais bien qu’elle n’aimait pas son mari, mais elle n’était pas forcée de l’épouser.

--Ce sont les Verdalenc qui ont fait ce mariage, aidés par la tante; et la vieille Verdalenc, pour peu qu’elle ait du cœur, doit se repentir d’y avoir poussé son ancien amant.

--C’est donc bien vrai qu’il était son amant?

--Personne n’en doute, mon cher; le chef de la sûreté me le disait encore avant-hier.

--Comment! tu vois ce policier?

--Ce policier est un homme d’esprit et un excellent homme.

--Qui a fait emprisonner ton ami Mareuil!

--Et qui le fera relâcher un de ces jours. Il a exécuté l’ordre qu’il avait reçu, mais il ne croit pas à la culpabilité de ce brave garçon, et il cherche la drôlesse qui a tiré le coup de fusil. Tu le sais bien, puisque tu étais là lorsqu’il a constaté la trace de ses pas dans la cabane. Je lui ai envoyé un fauteuil, et il a bien voulu l’accepter. Tu peux le voir d’ici, sur le même rang que nous, de l’autre côté de l’orchestre.

--Il ne te manquait plus que d’inviter à la _première_ le juge d’instruction.

--Je l’ai invité. La loge vide, là-bas, en face de nous, est à lui. Je doute qu’il vienne, mais j’espère que sa femme viendra. Elle est pour nous, sa femme, c’est-à-dire pour Louis Mareuil. Et elle a pris la jeune veuve sous sa protection, ce qui est très-généreux de sa part, car son magistrat de mari pourrait y trouver à redire.

--Veux-tu savoir ce que je pense de ce M. Mornas?... Non?... eh bien, tu le sauras tout de même. C’est un parfait imbécile. Il n’a pas une opinion à lui, et ton chef de la sûreté le mène par le bout du nez.

--Tant mieux, parbleu! Si nous avions affaire à un juge entêté, Louis passerait en cour d’assises, et Louis est innocent, j’en mettrais ma main au feu.

--Pas moi, dit Caussade avec une grimace ironique.

--Bon! Je n’essayerai pas de te convertir. Parlons d’autre chose, veux-tu? Tiens! une baignoire d’avant-scène dont l’ouvreuse lève la grille! Deux amoureux qui viennent voir ma pièce en catimini. C’est beau d’avoir de la location un jour de première... Si le directeur n’est pas content, c’est qu’il est trop difficile.

--Jusqu’à présent, je ne vois qu’une femme derrière la grille. Je ne distingue pas ses traits, mais je vois briller ses yeux. Elle ne veut pas être vue, mais elle veut voir, car elle colle sa figure aux barreaux. Ma parole d’honneur, on jurerait qu’elle nous regarde.

--C’est moi qu’elle regarde. Son amant, qui doit se tenir dans le fond, lui aura dit que j’étais l’auteur de la pièce.

--Fat, va! lève donc le nez, et dis-moi si c’est ta madame Mornas qui apparaît là-haut dans la loge vide que tu viens de me montrer.

--C’est elle-même, mon cher... Comment la trouves-tu?

--Elle est superbe dans sa robe noire décolletée. Tudieu! quelles épaules! Et une tête à caractère avec ça... Seulement, je lui donne bien trente-six ans, sans marchander.

--Tu ne te trompes pas de beaucoup. Elle doit te plaire, à toi qui ne détestes pas les fruits mûrs. Quelle actrice de drame elle ferait, cette femme de juge! Oh! oh! elle n’est pas seule... et ce n’est pas M. Mornas qui l’accompagne. Où diable a-t-elle déterré le cavalier qu’elle s’est donné?

--Au musée égyptien, je suppose. Il a l’air d’une momie.

--Mal conservée. Et c’est la première fois que je vois ce bonhomme-là. Ce n’est assurément pas un ami de son mari.

--Ce qu’il y a de certain, c’est qu’il ne la compromettra pas. Il a soixante-quinze ans. Ah! les Verdalenc et la baronne la saluent.

--Mais le vieux birbe ne rend pas le salut. Donc, il ne les connaît pas.

--Ah çà, tous les personnages qui ont figuré dans l’affaire de Boulogne se sont donc donné rendez-vous ici? Vois-tu ce gris pommelé qui se glisse dans une stalle de balcon, sous la loge de madame Mornas, et qui a l’air tout étonné d’occuper une si belle place?

--C’est un ouvrier en redingote, parbleu! Et ça prouve qu’il a du goût, puisqu’il a payé pour assister à une première de ton ami. Voilà le public que j’aime.

--Mon cher, ce brave homme est très-connu de M. Mornas et du chef de la sûreté. L’autre jour, pendant que j’attendais au fond de la baraque le bon plaisir de ces messieurs, il est venu leur raconter une foule de choses que je n’ai pas entendues, parce que j’étais trop loin, mais qui devaient être fort intéressantes, car ils l’ont écouté pendant vingt minutes.

--Bah! tu es sûr que c’est celui-là?

--Parfaitement sûr. Il a une de ces têtes qu’on n’oublie pas.

--Alors, ça m’explique pourquoi le chef de la sûreté m’a demandé de lui donner un fauteuil de première galerie pour un monsieur... qu’il ne m’a pas désigné autrement.

--Bon! ton spectateur est un mouchard. Je m’en doutais.

--Pas du tout. C’est un simple témoin qui nous rendra peut-être un rude service. Le chef m’a dit que le grand point, c’était de mettre la main sur le propriétaire de la baraque, et je soupçonne qu’il compte se servir, pour le retrouver, de ce naturel de Boulogne-sur-Seine.

--Il espère donc que l’homme de la baraque viendra au théâtre ce soir?

--Ça n’aurait rien d’étonnant qu’il y vînt. Madame Mareuil m’a parlé de ce personnage. C’est un ancien contre-maître de son père, qui avait entrepris des terrassements dans la banlieue et qui y a gagné la petite fortune qu’il lui a laissée. Et ce contre-maître est une espèce de monsieur, un déclassé, qui a fait tous les métiers. On ne sait pas trop ce qu’il est devenu. On croit qu’il habite la campagne et qu’il vient souvent s’amuser à Paris.

--Et comme ta féerie est très-amusante, à ton avis, tu en conclus que ce drôle viendra se divertir aujourd’hui à la Porte Saint-Martin. C’est la grâce que je souhaite à ton protégé, Mareuil. Mais on frappe les trois coups. Voilà le moment de tourner le dos aux spectatrices et de nous asseoir pour apprécier ton chef-d’œuvre.

Ainsi fit Georges Darès, non sans quelque regret, car il était blasé sur les émotions que le lever du rideau donne aux auteurs novices, et il pressentait que dans la salle il se passerait, avant la fin de la représentation, des choses intéressantes.

L’orchestre attaquait une ouverture brillante, et le public avait fini de se tasser, lorsqu’un spectateur retardataire apparut au bout de la rangée de fauteuils où étaient assis les deux amis, et se mit à exécuter la difficile manœuvre qui consiste à gagner sa place quand toutes les autres sont occupées.

--Sacrebleu! faites donc attention, s’écria Caussade, à qui ce monsieur venait de marcher sur le pied.

--Vous n’êtes guère endurant, vous, répliqua le tard venu en continuant son chemin, sans se soucier des réclamations qui s’élevaient sur son passage.

Pour aller prendre possession de sa place, il affectait les allures d’un sanglier lancé qui débuche d’un taillis.

Il comptait sans doute sur la longanimité des spectateurs qu’il bousculait, et il n’avait pas tort. On n’engage pas une querelle avec un malotru, au moment où le spectacle va commencer.

Mais Caussade n’était pas content.

--Dans quel temps vivons-nous! disait-il entre ses dents. Autrefois, le public des premières se composait de gens bien élevés. Maintenant, il vient des rustres qui vous écrasent les orteils et qui ne prennent même pas la peine de s’excuser de leur grossièreté.

--Le fait est, murmura Darès, que celui-ci manque d’éducation. C’est un rural; ça se voit à sa tournure. Et il a du bon, puisque mes pièces lui plaisent. Je parierais qu’il est venu de sa province tout exprès.

--Il aurait mieux fait d’y rester, grommela Caussade qui lui gardait rancune.

Le personnage auquel il en voulait faisait presque tache aux fauteuils d’orchestre, non pas qu’il fût mal tourné ou qu’il eût l’air commun. C’était au contraire un grand gars, bien planté et porteur d’un visage qui n’aurait passé inaperçu nulle part. Il avait une tête de lion, couronnée par une abondante crinière rousse, et illuminée, par des yeux bleus d’une mobilité inquiétante. Une physionomie tourmentée, ravagée: toutes les passions avaient laissé leur empreinte sur ce masque étrange. On l’aurait pris pour un artiste, sans le costume bizarre qu’il portait: une sorte de veste de chasse boutonnée sur la poitrine, un pantalon presque collant, et pour coiffure une cape de jockey ou de piqueur, qu’il n’ôta qu’après s’être assis.

--Ne t’occupe donc plus de lui, grommela Darès, et réserve ton attention sur le chef-d’œuvre qu’on va te servir.

La toile se levait sur un décor représentant des vignobles de fantaisie, où chaque cep était figuré par une femme décolletée.

La pièce, intitulée: _les Vignes malades_, en souvenir d’une revue célèbre où il était question, il y a une cinquantaine d’années, de la maladie des pommes de terre, avait été faite sur le même modèle que sa devancière, avec cette différence que le terrible phylloxera y jouait le rôle principal.

Une femme superbe y figurait l’insecte microscopique et dévastateur qui nous empêchera bientôt de boire du vin de France, si on le laisse faire, et dès la première scène, elle annonçait ses coupables intentions en chantant un couplet de facture.

Elle se proposait de surprendre les pauvres vignes endormies et de les piquer traîtreusement avec une aiguille d’or qu’elle tenait à la main et qu’elle brandissait, pour montrer ses bras blancs et développer son torse plantureux.

Le phylloxera était une blonde grasse, et les vignes menacées avaient été triées sur le volet parmi ces jolies filles qui font profession d’exhiber leurs charmes sur les planches.

Les spectateurs étaient pris par les yeux, et un murmure approbateur courut dans la salle. Les lorgnettes entrèrent en jeu à l’orchestre, et les loges applaudirent discrètement.

Celle qu’occupaient le couple Verdalenc et la baronne Aubrac ne fut pas la dernière à témoigner son approbation.

--Georges Darès a décidément beaucoup d’esprit, chuchota madame Verdalenc, sous son éventail, et j’oublie déjà que nous ne devrions pas être ici, ce soir.

--Pourquoi donc, chère amie? demanda gravement le banquier. Ce pauvre Trémentin est à peine enterré, c’est vrai, mais enfin il n’était pas notre parent, et nous pouvons aller au spectacle sans manquer aux convenances.

Le code des gens du monde est formel sur ce point, et il fait loi comme le Code civil. J’en appelle à madame la baronne.

--Oh! moi, dit la tante Aubrac, je me gouverne comme je l’entends, et je m’inquiète fort peu du qu’en dira-t-on. Trémentin était devenu mon neveu par alliance, c’est vrai; mais mon aimable nièce a pris soin de me délier de tous les liens qui m’attachaient encore à elle. Et je puis bien me permettre de faire ce qu’elle ferait, si elle n’était pas retenue par un reste de pudeur... encore ne m’est-il pas prouvé qu’elle n’est pas venue ce soir au théâtre, en se cachant. L’auteur de la pièce est maintenant son meilleur ami.

--Je ne comprends pas la conduite de Darès, s’écria M. Verdalenc. Il s’est constitué le défenseur de ce mauvais drôle qui est en prison et qui passera aux assises, cela ne fait pas de doute. J’ai eu beau lui démontrer que Mareuil a assassiné mon caissier, il n’a rien voulu entendre.

--Ne disons pas de mal de Darès, qui nous a offert la meilleure loge du théâtre, murmura madame Verdalenc. On prétend, d’ailleurs, qu’il est amoureux de mademoiselle Mareuil, et j’excuse toujours les amoureux.

--A ce compte-là, chère madame, s’écria la baronne, vous excuseriez aussi ma nièce, car elle est folle de ce méchant rimailleur!... Quand je pense que nous lui avons prouvé, clair comme le jour, qu’il se moquait d’elle avec une cabotine!...

--Et elle l’avait cru, puisqu’elle vous avait demandé de le mettre à la porte, appuya madame Verdalenc.

--Parfaitement. Expliquez-moi maintenant comment il a eu l’audace de venir guetter, sous mes fenêtres, Cécile le lendemain de son veuvage; pourquoi elle est allée le rejoindre, et ce qu’il a pu lui dire pour la décider à le suivre.

--C’est donc bien vrai que les choses se sont passées ainsi?

--Tout ce qu’il y a de plus vrai. Madame Mornas était chez moi quand c’est arrivé... et ce qui dépasse tout, c’est que la même madame Mornas a pris carrément le parti de ma nièce. Elle va la voir, dans cet appartement meublé où cette péronnelle s’est établie, afin de mieux ressembler à une cocotte.

--La femme d’un juge! c’est scandaleux, prononça Verdalenc. Il faut que son mari n’ait sur elle aucune autorité.

--Oh! c’est une maîtresse femme! dit la baronne, et j’ai toujours pensé qu’elle menait M. Mornas par le bout du nez. Entre nous, elle lui est supérieure.

--Je suis très-porté à le croire, chère madame. Ce magistrat m’a toujours fait l’effet d’être un assez pauvre homme. Et la fortune est presque tout entière du côté de la femme. Le père d’Arlempde, que j’ai bien connu, avait gagné gros à tripoter dans des entreprises de terrains. Il a laissé des capitaux et des immeubles, deux maisons à Paris, une terre en Brie, sans compter ce que je ne sais pas.

--Et il avait élevé sa fille, Dieu sait comme! reprit madame Verdalenc. C’est un miracle si elle n’a pas mal tourné. Mais elle est accoutumée à n’en faire qu’à sa tête. Ainsi, je parierais bien qu’elle n’a pas demandé à Mornas la permission de passer la soirée à la Porte Saint-Martin.

--M. Darès lui aura envoyé une loge, murmura la baronne.

--C’est probable. Il ne doute de rien, ce garçon-là, et il a raison, puisqu’elle a accepté sa politesse. Mais je voudrais bien savoir avec qui elle est.

--Je puis vous le dire. Ce vilain vieillard qu’elle a amené est une espèce de charlatan homœopathe que ce pauvre Aubrac, le père de Cécile, n’aimait guère. Ils ont eu de grosses querelles devant l’Académie, et ils en sont venus aux injures.

--Comment se fait-il, alors, que madame Mornas, qui patronne Cécile, se soit accointée d’un ennemi de son père?

--Je crois que le bonhomme est son locataire. Elle l’aura pris pour chevalier, parce qu’elle l’avait sous la main.

--C’est égal, elle a eu là une singulière idée. Il a l’air effaré comme un hibou qu’on a tiré de son trou pour le mettre en plein soleil.

Ces propos s’échangeaient à voix basse entre les occupants de la loge, et n’empêchaient pas M. Verdalenc de lorgner activement l’actrice qui représentait le phylloxera.

--Je ne crois pas me tromper, murmura-t-il. C’est cette créature que nous avons surprise un soir causant avec Mareuil aux fauteuils d’orchestre de ce même théâtre.

--Mais oui. Je la reconnais maintenant, dit la baronne. Il faudra que je la montre à madame Mornas, pour lui prouver que cette extravagante de Cécile est la dupe des protestations d’amour du joli Mareuil.

--Je ne crois pas que madame Mornas vienne dans notre loge: Que ferait-elle de son homœopathe? Elle ne nous l’amènera pas, j’espère.

--Oh! non; mais j’irai la voir au prochain entr’acte. Je prendrai un plaisir extrême à la taquiner sur ses relations avec ma nièce, et quand ce vieux fou de Gigondès saura que je suis la belle-sœur de son ancien ennemi, il en fera une maladie.

--Il s’appelle Gigondès? dit en riant madame Verdalenc. Il est complet. Mais laissez-moi, chère baronne, écouter les couplets que chante la Vigne bourguignonne. Elle est gentille, cette petite, et elle a presque la voix juste.

La causerie s’arrêta et ne reprit plus jusqu’à la fin de l’acte, qui s’acheva au bruit des applaudissements de la claque.

C’est le moment où les spectateurs assis aux places du rez-de-chaussée se lèvent et font face aux loges, après avoir fait face à la scène; le moment où des gens qui ne pouvaient pas se voir pendant qu’on jouait se reconnaissent tout à coup.

--Ne trouvez-vous pas, chère madame, que maintenant tous les hommes sont laids? dit la baronne en regardant les messieurs de l’orchestre, qui semblaient poser pour les spectatrices des loges.

L’entr’acte devait être très-court, et le régisseur, par trois coups frappés derrière la toile, avait averti le public que le rideau ne tarderait pas à se relever; de sorte que peu de gens quittaient leurs places.

--Vous êtes trop sévère, baronne, répliqua madame Verdalenc après avoir braqué sa lorgnette et passé en revue les occupants qui se présentaient de face et qui prenaient des attitudes; Georges Darès, pour ne citer que celui-là, n’est vraiment pas mal.

--Peuh! il manque de prestance. Son ami Caussade est mieux que lui. Il a de l’étoffe au moins, tandis que votre Darès est un gringalet.

--Vous le connaissez beaucoup, je crois, ce M. Caussade?

--Beaucoup n’est pas le mot; il était lié autrefois avec mon beau-frère, qui avait la prétention d’aimer les arts et la rage de se faire peindre. Aubrac lui avait commandé son portrait et celui de sa fille... ça lui a coûté les yeux de la tête. Les toiles sont encore chez moi, mais elles n’y resteront pas. Je ne veux plus voir Cécile, même en peinture.

--Je comprends ça, et je trouve même que nous nous occupons trop d’elle. C’est une femme à la mer, et ce n’est pas à nous d’essayer de la repêcher.

Mais vous parliez tout à l’heure de la laideur des hommes. Je vous en signale un qui ne ressemble pas à ses voisins. Examinez ce grand garçon chevelu qui se cambre au milieu de l’orchestre, sur le même rang que MM. Darès et Caussade, et qui nous regarde avec une attention soutenue. Il est fort bien de sa personne.

--Oui, il a une tête originale... aussi originale que son costume... Mais êtes-vous bien sûre qu’il s’occupe de nous, chère madame?

--Vous ne voyez donc pas qu’il est en contemplation devant notre loge?

--Ou devant une autre, dit à demi-voix la baronne, qui n’était pas aussi sûre que madame Verdalenc du pouvoir de ses charmes.

--Nous allons savoir à qui il en a, répliqua la femme du banquier; le voilà qui se dirige vers la sortie. Il va monter ici, n’en doutez pas.

--Comment! vous croyez qu’il oserait se présenter?

--Je crois qu’il va se montrer un instant à la première galerie, pour se faire voir... et pour nous voir de plus près.

--C’est peut-être l’éclat de vos diamants qui l’attire, insinua malicieusement la baronne. Et à votre place, si je le rencontrais le soir dans la rue, parée comme vous l’êtes, je ne serais pas très-rassurée. Il a un peu l’air d’un brigand, avec sa toque et sa culotte de velours.

--D’un garde-chasse, tout au plus. Je ne lui trouve rien d’effrayant.

--En vérité, mesdames, dit M. Verdalenc de sa plus belle voix de basse, vous faites trop d’honneur à cet olibrius en le remarquant. C’est quelque figurant échappé d’un petit théâtre.

Madame haussa les épaules à cette sortie de son mari, et la baronne sourit en pensant aux infortunes conjugales de ce financier, qui avait eu le tort d’épouser une femme très-sensible aux avantages physiques des hommes.

Un instant après, ce que madame Verdalenc avait prévu arriva. Le gars qu’elle venait de distinguer apparut à l’entrée du couloir ouvert au milieu de la galerie et s’y tint debout, les yeux obstinément tournés vers les loges qui s’alignaient à sa droite.

--Il est mieux que je ne pensais... et moins jeune, murmura la baronne, qui était aussi connaisseuse que son amie.

--L’âge n’y fait rien. Je n’ai jamais aimé les blancs-becs, soupira l’ancienne maîtresse de feu Trémentin, lequel dès sa jeunesse était barbu comme un sapeur.

Et elle se mit à lancer sournoisement des œillades au bel excentrique planté à dix pas d’elle. Il ne s’en aperçut pas tout d’abord. Il paraissait chercher quelqu’un, et son attention était ailleurs. Mais il finit par prendre garde au manége de cette grosse dame dont les épaules, couvertes de pierreries, étincelaient comme la vitrine d’un bijoutier, et il n’y resta point indifférent. Un échange de regards s’établit aussitôt, sans que M. Verdalenc, relégué au fond de la loge, en pût rien voir.

D’autres voyaient, quoique placés beaucoup plus loin. Darès et Caussade, de leurs fauteuils d’orchestre, lorgnaient à qui mieux mieux ce couple mal assorti et se communiquaient tout bas leurs impressions.

--Mon cher, disait Georges, l’escogriffe qui t’a marché sur le pied en arrivant est du dernier bien avec madame Verdalenc. Ils jouent de la prunelle tous les deux comme de vrais tourtereaux.

--Elle a de mauvaises connaissances, ta financière, ricana Caussade. Ce garçon-là me fait l’effet de vivre à ses crochets... grand bien lui fasse; mais elle devrait l’habiller plus décemment. Il a une tenue de chef d’écurie ou de valet de chiens... et, dis donc, j’y pense... si c’était le régisseur d’une terre appartenant à la dame, qui l’aurait placé là pour récompenser ses services?...

--Les Verdalenc n’ont ni terres ni châteaux.

--C’est égal, si ton ami le chef de la sûreté avait du coup d’œil, il aurait saisi de loin leur pantomime, et il serait déjà là-haut pour surveiller ces amoureux.

--Comment! tu crois que cet homme en veste de chasse est l’introuvable contre-maître qui possédait la clef du hangar?

--Pourquoi pas? Il répond assez à l’idée que je m’en fais, d’après les renseignements que tu m’as donnés sur son compte.

--Mais alors... madame Verdalenc serait...

--L’inconnue qui a tué Trémentin? Tu sais bien que c’est impossible, puisqu’elle était assise à sa droite quand il a reçu le coup de fusil. Mais elle a pu charger une femme de cette vilaine besogne. Toute la question est de savoir si l’individu qui fait en ce moment les yeux doux à l’épouse du banquier...

--Est le nommé Garnaroche. C’est peu probable, mais je ne serais pas fâché de m’en assurer, et quand il reprendra possession de sa stalle...

--Il ne reviendra pas... du moins pour le tableau qui va recommencer. Tu ne vois donc pas le chef d’orchestre qui frappe sur son pupitre avec son archet? Il faut s’asseoir, mon cher. Le spectacle n’est plus dans la salle quand la toile est levée. C’est dommage. J’aurais voulu voir la fin de cette scène muette qui se passe à la première galerie.

--Moi aussi; mais je réfléchis que si c’était Garnaroche, l’habitant de Boulogne à qui j’ai envoyé un fauteuil l’aurait déjà signalé. Où est-il donc, ce brave homme? Je ne l’aperçois plus au balcon.

--Qui sait? il a peut-être reconnu le drôle, et il est allé l’attendre dans le couloir. Si j’ai deviné, ils ne tarderont guère à s’aboucher, car ce grand poseur à crinière rousse se décide à déguerpir. L’ouvreuse de la galerie le pousse dehors, et il ne paraît pas content.

--Bah! il va se réfugier au foyer ou rôder autour de la loge des Verdalenc. J’ai envie de signaler ses manœuvres au chef de la sûreté.

--Ce sera pour le prochain entr’acte. On commence, et j’espère que tu vas te tenir tranquille. J’ai été assez dérangé comme ça, et si cet animal qui m’a marché sur le pied s’avise de revenir occuper sa place, maintenant que tout le monde est assis, je lui donnerai un croc-en-jambe pour l’empêcher de passer.

Caussade ne fut point obligé de recourir à cette voie de fait. L’homme à la veste de chasse ne songeait point à redescendre à l’orchestre. Ainsi que Darès l’avait prévu, il errait dans le corridor des premières; mais cette promenade avait évidemment un but, car il allait de loge en loge, appliquant ses yeux aux trous ronds percés dans les portes.

Il cherchait quelqu’un, ce n’était pas douteux, quelqu’un qu’il avait aperçu pendant qu’il stationnait à l’entrée de la galerie, et qu’il espérait retrouver en examinant chaque loge l’une après l’autre.

Un habitué du théâtre n’aurait pas été embarrassé, mais ce chercheur n’y venait sans doute pas souvent, et il avait négligé de compter les compartiments dont l’un était occupé par les Verdalenc, de sorte que les numéros ne constituaient pour lui qu’une indication insuffisante.

Et quelques-unes des ouvertures à travers lesquelles il regardait étaient masquées par un rideau vert que, du reste, il écartait sans se gêner le moins du monde.

Les ouvreuses rassemblées dans le couloir l’observaient, à cause de son costume bizarre, et l’une d’elles, intriguée de ses allures, se détacha du groupe pour lui demander ce qu’il voulait. Peut-être espérait-elle qu’il allait payer d’une pièce blanche un renseignement, mais il la reçut de façon à lui ôter l’envie d’y revenir, et il continua imperturbablement son inspection.

On riait et l’on applaudissait dans la salle. Les spectateurs des loges étaient attentifs à ce qui se passait sur la scène et n’entendaient point le léger bruit que ce curieux indiscret faisait en soulevant le rideau.

Si madame Verdalenc l’avait aperçu, elle n’aurait pu retenir un petit cri de surprise et d’émotion; mais en ce moment, elle écoutait la pièce, et la pièce l’amusait.

L’homme en était à sa septième porte, et il venait de coller sa figure au vasistas, lorsqu’on lui frappa sur l’épaule.

Il se retourna brusquement, et il recula de surprise en se retrouvant face à face avec Jean Bigorneau.

--C’est donc toi, mon garçon, s’écria le vieux contre-maître. Il m’avait semblé te reconnaître tout à l’heure, mais je n’étais pas sûr... Je me disais: C’est bien Garnaroche que je vois là-bas, planté à l’entrée de la galerie... c’est sa tête... seulement, il ne s’habille pas comme ça... Alors, pour te voir de plus près, j’ai quitté ma place...

--Vous auriez mieux fait d’y rester, répliqua Garnaroche d’un air bourru. Je ne cours pas après vous, moi. Et si j’avais su vous rencontrer ici...

--Tu n’y serais pas venu? Pourquoi ça? Est-ce que nous n’avons pas toujours été bons amis? Il y a longtemps que nous n’avons trinqué ensemble, c’est vrai, mais ce n’est pas ma faute si tu ne mets plus les pieds à Boulogne. Il y en a dans le pays qui disent que tu es mort.

--Laissez-les dire. Je n’y reviendrai jamais.

--Tant pis. On te regrettera chez nous. Qu’est-ce que tu fais maintenant?

--Je vis de mes rentes.

--Tu en as donc, des rentes?

--Probablement, puisque j’en vis.

--Ça ne m’étonne plus que tu restes à Paris. Ça n’est pas gai, Boulogne... surtout l’hiver... Mais tu as donc oublié que tu es propriétaire dans la commune?... Tu devrais la vendre, ta baraque... Je crois qu’elle ne te sert à rien.

--Quelle baraque?

--Fais donc pas l’innocent... celle qui est en face de l’auberge du père Cabassol... tu y as nocé plus souvent qu’à ton tour, dans le temps.

--Possible, mais je n’y nocerai plus.

--Alors, tu te ranges. Tu as raison. C’est bon de s’amuser quand on est jeune; mais tu dois aller sur tes quarante-cinq ans, et il faut bien faire une fin. Tu devrais te marier, puisque tu es riche!

--Ah çà, père Bigorneau, est-ce que vous allez m’embêter longtemps avec vos conseils?

--Ne te fâche pas, mon garçon. C’est dans ton intérêt que je me suis dérangé pour te parler. J’ai pensé: Il ne sait peut-être pas qu’on le cherche.

--Qui donc me cherche?

--Le commissaire de police, parbleu! Tu te doutes bien pourquoi.

--Ma foi, non.

--Tu ne lis donc pas les journaux?

--Jamais! la politique m’assomme.

--Il ne s’agit pas de politique. Si tu les lisais, tu aurais vu qu’on a tué un monsieur dans la salle du père Cabassol.

--Ça, je m’en bats l’œil.

--Naturellement, si tu ne le connais pas. Mais le coup de fusil qui l’a tué est parti de la cabane que notre ancien patron, le père Fauvel, t’a laissée quand il est mort.

--Celui qui a tiré a donc enfoncé la porte? La boîte était fermée.

--Voilà justement le chiendent, mon petit. Et ça me fait plaisir que tu me répondes comme tu le fais, parce que je vois que tu n’as rien sur la conscience.

--Est-ce que, par hasard, on m’accuserait? demanda Garnaroche, sur un tout autre ton.

--Dame! ça pourrait bien arriver. Mais puisque je te trouve, je vais te dire où en est l’affaire. Seulement, nous ne sommes pas trop bien ici pour causer. Il y a des mouchards dans la salle.

--Eh bien, venez au foyer. Pendant qu’on joue, il n’y a personne.

--Conduis-moi. Je ne sais pas où c’est.

Garnaroche se dirigea aussitôt vers la sortie du corridor, non sans avoir, avant de s’éloigner, donné un coup d’œil à la porte de la loge près de laquelle Bigorneau l’avait surpris.

Quand ils furent seuls dans le foyer, le vieux contre-maître reprit:

--C’est moi qui suis cause que la police est après toi, et je veux que tu sois sur tes gardes, parce que maintenant je crois que tu es blanc dans cette mauvaise histoire-là, et si je t’ai fait du tort, je veux le réparer. Voilà la chose: les commissaires, le juge et tout le tremblement sont arrivés à Boulogne le lendemain du coup... Faut te dire que la veille on avait trouvé la baraque ouverte et la clef dans la serrure. Alors, ils cherchaient le propriétaire, et personne ne pouvait les renseigner, car, dans le pays, il n’y en a pas beaucoup qui se souviennent du père Fauvel et de toi. Ça m’est revenu, et je me suis présenté pour les tirer d’embarras. Je leur ai conté ce que je savais. Je ne pensais pas te nuire, puisque je n’étais pas sûr que tu étais encore en vie.

--Qu’est-ce que vous leur avez dit sur moi? demanda Garnaroche en fronçant le sourcil.

--Pas grand’chose. Je leur ai dit que tu avais disparu depuis la guerre, mais qu’avant la guerre tu venais des fois coucher dans ta maison de planches, et que tu n’y venais pas toujours seul. Alors, comme ils se sont mis dans la tête que c’est une femme qui a fait le coup...

--Une femme? répéta Garnaroche, visiblement impressionné par cette information.

--Oui, une femme... Il paraît qu’on a trouvé la marque de ses pas dans la baraque... et ils croient que c’est toi qui la lui as prêtée, cette clef... Je l’ai cru aussi, moi... et si c’était vrai, ça ne prouverait pas encore que tu es coupable, car tu aurais bien pu la confier à une bonne amie qui te l’aurait demandée, sans te dire ce qu’elle voulait en faire.

--Mais... qui donc a-t-on tué?

--Un monsieur qui s’était marié le matin et qui donnait son dîner de noces chez Cabassol. Alors, tu comprends... on a pensé tout de suite qu’il avait quitté une maîtresse pour prendre une femme légitime, et que cette maîtresse s’était vengée. Mais tu n’aurais rien à voir là dedans. Ce monsieur ne t’avait rien fait.

--Comment s’appelait-il?

--Je n’ai pas très-bien retenu son nom... C’est quelque chose comme Trimoulin où Tromatin... mais j’ai entendu dire qu’il était caissier dans une maison de banque... même que c’était le banquier qui payait le repas... quinze francs par tête... tous gens huppés, paraît.

--Trémentin, peut-être? demanda Garnaroche très-ému.

--Je crois bien que c’est ça.

--Un grand brun, n’est-ce pas?

--Ça, je n’en sais rien. Je ne l’ai pas vu. Je n’étais pas là quand il a été tué, et l’on a emporté le corps à Paris, une heure après; mais tu le connaissais donc, toi, puisque tu sais son nom?

--Non... j’ai entendu parler de lui, voilà tout.

Garnaroche, depuis un instant, n’était plus le même homme, et le trouble qu’il éprouvait n’échappait point à Bigorneau, qui lui dit:

--Écoute, mon garçon, je ne te demande pas tes secrets, mais j’ai dans l’idée que tu sais à qui tu as donné la clef... et faut pas être bien malin pour deviner que c’est à une femme. Si c’est elle qui a tiré, je suis sûr qu’elle ne t’a pas consulté; mais ça n’empêche pas que tu pourrais te trouver compromis... C’est pour ça que, moi, si j’étais à ta place, je dirais la vérité au juge, et je laisserais la femelle se débrouiller comme elle pourrait.

--Vous vous trompez, répondit Garnaroche d’une voix mal assurée; je n’ai pas prêté la clef...

--Tu l’avais pourtant, et il n’y en avait qu’une...

--Il y a longtemps que je l’ai perdue.

--La personne qui s’en est servie l’aurait donc trouvée... et elle aurait découvert que c’était justement celle de la baraque. Jamais la police ne voudra croire ça. Tu ferais mieux de lâcher tout le paquet... d’autant que j’ai entendu dire qu’on a arrêté le petit-fils au père Fauvel...

--Louis Mareuil? Vous disiez tout à l’heure qu’on accusait une femme... Je ne comprends pas.

--Moi non plus, je ne comprends pas, mais c’est comme ça. Peut-être que le pauvre garçon avait des accointances avec la femme qu’ils cherchent... Tu te le rappelles bien, ce petit qui venait quelquefois au chantier avec son grand-père?

--Je l’ai vu il n’y a pas trois mois, et je lui ai parlé... dans le jardin du Palais-Royal...

--Et sa mère, est-ce que tu l’as rencontrée aussi?

--Non. Et je n’ai jamais mis les pieds chez elle depuis que le patron est mort: elle ne m’aimait pas.

--Le juge s’est peut-être figuré que tu as donné ta clef à Louis Mareuil. Tu sais ce qu’il en est, toi, et s’il est innocent, tu ne peux pas le laisser condamner quand tu as les moyens de le sauver.

Garnaroche baissa la tête et ne répondit pas.

--Pense donc, reprit Bigorneau, que la police a ton signalement, et qu’elle finira bien par te pincer. Le chef est ici ce soir.

--Le chef?

--Oui, celui qui commande à tous les mouchards. Il est à l’orchestre, et ça ne m’étonnerait pas que ça soit lui qui m’ait fait envoyer une place... Tu penses bien que je ne l’ai pas payée au bureau... Il se sera dit que tu viendrais peut-être au théâtre... Il sait que tu aimes à t’amuser, et il sait aussi que je te connais... et s’il m’a vu sortir...

--Alors, pourquoi êtes-vous venu me parler?

--Parce que je voulais t’avertir. Et maintenant, je te conseille de décamper... à moins que tu ne te décides à lui nommer la coquine qui s’est servie de la clef.

Garnaroche était dans un état d’agitation extraordinaire. Il hésitait visiblement à suivre le conseil que lui donnait Bigorneau, et il se demandait ce qu’il allait faire.

--Tu aurais tort de te mettre dans le pétrin pour une femme qui ne vaut pas cher, reprit l’ancien contre-maître, et encore plus tort d’y laisser les autres. Mais si tu ne veux pas dire la vérité, file, mon garçon; il n’est que temps.

--Me promettez-vous de ne pas dire que vous m’avez vu?

--Non. Je ne veux pas mentir. Mais si l’on me demande ce que je pense de ton affaire, je dirai que je te crois innocent. Et quant à ce qui est de te faire prendre, tu peux être tranquille, vu que je ne sais pas où tu demeures.

--Adieu, alors... et merci, dit Garnaroche en se précipitant hors du foyer.

Bigorneau n’essaya point de le retenir. Il aimait tout autant qu’il échappât à la police, car il était sincèrement convaincu que son ancien camarade, dont il ne pensait pas beaucoup de bien, n’était pas coupable, et il l’excusait de ne pas dénoncer la femme à la clef.

Le brave homme s’en allait reprendre sa place au balcon, lorsque, dans le corridor où il avait rencontré Garnaroche, il fut abordé par le chef de la sûreté, qui lui dit:

--Bonsoir, monsieur Bigorneau; je vous cherchais.

--C’est bien de l’honneur pour moi, monsieur le commissaire, répondit le bonhomme. Je ne pensais pas que vous m’aviez vu.

--Mais si. Je savais que vous étiez ici. C’est moi qui ai prié l’auteur de la pièce de vous envoyer un fauteuil de balcon. Et comme je voulais causer avec vous, j’ai quitté ma place quand je me suis aperçu que vous quittiez la vôtre. J’ai cru que le spectacle vous ennuyait et que vous vous en alliez.

--Il n’y a pas de danger. Je n’ai pas si souvent l’occasion d’aller au théâtre, et je ne me suis jamais tant amusé que ce soir.

--Vraiment!... eh bien, on ne s’en douterait pas. Vous êtes sorti juste au moment où le deuxième acte allait commencer.

--C’est que, dans la salle, il fait si chaud... J’avais besoin de prendre l’air... Alors, j’ai été me promener au foyer...

--Seul? demanda le chef de la sûreté en regardant Bigorneau dans le blanc des yeux.

--Non, répondit après un instant d’hésitation l’ancien contre-maître, j’ai trouvé dans le corridor un garçon que je connais...

--Un grand qui a les cheveux roux et une casquette de jockey.

--Vous l’avez remarqué?

--Parbleu! il est assez remarquable... et il a posé dix minutes au milieu de la galerie... Qu’est-ce que vous en avez fait?

--Rien, monsieur le commissaire; il est parti.

--Comment, parti! Vous voulez dire qu’il est retourné à la place où il était avant de monter?

--Non... il est parti tout à fait... et il ne reviendra pas.

--Pourquoi?... Vous devez le savoir.

--Je crois bien que c’est parce qu’il ne tenait pas à vous rencontrer.

--Alors, c’est Garnaroche.

--Oui, monsieur le commissaire. Et j’ai été bien étonné de le voir ici.

--Si étonné que vous l’avez laissé filer, au lieu de me l’amener. Mais il ne doit pas être loin.

--Pardonnez-moi... J’ai dans l’idée qu’il ne s’est pas arrêté à flâner devant la porte du théâtre... vu que je lui ai dit que vous le cherchiez, et que c’est ça qui l’a décidé à décamper.

--Alors, vous avez raison. Il a déjà fait du chemin, et il est inutile que j’envoie mes agents courir après lui, dit froidement le chef de la sûreté.

Et, après un silence:

--Savez-vous, monsieur Bigorneau, que vous venez de vous mettre dans un assez mauvais cas, et qu’il ne tiendrait qu’à moi de vous signaler au juge d’instruction, comme étant d’accord avec un homme impliqué dans une affaire d’assassinat?

--Je n’ai pas peur de ça, répondit Bigorneau sans s’émouvoir. J’ai été le premier à vous apprendre, il y a huit jours, que la cabane appartenait à Garnaroche. Mais je n’étais pas chargé de l’arrêter.

--Vous auriez pu du moins ne pas l’avertir que j’étais là. La semaine dernière, vous étiez disposé à aider la justice, et vous vous vantiez de ne pas être du parti des coquins. Ce soir, vous faites tout le contraire.

--Je vais vous dire, monsieur le commissaire... c’est que je l’ai interrogé... et, d’après ce qu’il m’a répondu, je suis sûr qu’il n’a rien à se reprocher... Il ne vaut pas grand’chose, je le crois... mais ce n’est pas lui qui a fait le coup... Il ne savait seulement pas qu’on a tué un homme chez Cabassol.

--Et vous vous êtes chargé de le renseigner. Vous vous êtes mêlé de ce qui ne vous regardait pas, monsieur Bigorneau, et vous pourriez bien vous en repentir. Je serai obligé de rendre compte de votre conduite.

--Ma conduite! mais je ne la cache pas, et je suis prêt à dire tout ce qui s’est passé entre Garnaroche et moi.

--Dites toujours.

--D’abord, si je l’ai abordé, c’est que je voulais voir comment il prendrait la chose. Je ne lui avais pas parlé depuis douze ans, et je pensais qu’il se défierait de moi. Ça aurait été signe qu’il ne se sentait pas blanc. Mais non... il m’a reçu à peu près comme un chien dans un jeu de quilles, parce que je le dérangeais... Il était en train de faire de l’œil aux femmes dans les loges... et puis, quand je lui ai conté l’histoire du coup de fusil, il m’a écouté tranquillement... ça l’intéressait, mais ça ne le troublait pas... Alors, je lui ai parlé de la clef... Il m’a répondu qu’il l’avait perdue, et j’ai deviné qu’il mentait.

--Parbleu! il l’a prêtée à sa maîtresse, et c’est cette femme qui a assassiné le caissier de M. Verdalenc. Garnaroche est son complice.

--Si vous l’aviez entendu, monsieur le commissaire, vous penseriez comme moi que la gueuse ne lui a pas dit pourquoi elle avait besoin de la clef. C’était écrit sur sa figure qu’il n’en savait rien du tout et qu’il lui en voulait à mort de l’avoir mis dedans. Moi, je vois d’ici comment c’est arrivé. Ça devait être une de ses anciennes... de celles qui venaient autrefois faire la noce avec lui dans la baraque; elle l’avait lâché pour en prendre un autre... il l’aura rencontrée et elle lui aura promis qu’elle reviendrait un soir passer une heure ou deux sous le hangar. Il aura gobé la blague et il lui aura remis la clef. Il attendait qu’elle lui écrivît pour lui donner un rendez-vous. Et quand je lui ai dit à quoi la clef a servi, il a fait une tête!... S’il avait tenu la femme sur le moment, elle aurait passé un mauvais quart d’heure.

Le chef de la sûreté écoutait avec beaucoup d’attention les raisonnements du père Bigorneau, et, tout en s’étonnant de la sagacité du bonhomme, il ne pouvait pas s’empêcher de trouver qu’ils étaient logiques. Avec son bon sens naturel, l’ancien contre-maître arrivait à la même conclusion que le plus habile et le plus expérimenté des policiers, qui lui dit d’un ton très-radouci:

--S’il veut faire payer à cette coquine le mauvais tour qu’elle lui a joué, il n’a qu’à la dénoncer.

--C’est bien ce que je lui ai conseillé, répliqua aussitôt Bigorneau. Et c’est là surtout que j’ai connu que j’avais touché au bon endroit. Il était dans un état!... Il voulait et il ne voulait pas... pour sûr, il en tient encore pour c’te femelle de malheur, car, finalement, il a pris le parti de se sauver, plutôt que de me la nommer... et pourtant je lui avais dit qu’on accusait le petit-fils de notre ancien patron, et ça lui a fait un drôle d’effet. Il m’a juré qu’il n’a jamais mis les pieds chez madame Mareuil depuis la mort du père Fauvel. Enfin, il réfléchira et il se décidera peut-être à dire la vérité pour empêcher qu’on ne condamne un innocent.

--Je n’y compte guère. Lui avez-vous demandé où il demeure et ce qu’il fait?

--Oui; il m’a répondu qu’il vivait de ses rentes et j’ai bien vu que je n’en tirerais rien de plus. Mais il m’a poussé une idée... ça se peut bien qu’elle est bête...

--Voyons votre idée.

--Eh bien, je me suis dit que la femme devait être ici dans une loge, et que c’était pour la regarder de plus près qu’il est monté à la galerie.

--Alors, ce serait une femme...

--De la _haute_. Il n’y a que les femmes de la _haute_ qui vont aux premières.

--Auriez-vous remarqué celle dont il s’occupait?

--Non. J’étais trop loin. A côté de l’endroit où il se tenait, il n’y avait que des vieilles. Mais quand je l’ai rencontré dans le corridor, il était collé contre la porte d’une loge.

--Laquelle? demanda vivement le chef de la sûreté.

--Je ne pourrais pas vous dire. Toutes les portes se ressemblent, et je n’ai pas fait attention au numéro. C’était du côté où nous sommes.

A ce moment, l’acte finissait, et quelques spectateurs de la galerie commençaient à se répandre par les couloirs.

Le commissaire avait encore bien des questions à adresser à Bigorneau, et il allait l’entraîner dans quelque coin où l’on pût causer en paix, lorsque la porte d’une loge s’ouvrit tout près d’eux.

La baronne Aubrac sortait, escortée par M. Verdalenc, et le commissaire devina sans peine qu’elle allait visiter une personne qui occupait une des loges voisines.

Le chef de la sûreté connaissait de vue la baronne et le banquier. Il connaissait aussi madame Verdalenc, car depuis qu’il s’était chargé de mener l’enquête sur les personnes au milieu desquelles avait vécu le beau Trémentin, il n’avait pas perdu son temps, et ses investigations discrètes lui avaient déjà appris bien des choses.

Il venait de constater la présence de la femme qui passait pour avoir été la première maîtresse du futur caissier, et de remarquer les œillades qu’elle échangeait avec un grand gaillard dont le costume et la tournure étaient faits pour attirer son attention.

Il savait maintenant à quoi s’en tenir sur ce personnage, et les réponses si nettes de Bigorneau n’avaient fait que confirmer des soupçons qui lui étaient venus.

Il se demandait si Garnaroche n’avait pas été le prédécesseur de Trémentin dans les bonnes grâces de madame Verdalenc, qui l’aurait depuis longtemps cassé aux gages en lui assurant une situation modeste, un emploi subalterne, quelque chose comme une retraite, après un certain nombre d’années de service.

En admettant que cette supposition fût fondée, le crime et les détails de son exécution s’expliquaient assez bien.

Madame Verdalenc avait pu enjoindre à son ancien amant de lui remettre la clef de la baraque, sans lui parler de l’usage qu’elle voulait en faire, et confier cette clef, en indiquant la manière de s’en servir, à une personne placée sous sa dépendance et peu chargée de scrupules,--une femme très-probablement.

On en trouve à Paris qui tuent pour de l’argent, et madame Verdalenc était assez riche pour payer largement.

Le chef de la sûreté était si bien entré dans cette voie, qu’il s’était renseigné sans bruit sur les domestiques de madame Verdalenc, et qu’il faisait surveiller la femme de chambre et la cuisinière.

Madame Verdalenc avait assisté au repas de noces; elle était même assise à table à côté d’Edmond Trémentin, et ce fait incontestable ne s’accordait guère avec les hypothèses de ce chercheur, mais il ne les dérangeait pas complétement, car il était convaincu que la balle qui avait frappé Trémentin était destinée à Cécile Aubrac. Il avait élevé sur cette base tout un échafaudage de raisonnements spécieux. Il se disait que la dame ne pouvait pas s’opposer ouvertement à un mariage arrangé par M. Verdalenc, mais qu’elle avait dû être furieuse de voir un homme qu’elle aimait encore avec rage, comme aiment les vieilles femmes, épouser une jeune et jolie personne, et que, tout en dissimulant sa colère, elle s’était juré de se venger, non pas sur l’infidèle, mais sur la rivale qu’elle exécrait.

Tout ce plan qu’il lui prêtait était bien noir et bien hardi pour une bonne bourgeoise qui jusqu’alors s’était contentée de tromper discrètement son mari, et on ne s’expliquait guère qu’elle se fût si vite consolée de la maladresse qui avait coûté la vie à son amant adoré. Mais le policier émérite la prenait pour une femme exceptionnellement forte et croyait à la vérité du proverbe: Il n’est pire eau que l’eau qui dort.

Bigorneau, lui, ne savait rien de tout cela; Bigorneau n’avait même pas pu indiquer d’une façon précise la loge qui préoccupait tant Garnaroche. Il semblait même penser que ce n’était pas celle où se tenait le couple Verdalenc.

Pour le chef de la sûreté, il s’agissait maintenant de passer les autres loges en revue, et en voyant madame Aubrac au bras du banquier, il pensa tout de suite à la suivre. Ils allaient évidemment faire une visite à des personnes qu’ils connaissaient, car, au lieu de se diriger vers le foyer, ils avaient pris le corridor des premières et ils regardaient les numéros inscrits sur les portes. C’était le cas ou jamais de ne pas les perdre de vue, afin de savoir chez qui ils allaient entrer.

Pour les surveiller, le commissaire n’avait plus besoin de Bigorneau, et il se hâta de le congédier, en le priant de ne pas quitter la salle avant la fin du spectacle.

Bigorneau s’éloigna sans rien promettre, car il devinait que la police voulait faire de lui un auxiliaire actif, et ce rôle ne lui souriait pas.

Le chef de la sûreté se dissimula du mieux qu’il put, en se mêlant aux promeneurs qui commençaient à circuler dans les couloirs, et vit M. Verdalenc se faire ouvrir une loge occupée par une dame et par un vieux monsieur.

Après un échange de politesses qui dura quelques instants, madame Aubrac y entra seule et Verdalenc s’en alla rejoindre sa femme.

A ce moment, le commissaire fut abordé par Darès, qui était monté dans le vague espoir de rencontrer l’homme à la veste de chasse, et qui n’était point fâché de faire part de ses soupçons au grand maître des policiers.

Caussade, qui ne partageait pas les idées de son ami, était resté tranquillement dans sa stalle d’orchestre.

--Eh bien, cher monsieur, dit Darès, avez-vous vu ce naturel de Boulogne-sur-Seine que j’ai fait placer au balcon?... Quand vous avez quitté votre place, j’ai pensé que vous alliez le rejoindre...

--Vous aviez deviné, cher monsieur, et nous causerons de cela tout à l’heure, répondit le chef de la sûreté, mais d’abord, un renseignement, s’il vous plaît... c’est bien M. Verdalenc qui vient de conduire une dame?...

--La baronne Aubrac?... Parfaitement... et je suis charmé qu’il ne m’ait pas aperçu, car il se serait accroché à moi... et il m’ennuie.

--Pourriez-vous me dire qui occupe la loge où il a laissé la baronne?

--Je ne connais pas du tout le vieux monsieur, mais la femme en robe noire est madame Mornas. C’est moi qui ai envoyé la loge à son mari. Je ne me flattais pas trop qu’il y viendrait. Ma pièce n’est pas faite pour les magistrats.

--Et sa femme y est venue sans lui, murmura le commissaire.

--Oh! elle va fort bien seule dans le monde et ailleurs.

--Avez-vous remarqué ce grand diable qui s’est tenu pendant un quart d’heure à l’entrée de la galerie, étalant son torse et lorgnant les femmes?

--Ah! je crois bien que je l’ai remarqué. Il a commencé par entrer à l’orchestre, en marchant sur les pieds de Caussade, qui est furieux contre lui... à ce point qu’il prétend que ce malotru doit être le fameux Garnaroche, propriétaire de la baraque.

--M. Caussade ne se trompe pas. C’est Garnaroche en personne.

--Voilà une chance, par exemple! Alors, vous l’avez coffré?

--Malheureusement, non, et il est déjà loin d’ici. Je suis arrivé trop tard.

--Comment savez-vous donc que c’est lui?

--Le père Bigorneau, de Boulogne, lui a parlé et l’a laissé partir. Au lieu de me servir, il m’a nui, le brave homme, car il a dit à ce Garnaroche qu’on le cherchait, et il lui a raconté l’histoire du coup de fusil tiré de la baraque... de sorte que, maintenant, le gredin est sur ses gardes. Ça m’apprendra à ne plus jamais compter sur les gens qui ne sont pas du métier.

--Diable! je regrette de lui avoir envoyé une stalle.

--Après tout, je lui dois de connaître maintenant la figure de Garnaroche. J’ai son signalement dans ma tête et toute la brigade de sûreté l’aura demain. D’ailleurs, je suis à peu près sûr que le drôle reviendra se faire prendre.

--Ici?

--Non, chez la femme qui a emprunté la clef de la cabane.

--Encore faudrait-il savoir où elle demeure.

--Je le saurai peut-être ce soir. Elle est là dans une des loges du côté droit. Il ne s’agit plus que de trouver laquelle.

--Le fait est que tout à l’heure il dévorait des yeux madame Verdalenc, et Caussade, qui a décidément trop d’imagination, a essayé de me persuader que cette vénérable quinquagénaire était la maîtresse de ce chenapan.

--Elle a pu l’être autrefois... Mais il n’est pas question de cela pour le moment. Voulez-vous me rendre un service?

--Très-volontiers.

--Et vous rendrez service en même temps à Louis Mareuil.

--Que faut-il faire?

--Êtes-vous avec madame Mornas dans des termes qui vous permettent de vous présenter dans sa loge?

--Je ne suis pas lié avec elle, mais je l’ai rencontrée souvent avec les Verdalenc, et comme elle m’a fait l’honneur d’accepter le coupon que je lui ai envoyé, je puis bien aller la saluer.

--Alors il faudrait profiter du moment où la baronne Aubrac est avec elle. Vous amèneriez la conversation sur l’homme qui lançait des œillades aux spectatrices des loges, et d’après les réponses de ces dames, vous sauriez si elles l’ont remarqué. Vous pourriez même aller jusqu’à nommer devant elles Garnaroche.

--Et je vous raconterai après mes impressions... Diable! c’est que...

--Vous ne vous souciez pas de faire une besogne qui rentre dans mes attributions... Je conçois cela... et s’il ne s’agissait pas de prouver l’innocence de votre ami, je vous jure que je ne m’adresserais pas à vous... mais vous vous intéressez à ce jeune homme, et...

--Vous avez raison, dit Georges Darès. Qui veut la fin veut les moyens. Où vous retrouverai-je?

--Au foyer, après l’acte qu’on va jouer.

Il fallait que Georges Darès aimât bien Louis Mareuil et surtout Annette Mareuil, car la mission qu’il venait d’accepter n’était pas de celles dont un galant homme se charge volontiers; et pour calmer ses scrupules, il était obligé de se citer à lui-même un axiome qui fait partie de la doctrine des jésuites.

Il voulait la fin et il ne regardait pas de trop près au choix des moyens; parce que la fin, c’était la mise en liberté d’un brave garçon dont la sœur lui était chère.

Et il se serait parfaitement contenté de ce résultat, car, à vrai dire, il lui importait fort peu que la mort de M. Trémentin fût vengée. S’il entrait dans les vues du commissaire, ce n’était pas du tout pour l’aider à trouver les coupables, mais pour l’aider à sauver un innocent.

Il avait, du reste, fort bien compris ses instructions et il avait assez de finesse, de tact et d’esprit pour les exécuter adroitement.

Il tenait madame Mornas pour une femme intelligente, et une conversation avec elle ne l’embarrassait pas. Elle savait mettre les gens à l’aise et il n’ignorait pas qu’elle avait pris, dès le début, le parti de Cécile Aubrac. Il pouvait donc compter qu’elle ne marchanderait pas les renseignements, si elle était en mesure d’en fournir.

Et afin de profiter de l’entr’acte qui facilite les conversations, il n’attendit pas, pour se faire ouvrir la porte de la loge, que le chef de la sûreté se fût éloigné.

A peine entré, Georges se trouva presque nez à nez avec M. Gigondès, qui avait cédé à madame Aubrac sa place sur le devant de la loge et qui paraissait plongé dans de profondes méditations.

Le bonhomme leva la tête et regarda le visiteur d’un air ébahi. La baronne parut étonnée aussi, et assez peu satisfaite; mais madame Mornas accueillit Darès avec un empressement marqué.

--Que c’est aimable à vous, monsieur, de venir me voir, dit-elle en lui tendant la main. Il me tardait de vous complimenter. Votre pièce est charmante, et je ne saurais trop vous remercier de la gracieuseté que vous m’avez faite en m’offrant cette loge.

--C’est à moi de vous remercier, madame, d’avoir bien voulu l’accepter, répliqua Georges, afin de ne pas être en reste de banalités polies. Je regrette que M. Mornas ne soit pas venu, mais je comprends qu’il n’ait pas été tenté d’écouter les coq-à-l’âne d’une féerie.

--Oh! ce n’est pas cela. La pièce est pleine de mots qui l’auraient beaucoup amusé, mais il a en ce moment des occupations qui absorbent tout son temps. Il passe ses journées au palais et quand il rentre le soir à la maison, il s’enferme dans son cabinet pour étudier des dossiers. Je ne le vois plus.

Mais permettez-moi de vous présenter à madame la baronne Aubrac, que vous avez déjà rencontrée chez madame Verdalenc... et à M. Gigondès, mon voisin... un savant de premier ordre que j’ai l’honneur d’avoir pour locataire... et qui sera bientôt membre de l’Institut.

Il y eut un échange de salutations qui fut suivi d’un silence. On s’observait. La baronne s’éventait pour se donner une contenance. Gigondès, qui la voyait d’un mauvais œil, à cause du nom qu’elle portait, Gigondès enfouissait son menton dans sa cravate et renfrognait encore son visage dont l’expression habituelle n’était pas la bonne humeur. Seule, madame Mornas restait avenante et gaie comme toujours.

--Savez-vous, monsieur, dit-elle en souriant, que madame Verdalenc sera jalouse si vous n’allez pas lui faire une visite quand vous nous quitterez!... Oh! après l’acte qu’on va jouer, car j’entends vous garder le plus longtemps possible.

--J’ai bien l’intention d’aller la voir, murmura Darès, et cependant je crains que nous ne soyons un peu en froid.

--En froid!... Depuis quand?

--Mais... depuis l’événement qui a mis tant de personnes en deuil... Un de mes meilleurs amis est accusé d’un crime abominable... J’ai naturellement pris sa défense... et je sais que M. Verdalenc lui est très-hostile... j’espère cependant que nous ne sommes pas brouillés, puisqu’il m’a fait l’honneur de se servir de la loge que j’ai mise à sa disposition.

--Vous vous raccommoderez tout à fait quand l’erreur dont M. Mareuil a été victime sera reconnue... et je crois pouvoir vous annoncer que cela ne tardera guère.

--Voilà une assurance qui, venant de vous, madame, va faire trois heureuses, si vous m’autorisez à la répéter...

--A madame et à mademoiselle Mareuil? Non-seulement je vous y autorise, mais je vous en prie, monsieur. Mon mari ne vous tiendrait pas ce langage... il est magistrat... Mais moi, je n’ai pas prêté serment de garder les secrets de l’instruction... et je puis bien vous dire qu’on n’a aucune preuve sérieuse contre votre ami, et qu’il serait déjà libre, si certains points encore obscurs avaient été éclaircis.

--Quoi! chère madame, s’écria la baronne, vous vous intéressez à un homme qui a été la cause des extravagances auxquelles se livre ma malheureuse nièce?

--Je suis toujours du parti des amoureux, dit doucement madame Mornas.

--Des amoureux sincères, j’en suis aussi; mais ce triste garçon se moquait de Cécile, tout en lui faisant la cour à cause de sa fortune. Ne vous ai-je pas dit qu’il courait les filles de théâtre?

--Vous me l’avez dit, chère madame, mais je ne l’ai pas cru.

--Serez-vous convaincue quand je vous aurai montré sa maîtresse? Vous venez de la voir parader sur les planches. C’est cette créature blonde et grassouillette qui représente le phylloxera. Et, entre nous, si M. Mornas la faisait appeler, il serait vite édifié sur les mœurs et sur les sentiments du jeune Mareuil.

--Pardon, madame, dit vivement Georges Darès, je connais la demoiselle en question. Elle joue dans toutes mes pièces. Je puis vous certifier qu’elle vit avec le premier comique de la troupe et qu’elle est follement éprise de ce cabotin. Si elle le trompait, ce ne serait pas pour rien, et Louis Mareuil n’a jamais eu d’argent. Ceux qui ont répandu le bruit qu’il était l’amant de cette femme l’ont calomnié... et je ne serais pas surpris que ce fût avec intention.

La baronne se redressa d’un air offensé et, s’adressant à madame Mornas, sans honorer d’une réponse l’avocat de Louis Mareuil:

--Pardonnez-moi, madame, de vous avoir dérangée. J’ai le malheur de ne pas être du même avis que monsieur, et il ne me convient pas de discuter avec lui. Je vais rejoindre madame Verdalenc.

--Comme il vous plaira, madame, répliqua sèchement Berthe.

La tante Aubrac se leva, comme si elle eût été poussée par un ressort, et Georges dut se lever aussi pour la laisser passer; mais il voulut se montrer poli jusqu’au bout.

--Vous me permettrez bien, dit-il, de vous offrir mon bras pour vous reconduire jusqu’à la porte de votre loge. Nous ne servons pas la même cause, mais je n’en suis pas moins à vos ordres.

--Je vous rends grâce, monsieur, j’irai fort bien seule; la loge est à deux pas.

Sur ce refus, nettement articulé, madame Aubrac exécuta une sortie, comme on en voit au théâtre dans les drames après une scène de rupture.

--Quelle folle! s’écria madame Mornas, après que l’irascible baronne eut refermé la porte avec violence. Vous aviez bien de la bonté, cher monsieur, de vous mettre à sa disposition. Elle et ses amis, les Verdalenc, ont juré la perte de M. Mareuil, et je ne suis pas du tout fâchée d’avoir rompu avec eux. Du reste, c’est peut-être ce qu’elle cherchait, car je me demande ce qu’elle est venue faire ici.

--Elle tenait sans doute à m’être désagréable, grommela Gigondès.

Georges ne comprenait pas, mais madame Mornas lui dit en riant:

--M. Gigondès a eu à se plaindre autrefois du père de Cécile, et la baronne, qui sait cela, se proposait peut-être de narguer mon cher voisin, car, avant votre arrivée, elle affectait de parler à tout propos de feu le docteur Aubrac.

--Elle en est bien capable, murmura Georges en regardant avec curiosité ce vieillard rancuneux, qui ne pensait qu’à ses anciens griefs contre un homme qui n’était plus de ce monde.

Ces messieurs avaient eu sans doute des discussions scientifiques? ajouta-t-il en s’adressant à Gigondès.

--Une querelle, monsieur, répondit avec feu l’homœopathe, une lutte à outrance où j’ai eu le dessous, parce que mon adversaire s’est servi d’armes déloyales.

--Vraiment?... et moi qui croyais que M. Aubrac était un brave homme.

--Dans la vie ordinaire, c’est possible, mais médicalement parlant, c’était un scélérat. Il est cause que ma grande découverte a été étouffée.

--Oserai-je vous demander en quoi elle consistait?

--Je n’essayerai pas de vous l’expliquer... ce serait trop long... madame Mornas la connaît d’ailleurs...

--Mais je ne me charge pas de la faire comprendre à M. Darès, dit gaiement Berthe. Oubliez-la pour un instant, mon cher voisin, et parlons de choses moins savantes. Il y a là-bas, au rez-de-chaussée, une baignoire d’avant-scène qui m’intrigue.

--Celle dont la grille est levée, je suppose? demanda Georges. Elle nous a intrigués aussi, Caussade et moi. Elle est occupée par une femme qui se cache...

--Qui se cachait, car elle se décide à se montrer... Elle abaisse le grillage... Ah! mon Dieu! mais c’est Cécile! s’écria madame Mornas.

--Madame Trémentin! murmura Georges: non... ce n’est pas possible... et cependant...

--Je vous dis que c’est elle, reprit madame Mornas en braquant sa lorgnette sur l’avant-scène du rez-de-chaussée. Elle se dissimule du mieux qu’elle peut dans le fond de la loge, mais je la reconnais parfaitement et je suis désolée de la voir ici. Cette fois l’inconvenance est trop forte, et sa tante aura beau jeu pour fulminer contre elle.

--Le fait est que si elle a déjà oublié la mort de son mari, elle devrait au moins se souvenir que Louis Mareuil est encore en prison.

--Il faudra que je la gronde vertement, et si je m’écoutais, j’irais la gronder tout de suite. Mais la baronne et les Verdalenc feraient des commentaires sur mon absence. Pourvu qu’ils n’aient pas aperçu Cécile!... Vous devriez aller lui dire de s’en aller.

--Ce serait encore pis. Dieu sait ce que croiraient ces gens-là! et d’ailleurs je ne réussirais pas à la faire partir. Elle est venue voir ma pièce, et elle voudra rester jusqu’à la fin. J’aurais dû me douter qu’elle commettrait cette imprudence; elle m’avait adressé, à propos de la première représentation, une foule de questions dont je ne devinais pas le but... Elle n’a pas osé me demander une loge, mais elle l’a louée.

--Pour vous montrer l’intérêt qu’elle prend aux succès du meilleur ami et du défenseur le plus dévoué de l’homme qu’elle aime... Pauvre enfant!... je n’ai pas le courage de la blâmer; mais mon devoir est de l’avertir qu’elle se fait le plus grand tort... J’irai la voir demain.

--Moi aussi... Ce qu’il y a de plus fâcheux, c’est que le chef de la sûreté, qui a arrêté Louis Mareuil, est au théâtre et qu’il la connaît. Je voudrais espérer qu’il ne l’a pas remarquée; mais il a de bons yeux et il n’est occupé en ce moment que de l’affaire Trémentin... Ah! enfin, elle se décide à relever la grille.

--C’est fort heureux, et je ne comprends pas pourquoi elle l’a baissée un instant... à moins que ce ne soit pour braver l’opinion.

Georges ne trouvait pas d’explication raisonnable à cet acte de déraison, et se taisait.

--C’est le portrait vivant de son exécrable père, dit entre ses dents Gigondès, qui s’était emparé de la jumelle que madame Mornas avait posée sur le rebord de la loge. J’aurais du plaisir à essayer sur elle...

--Votre poison des Borgia, interrompit en souriant Berthe Mornas. En vérité, mon cher voisin, vous êtes féroce... et je me garderai bien de vous mettre en présence de ma jeune amie...

Darès écoutait sans comprendre; mais le vindicatif vieillard s’expliqua plus clairement.

--J’avoue, dit-il avec un ricanement sec, que tout à l’heure, en voyant cette femme, qui fait le rôle du phylloxera, brandir son aiguille d’or, je me disais qu’il suffirait de tremper la pointe de cet instrument dans une goutte du sang d’un de mes lapins et de piquer légèrement une des demoiselles que nous venons de voir sur la scène... l’expérience serait décisive... concluante... trois mille personnes pourraient attester qu’elle a réussi... et mes confrères n’oseraient plus nier l’évidence.

--Alors, monsieur, dit Georges, qui ne demandait qu’à se moquer de cet original, vous me conseillez d’introduire cette variante dans ma pièce? Je conviens que ce serait _un clou_ d’un effet très-puissant... mais une féerie n’est point un mélodrame... et puis, nous aurions beaucoup de peine à recruter des figurantes...

--Si nous changions de conversation? interrompit madame Mornas. Vous disiez, cher monsieur, que le commissaire de police qui s’occupe de cette affaire est dans la salle... Mon mari m’a parlé de lui... il paraît que cet agent supérieur est de première force pour éclaircir les affaires les plus embrouillées, et j’ai été bien heureuse d’apprendre qu’il croit à l’innocence de votre ami... Est-ce qu’il est venu au théâtre dans l’espoir de mettre la main sur le vrai coupable?

--Oui, madame... il ne m’a pas caché son projet... et tout à l’heure il vient de me dire qu’il croit tenir le fil conducteur... Vous savez sans doute que le grand point, c’est de retrouver le propriétaire de la baraque où l’assassin s’est caché pour tirer sur M. Trémentin?

--Mon Dieu, non. Mon mari ne me tient pas au courant de la marche de l’instruction, et je ne me permets pas de l’interroger. Alors, ce serait ce propriétaire qui aurait commis le crime?...

--Ou qui en aurait facilité l’exécution en remettant à une autre personne la clef de cette baraque. Malheureusement, cet homme a quitté le pays depuis longtemps et on ignore ce qu’il est devenu. Il importait cependant de l’interroger et on le recherchait activement. Un hasard providentiel l’a amené ici ce soir et un habitant de Boulogne, qui l’a fréquenté autrefois, l’a reconnu.

--Alors il est arrêté?

--Pas encore. Il a appris que la police lui donnait la chasse et il a décampé. Cela prouve bien qu’il n’a pas la conscience nette. Mais on le rattrapera, car on a son signalement très-exact. Le chef de la sûreté l’a vu, je l’ai vu... et vous-même, madame, vous l’avez peut-être remarqué.

--Moi! s’écria la femme du juge d’instruction. Comment l’aurais-je remarqué?... je ne le connais pas.

--C’est qu’il n’est pas habillé comme tout le monde, et que, de plus, il ne ressemble à personne. Figurez-vous un grand diable, chevelu comme un roi mérovingien et vêtu comme Robin des Bois... pas laid avec ça... une tête de héros de roman... Caussade a été tenté un moment de croquer son portrait en trois coups de crayon sur son album de poche.

--Vous étiez donc voisins de ce mystérieux personnage?

--Il était assis à l’orchestre sur le même rang que nous. Mais il n’y est pas resté. Après le premier tableau, il est sorti et il est venu se planter à l’entrée de la galerie...

--N’a-t-il pas les cheveux roux, une grosse tête ronde, et sur cette tête, une toque de jockey? demanda M. Gigondès.

--C’est bien ça.

--Alors c’est lui qui est resté cinq minutes à regarder de ce côté-ci.

--Je n’y ai pas pris garde, murmura Berthe.

--Parce que vous lui tourniez le dos, chère madame; mais moi, qui lui faisais face, j’ai parfaitement constaté le manége auquel il se livrait... et les Verdalenc ont dû s’en apercevoir aussi, car c’était à eux qu’il semblait en vouloir plus particulièrement.

--C’est l’avis du chef de la sûreté et le mien, répondit Georges.

--Pourquoi n’avez-vous pas parlé à madame Aubrac de ce singulier épisode? demanda madame Mornas.

--J’allais lui en parler, mais elle est partie si brusquement...

--Oui... elle s’est fâchée pour si peu de chose, que sa mauvaise humeur n’était peut-être qu’un prétexte pour éviter de répondre à une question qu’elle pressentait.

--C’est bien possible... et, dans ce cas, il serait permis de supposer que madame Verdalenc a été jadis en relations avec cet homme suspect.

--Oh! quelle idée!...

--L’idée n’est pas de moi: elle est du commissaire qui observe tout et qui saura bientôt à quoi s’en tenir.

--Comment! il va ouvrir une enquête sur la conduite d’une femme qui fut la première amie et la protectrice dévouée de M. Trémentin?

--J’en ai peur. Les policiers doutent de tout... et l’enquête ouverte ce soir sera poussée à fond.

--Mais où donc cette pauvre madame Verdalenc aurait-elle pu connaître un individu qui ne fait certainement pas partie du monde où elle vit?

--C’est un déclassé, m’a-t-on dit, un mal vivant qui, ayant été renié par les siens, est tombé dans les emplois inférieurs. Il était jadis ouvrier ou contre-maître.

--Alors, il n’a pas pu rencontrer les Verdalenc, qui ne voient que des gens riches.

--Qui sait? Il y a des hasards étranges, et, à Paris surtout, ces hasards-là ne sont pas très-rares. Ce garçon, quand il était plus jeune, a dû être beaucoup mieux que M. Trémentin.

--Voilà une méchanceté, monsieur, dit en souriant à demi madame Mornas. Moi, je suis indulgente et je ne veux pas croire aux médisances. Dites-moi plutôt comment s’appelle l’homme qu’on soupçonne, un peu à la légère, à ce qu’il me semble.

--Il s’appelle Garnaroche.

--Quel nom bizarre!

--Un nom qui lui va très-bien, car tout en lui est bizarre: sa personne, sa tenue, sa présence au théâtre un jour de première et sa disparition subite. Il a dû payer sa stalle fort cher et il est parti sans voir seulement le troisième acte.

--Il a eu grand tort, dit madame Mornas, et je ne veux pas vous retenir davantage. Votre ami vous attend à l’orchestre, et peut-être trouverez-vous un moyen de faire comprendre à Cécile que sa place n’est pas ici.

--Je désespère d’y réussir, mais je serais désolé de vous gêner, dit Darès, un peu surpris du congé qu’on lui signifiait tout à coup.

Il se leva, salua et sortit, pas mieux renseigné qu’il ne l’était en entrant dans la loge.

--Cette femme est capricieuse, pensait-il. Elle paraissait ravie de me voir et disposée à me garder près d’elle toute la soirée. Le vent a tourné subitement. On jurerait maintenant qu’il lui tarde de se retrouver en tête-à-tête avec ce vieil empoisonneur.

CHAPITRE VI

Madame Mornas aimait le théâtre, et la pièce ne l’ennuyait pas, mais, en causant avec Darès, elle avait appris tant de choses, qu’elle ne se sentait plus disposée à goûter les mots pleins d’esprit dont il avait émaillé sa féerie ni à admirer les décors éblouissants qui se succédaient à chaque tableau.

Elle songeait à Cécile, à madame Verdalenc, au chef de la sûreté, qui peut-être les surveillait toutes les deux, et il lui tardait de revoir son mari qu’elle avait laissé à la maison, plongé dans l’étude du dossier de l’affaire Mareuil. Il lui tardait surtout de savoir ce qu’il penserait des nouveaux indices qui venaient d’apparaître et que, probablement, il ne connaissait pas encore.

Elle n’aspirait donc qu’à rentrer chez elle, et à peine Georges Darès eut-il quitté la loge, qu’elle aborda carrément avec M. Gigondès la question du départ.

Elle lui déclara qu’elle se sentait fatiguée et qu’elle n’attendrait pas pour se retirer la fin de l’acte, mais qu’elle ne voulait pas le priver de voir la pièce jusqu’au bout, et qu’elle le laissait libre de rester.

A quoi le bonhomme s’empressa de répondre que le spectacle l’intéressait fort peu et qu’il ne demandait pas mieux que de regagner son logis, où ses lapins l’attendaient.

Et il disait la vérité, car, pour le décider à sortir de chez lui, il avait fallu que madame Mornas usât de toute l’influence qu’elle exerçait sur son locataire depuis qu’elle l’avait pris sous sa protection.

Il s’était fait prier longtemps avant d’endosser un vieil habit noir qu’il ne mettait plus depuis des années, et il n’avait cédé que pour ne pas désobliger sa bienfaitrice, qui ne voulait pas aller seule au théâtre et qui l’avait choisi pour cavalier.

Pour lui, les désirs de madame Mornas étaient des ordres, et après lui avoir sacrifié une soirée qu’il aurait beaucoup mieux aimé consacrer à ses chères expériences, il n’avait garde de la laisser partir seule.

Et comme elle tenait à s’en aller sans qu’on remarquât sa sortie, elle profita du moment où une scène amusante absorbait l’attention du public.

M. Gigondès, qui se piquait encore de politesse, l’aida à s’envelopper d’une pelisse et lui offrit son bras. Ils ne rencontrèrent par les corridors et les escaliers aucun visage de connaissance, et quand ils débouchèrent sur le boulevard, Gigondès sut trouver un fiacre.

Madame Mornas était venue dans son coupé, mais elle l’avait renvoyé, et la rue de Turenne était trop loin pour qu’elle pensât à faire le trajet à pied. Elle monta donc en voiture avec son protégé et ils roulèrent vers le boulevard du Temple sans échanger une parole.

Gigondès n’était pas causeur, à moins qu’on ne le mît sur un sujet qui se rattachait à ses travaux scientifiques, et madame Mornas était, ce soir-là, trop préoccupée pour se plaire à une conversation banale.

Elle eut cependant pitié du vieillard, qui n’osait pas souffler mot, et, après quelques instants de silence, elle lui dit:

--Savez-vous, mon cher voisin, que vous avez effrayé M. Darès, avec vos menaces contre cette pauvre Cécile Aubrac!

--Je ne l’ai pas menacée, murmura Gigondès assez interloqué. J’ai exprimé un souhait, voilà tout.

--Un souhait meurtrier. Vous avez déclaré que vous prendriez plaisir à la piquer avec une aiguille empoisonnée. Je sais bien que vous ne le feriez pas, mais il est au moins inutile de tenir de pareils propos. S’il arrivait un accident à cette jeune femme... si elle mourait subitement, sans que les médecins pussent préciser la cause de sa mort, Darès, qui est son ami, serait capable de vous accuser.

--Il pourrait m’accuser, mais il ne prouverait pas que je suis coupable, alors même que je le serais. Mon poison ne laisse pas de traces... j’ai déjà eu l’honneur de vous le dire le jour où vous avez pris la peine de monter chez moi. Je ne songe pas, du reste, à tuer la fille de ce misérable Aubrac, mais je ne la plaindrais pas si un autre la tuait. Celui qui a tiré sur son mari aurait mieux fait de tirer sur elle... ou de prendre tout simplement sur ma table une certaine petite fiole en verre bleu et d’y tremper...

--Taisez-vous. C’est abominable ce que vous dites là.

Gigondès se tut. Le fiacre s’arrêta. On était arrivé.

Le bonhomme descendit le premier et offrit galamment la main à madame Mornas, qui ne fut pas peu surprise, en mettant pied à terre, d’apercevoir un homme si bien rencogné dans l’embrasure de la porte cochère, qu’il semblait faire corps avec la muraille.

La porte était large et haute, comme on les faisait autrefois dans les vieux hôtels qu’habitaient au Marais les magistrats de l’ancien régime, car la maison achetée par le père de madame Mornas avait appartenu avant la Révolution à un conseiller au Parlement de Paris.

Elle s’ouvrait sous une voûte cintrée, en retrait d’un mètre sur le trottoir, et au fond de ce porche il faisait si sombre que M. Gigondès, toujours perdu dans ses rêveries scientifiques, ne remarqua point l’individu qui s’était caché là. Il étendait déjà la main pour tirer le bouton de la sonnette, lorsque ce personnage émergea tout à coup de l’ombre où il se tenait.

Le vieux savant recula, effrayé, et s’abrita sans vergogne derrière madame Mornas, qui faisait bien meilleure contenance que lui.

L’homme embusqué se drapait dans un ample caban dont il avait rabattu le capuchon, de sorte qu’on voyait à peine son visage, et quoiqu’il n’eût pas pris une attitude agressive, cette rencontre n’était pas rassurante.

--Que me voulez-vous, monsieur? demanda bravement la femme du juge d’instruction.

--Je veux vous parler, répondit ce mystérieux inconnu, en se plaçant de telle sorte que la lumière d’un bec de gaz éclairait ses traits.

Madame Mornas ne broncha point. Sans doute, elle l’avait reconnu et elle s’attendait à cette étrange requête.

--Faites-moi le plaisir de payer ce fiacre et de le renvoyer, cher monsieur, dit-elle à Gigondès.

Et pendant que l’homœopathe ébahi fouillait dans sa poche et se faisait rendre de la monnaie par le cocher, elle s’éloigna de quelques pas pour entrer en conférence avec l’homme, qui la suivit sans ajouter un mot.

Gigondès n’y comprenait plus rien, et, après avoir renvoyé le fiacre, il attendit avec anxiété la fin de cette bizarre aventure.

Le colloque lui parut long et cependant il ne dura guère plus d’une minute.

Madame Mornas revint à lui, laissant l’homme planté sur le trottoir.

--Vous êtes mon ami, dit-elle à son locataire. Puis-je compter sur votre dévouement et sur votre discrétion?

--En doutez-vous? murmura Gigondès.

--Non, et c’est parce que je n’en doute pas que je vous prie de me rendre un service.

--Je suis à vos ordres.

--Eh bien, j’ai besoin d’avoir sur-le-champ un entretien particulier avec la personne qui vient de m’aborder. Il s’agit de sauver l’honneur et peut-être la vie d’une femme.

--De la fille d’Aubrac, peut-être?

--Non. D’une femme qui n’est pas mon amie, mais qui ne mérite pas le sort dont elle est menacée. Je ne puis prolonger dans la rue la conversation que j’ai entamée. Je ne puis pas non plus la reprendre chez moi; je voudrais la reprendre chez vous.

--Qu’à cela ne tienne, madame. Mais ne craignez-vous pas que votre concierge...

--Il dort à moitié et il croira que la personne qui va monter est avec vous. Si nous rencontrions quelqu’un dans l’escalier, vous adresseriez la parole à cette personne et je me charge du reste. Sonnez, je vous prie.

Gigondès obéit sans répliquer et la porte s’ouvrit.

L’homme savait ce qu’il avait à faire. Il se rapprocha vivement et vint se mettre à côté du vieillard sans relever le capuchon de son caban.

Madame Mornas entra la première et alla droit à la loge où le portier sommeillait dans un fauteuil près d’un bon feu. Il se leva en reconnaissant la propriétaire, mais elle lui fit signe de se rasseoir, et elle eut soin de s’arrêter un instant devant les carreaux.

Quand elle se retira, après avoir répondu par une inclination de tête aux saluts répétés du subalterne qu’elle gageait pour garder son immeuble, l’inconnu et Gigondès étaient déjà passés.

L’escalier était éclairé, mais les habitants de la maison avaient tous l’habitude de se coucher de bonne heure, et on arriva au quatrième étage sans incident.

Gigondès, exécutant les instructions qu’il venait de recevoir, serrait de près l’homme encapuchonné et n’osait pas le regarder, tant il était abasourdi. Il n’avait pas de domestique, et il fallut qu’il allumât lui-même une bougie pour éclairer ce triste appartement où il avait déjà reçu madame Mornas.

--Maintenant, mon cher voisin, lui dit-elle, je vous demande de me laisser seule avec monsieur.

--Je vais passer dans mon cabinet, murmura le bonhomme.

--Non. C’est nous qui allons y entrer. Je vous serai obligée de m’attendre ici.

Gigondès aurait préféré un autre arrangement, car il n’aimait pas à laisser voir les mystères de son laboratoire; mais il n’avait rien à refuser à une femme qui était sa créancière pour plusieurs termes arriérés, et il comprenait bien qu’en lui empruntant son domicile, elle se mettait dans le cas de ne jamais les réclamer.

Il fit docilement ce qu’elle demandait. Il alluma la lampe posée sur son bureau, il avança deux siéges, et il revint dans le salon où l’inconnu se tenait, immobile comme la statue du commandeur.

--Merci, dit madame Mornas, en montrant à l’homme la porte du cabinet.

Il y entra, elle l’y suivit et elle eut soin de donner un tour de clef à la serrure.

Ils étaient seuls enfin, et elle savait que Gigondès ferait bonne garde dans la première pièce.

Le visiteur qu’elle amenait rejeta en arrière le caban qui lui couvrait la tête et montra la figure énergique de Garnaroche.

Ils échangèrent un long regard avant d’échanger un mot, et ce fut madame Mornas qui parla la première.

--Pourquoi avez-vous quitté Apremont? lui demanda-t-elle froidement.

--Pour vous voir, répondit Garnaroche, sans se déconcerter.

--Je vous l’avais défendu.

--Je le sais. Mais je n’y tenais plus.

--Que vous manque-t-il donc là-bas? L’existence que je vous ai faite est assez large, ce me semble.

--Elle me suffirait amplement, si vous daigniez la partager quelquefois.

--Vous oubliez que c’est impossible.

--C’était plus impossible encore il y a quinze ans, et cependant vous trouviez le moyen de vous échapper de la maison de votre père.

--Ce temps-là n’est plus. Vous avez accepté les conditions que je vous ai imposées, et je m’étonne que vous y manquiez aujourd’hui, après les avoir exécutées si longtemps.

--On se lasse de tout.

--Votre réponse ne m’explique pas comment vous avez deviné que je serais ce soir au théâtre.

--Je ne l’ai pas deviné. Je vous cherchais depuis des années. Je suis venu vingt fois à Paris dans l’espoir de vous rencontrer. Et vous me rendrez bien cette justice que je n’ai pas cherché à vous compromettre en rôdant près de votre maison. Ce soir, je passais sur le boulevard au moment où vous êtes entrée à la Porte-Saint-Martin. L’occasion était trop belle. J’ai eu beaucoup de peine à me procurer un billet, mais en le payant très-cher, j’ai fini par en avoir un. De la place que j’occupais, j’ai pu vous voir dans votre loge...

--Et sans doute vous vous proposiez de m’aborder! Je dois vous savoir gré de n’avoir pas eu cette audace. Mais vous avez fait pis en venant m’attendre à ma porte.

--Non, car ce vieux qui vous accompagnait n’est certainement pas un ami de votre mari, puisque vous me recevez dans son appartement. Du reste, je ne serais pas venu, si je n’avais pas eu absolument besoin de vous parler.

--Qu’avez-vous donc à me dire?

--Vous devez bien vous en douter.

--Pas du tout.

--Si vous ne vous en doutiez pas, vous ne m’auriez pas fait monter ici.

--Je vous ai fait monter ici pour couper court à une persécution qui aurait pu continuer et que je ne tolérerai pas. Je ne pouvais pas m’expliquer avec vous sur le trottoir et vous interdire, une fois pour toutes, de me suivre.

--Vous croyez donc que je suis obligé de vous obéir?

--Je crois que vous ne serez pas assez fou pour violer le traité que vous avez conclu avec moi. Il vous en coûterait trop cher.

--Il vous en coûterait plus cher encore si vous me poussiez à bout. Je ne suis pas à votre discrétion. C’est vous qui êtes à la mienne.

--Que voulez-vous dire? s’écria madame Mornas, pâle de colère ou d’émotion. Oseriez-vous, par hasard, me menacer de dénoncer à mon mari la faute que j’ai commise avant de l’épouser? Si vous étiez assez lâche pour aller jusqu’à cette infamie, vous n’en récolteriez que la honte. Il ne vous croirait pas.

--Si j’étais capable de faire cela, répondit froidement Garnaroche, je n’aurais pas attendu si longtemps. Je n’avais qu’à écrire et j’étais en mesure de prouver. J’ai tenu ma promesse et je n’y aurais jamais manqué, si je n’étais pas entré ce soir au théâtre.

--Je ne comprends pas.

--Vous allez comprendre. Je ne pensais qu’à vous et je me serais contenté de vous regarder, si vous aviez seulement daigné me faire un signe pour marquer que vous ne m’aviez pas tout à fait oublié...

--Je ne vous ai pas vu.

--J’ai cru le contraire et j’ai pensé que vous me tourniez le dos avec intention; mais ce n’est pas votre indifférence qui m’a déterminé à venir vous attendre à votre porte.

--Qu’est-ce donc alors?

--J’ai rencontré dans le corridor des premières loges un homme de Boulogne qui m’a appris ce qui s’y est passé, il y a huit jours... au restaurant Cabassol.

--On y a assassiné le mari d’une jeune femme à laquelle je m’intéresse. Je sais cela, mais je ne devine pas où vous en voulez venir.

--Vous m’étonnez. Je me flattais que vous n’aviez pas oublié la cabane où vous veniez jadis.

--Admettons que je m’en souvienne.

--C’est de là qu’est parti le coup de fusil qui a tué cet homme.

--Eh bien?

--Et cet homme, vous le connaissiez, je crois.

--Fort peu. Il était le caissier de M. Verdalenc, un banquier dont je rencontre souvent la femme. Je l’ai vu, mais je ne l’ai jamais reçu chez moi.

--Ainsi, dit lentement Garnaroche, il n’a jamais été votre amant?

--La question est insolente et je ne m’abaisserai pas jusqu’à y répondre.

--Je l’ai bien été, moi.

--Il ne vous manquait plus que de me le reprocher.

--Je ne vous le reproche pas. Je voudrais l’être encore. Mais laissez-moi achever. Savez-vous qui on accuse de ce meurtre?

--Parfaitement. On accuse un jeune homme... M. Louis Mareuil.

--Le petit-fils de ce brave Fauvel, qui m’a donné du pain lorsque j’ai été chassé de la maison de M. Darlempde, votre père. De secrétaire que j’étais, je suis devenu contre-maître dans une entreprise de terrassements. La chute était rude, mais je n’ai pas oublié que, sans Fauvel, je serais peut-être mort de faim, et je ne veux pas que le fils de sa fille soit condamné injustement... car il est innocent, n’est-ce pas?

--J’en suis convaincue.

--Or, il est en prison et il n’en sortira pas avant qu’on ait découvert le coupable.

--Je crois que vous vous trompez; mais revenons, je vous prie, au sujet que vous traitiez tout à l’heure. Quel rapport y a-t-il entre le crime commis à Boulogne et la conduite que vous tenez vis-à-vis de moi?

--Vous ne savez donc pas que la police me cherche?

--Vous? Et pourquoi?

--Parce que la cabane où l’assassin s’est caché m’appartient.

--Il vous serait, je pense, facile de prouver que vous étiez à Apremont, le jour où le crime a été commis.

--Oui, mais... on me demandera ce qu’est devenue la clef.

--Eh bien, vous le direz.

--C’est vous qui me donnez ce conseil? Vous oubliez que je vous l’ai laissée, quand vous avez cessé de venir sous ce toit de planches où vous vous trouviez si bien jadis.

--J’avais oublié cela, en effet. Pourquoi me le rappelez-vous?

--Pour vous montrer, telle qu’elle est, votre situation. Si j’allais dire à un juge ou à un commissaire de police que cette clef est en votre possession depuis quinze ans, vous seriez arrêtée immédiatement.

--Arrêtée!... moi!... vous êtes fou.

--Vous ne savez donc pas que le coup a été fait par une femme?

--Qui vous a dit cela?

--L’homme de Boulogne... Bigorneau, qui a travaillé avec moi dans le temps sous le père Fauvel... et il a ajouté que cette femme avait dû être ma maîtresse; il se souvient qu’autrefois la cabane était souvent éclairée le soir et il n’a pas caché cette circonstance aux gens qui l’ont interrogé. Ils en ont conclu que la femme qui venait me voir avait la clef et qu’elle s’en est servie pour entrer dans cette cabane où elle s’est cachée pour tirer... Vous l’avez, cette clef.

--Je l’ai eue, c’est vrai. Mais je ne l’ai plus. Pourquoi l’aurais-je gardée? Je n’en avais plus besoin, puisque tout était rompu entre nous.

--Vous l’avez eue. Cela suffit pour qu’on vous soupçonne.

--Prouvez donc que je l’ai eue. Si vous l’affirmiez, je nierais. Entre votre affirmation et la mienne, personne n’hésitera.

--Vous croyez?... Je vous préviens que si vous n’avez pas gardé la clef, moi j’ai gardé des lettres écrites par mademoiselle Berthe Darlempde. Je n’aurais qu’à les montrer.

--Voilà que vous me menacez encore d’abuser de la faiblesse que j’ai eue pour vous. Ce n’était pas la peine de protester tout à l’heure contre les ignobles intentions que je vous prêtais. Eh bien, allez trouver mon mari; remettez-lui ces lettres que vous aviez juré de brûler...

--Ce ne serait pas à votre mari que je les remettrais.

--A qui donc alors?

--Au policier qui m’arrêterait.

--Ainsi, c’est la crainte d’être arrêté qui vous fait agir?... Il ne tient qu’à vous de ne jamais l’être. Vous avez changé de nom depuis longtemps, et si vous redoutez qu’on aille vous chercher dans les bois d’Apremont, vous n’avez qu’à passer la frontière. Je suis prête à vous en fournir les moyens et à assurer votre existence à l’étranger.

--Merci. J’ai assez de vos aumônes et je n’ai pas peur pour moi.

--Alors que me demandez-vous?

--La liberté de Louis Mareuil.

--Il sera libre demain.

--Comment le savez-vous?

Madame Mornas hésita un instant; mais la situation était tellement tendue qu’il fallait en finir.

--C’est mon mari qui me l’a dit, murmura-t-elle.

--Votre mari? Qu’en sait-il lui-même?

--Il est chargé d’instruire cette affaire, et il a reconnu qu’il faisait fausse route. Il va rendre une ordonnance de non-lieu au bénéfice de ce jeune homme. Êtes-vous satisfait, maintenant?

--Non, répondit Garnaroche. Il faut encore que je sache ce que vous avez fait de la clef.

--Je l’ai jetée dans la Seine.

--Vous ne diriez pas cela à un juge. Si vous l’aviez jetée dans la rivière, on ne s’en serait pas servi pour ouvrir. Je pourrais croire, à la rigueur, que vous l’avez prêtée à quelqu’un...

--Et si je l’avais prêtée, en effet... à une femme, qui me l’aurait demandée sans me dire ce qu’elle en voulait faire...

--Sous quel prétexte?... et comment aurait-elle su que vous l’aviez?

--Supposez qu’une de mes amies m’ait confié qu’elle avait un amant et qu’elle cherchait un endroit où elle pût le rencontrer... Supposez que je me sois souvenue alors de la cabane de Boulogne et de la clef restée au fond d’un de mes tiroirs... Supposez que j’aie eu le tort de la lui donner, et que plus tard, alors que je ne pensais plus à cette imprudence, j’aie appris qu’un crime avait été commis et que l’instruction était entre les mains de mon mari... Vous figurez-vous ce que j’ai dû souffrir, et me reprocherez-vous de ne pas avoir livré cette femme?

--Oui, puisqu’il s’agissait de sauver un innocent.

--Vous oubliez que je ne pouvais pas la dénoncer sans me dénoncer moi-même. J’aurais été obligée de dire comment j’avais cette clef. Je n’avais que deux partis à prendre: me taire ou me tuer.

--Et vous avez préféré vous taire.

--Oui, parce que je voulais user, pour faire relâcher Louis Mareuil, de l’influence que j’ai sur mon mari. J’ai atteint mon but, mais je puis toujours me tuer. Il est encore temps. Et je me tuerai, n’en doutez pas, si vous donnez suite à votre projet. Il ne tient qu’à vous que je meure. Mon sort est entre vos mains.

--Ce n’est pas votre mort que je veux, dit Garnaroche d’une voix sourde.

--Que voulez-vous donc alors?

--Ce que je veux, c’est vous... ce que je veux, c’est que vous soyez ce que vous étiez autrefois... ma maîtresse.

--Vous voulez que je sois votre maîtresse? s’écria madame Mornas. Vous savez bien que c’est impossible.

--Pourquoi, impossible? dit Garnaroche, dont les yeux brillaient. Parce que vous ne m’aimez plus? Qu’importe! Moi, je vous aime encore. Vous pouvez bien être à moi.

--Ainsi, vous prétendez abuser de ma situation pour me posséder de force? Vous me donnez à choisir entre le déshonneur et un acte honteux? Et vous prétendez m’aimer!... Vous ne sentez donc pas que j’aurais pu revenir à vous librement, si vous aviez réussi à réveiller en moi une passion que l’absence avait calmée, et que si je cédais à vos menaces, je me mépriserais moi-même.

--Vous! revenir à moi!... Il y a quinze ans que vous m’avez oublié et que je ronge mon frein dans la solitude où vous m’avez relégué. J’ai assez attendu, et je n’ai plus le temps d’attendre... Croyez-vous donc que je vais vous faire la cour? Vos gens me chasseraient, si je me permettais de me présenter chez vous, et les agents qui me cherchent me mettraient la main au collet si je circulais dans Paris. C’est un miracle qu’ils ne m’aient pas arrêté ce soir. Je vous veux, vous dis-je, et je vous aurai.

--Est-ce bien vous qui me parlez ainsi, dit tristement madame Mornas; vous qui autrefois me juriez d’être à moi tant qu’il vous resterait un souffle de vie... vous qui m’avez répété cent fois: «Quoi qu’il arrive, où que je sois, dites un mot, faites un signe, et j’accourrai si vous avez besoin de moi... et vous me trouverez toujours prêt à mourir pour vous.»

--Je le disais alors et je l’aurais fait; mais je ne prévoyais pas le traitement que vous me réserviez.

--En quoi avez-vous eu à vous plaindre de moi? Vous ai-je abandonné? N’ai-je pas fait pour vous tout ce que je pouvais faire?

--Ah! vous vous croyez quitte avec moi, parce que vous m’avez assuré une existence en me chargeant de régir une de vos terres à dix lieues de Paris. J’étais votre amant; vous avez fait de moi un garde-chasse.

--C’est vous-même qui me l’avez demandé.

--Parce que je vous aimais assez pour me sacrifier à votre ambition. Faut-il que je vous rappelle notre histoire à tous les deux? J’étais le secrétaire de votre père quand vous vous êtes donnée à moi. Il a eu des soupçons et il m’a chassé. Je me suis fait ouvrier; vous teniez encore à moi et nos relations ont continué. C’était le temps où vous ne craigniez pas de me donner des rendez-vous dans cette cabane que j’avais fait meubler pour vous recevoir et où, grâce à la complicité d’une femme de chambre, vous passiez fort bien la nuit hors de la maison paternelle.

--Je vous adorais, murmura madame Mornas.

--Non. Je vous plaisais, voilà tout... et un jour est venu où j’ai cessé de vous plaire. Alors, vous avez songé à vous marier et à vous débarrasser de moi. Vous m’avez proposé de m’éloigner et d’aller vivre au fond des bois, sur un bien qui vous venait de votre mère. J’ai accepté, parce que vous m’aviez laissé espérer que tout ne serait pas fini entre nous. J’étais assez fou pour compter sur vos promesses. Les avez-vous tenues?

--Je ne le pouvais pas.

--Allons donc! vous ne me persuaderez pas qu’il vous était plus difficile de tromper la surveillance de votre mari que celle de votre père. Apremont n’est pas si loin et M. Mornas n’a jamais mis les pieds dans ce pavillon de chasse où vous m’avez interné. Paris est grand d’ailleurs et rien ne m’empêchait d’y venir, si vous m’aviez appelé. Dites donc franchement la vérité. Dites que vous avez pris un autre amant et que le passé vous gênait.

--Vous vous trompez. Je n’ai jamais aimé que vous.

--Pourquoi donc ne m’avez-vous pas épousé? Je vous valais bien et je valais ce magistrat que vous avez choisi. J’étais mieux né et plus intelligent que lui. Et mes fautes de jeunesse n’étaient pas plus graves que les vôtres. J’étais pauvre et déclassé, c’est vrai. Vous pouviez me relever en devenant ma femme. Vous avez préféré me traiter comme un laquais qu’on casse aux gages. Vous m’avez jeté un morceau de pain pour acheter mon silence et vous avez cru que je me tairais de peur de perdre mon salaire!... Vous n’avez pas deviné que je patientais parce que j’espérais toujours, et qu’à la fin la patience me manquerait. Eh bien, apprenez à me connaître. Je venais en suppliant; je puis maintenant parler en maître, car vous êtes à ma merci et rien ne m’arrêtera.

--Qui vous dit que je ne regrette pas la résolution que j’ai prise jadis? Je ne savais rien de la vie, et je croyais que les blessures du cœur se guérissent. J’ai apprécié, depuis, ce que valait l’amour que j’avais perdu. Il était trop tard. Je n’ai jamais osé vous demander si vous voudriez encore de moi...

Garnaroche tressaillit et regarda fixement madame Mornas. Ils étaient debout tous les deux près de la table, sur laquelle s’entassaient les paperasses et les fioles de M. Gigondès, et la lueur de la lampe, allumée par le bonhomme, éclairait faiblement ce grand cabinet tout encombré de livres et de cornues. Ils étaient trop loin de la porte et ils ne parlaient pas assez haut pour que le vieillard pût les entendre.

--Prouvez-moi donc que vous ne mentez pas, dit Garnaroche d’une voix que l’émotion faisait trembler. Soyez à moi.

--Non, répondit madame Mornas. Vous croiriez que je cède parce que j’ai peur. Et si je cédais, qu’adviendrait-il de nous? Je ne pourrais pas vous voir sans vous exposer à des dangers auxquels vous n’échapperiez pas. Si vous prolongiez votre séjour à Paris, vous seriez infailliblement arrêté, et si j’allais à Apremont, je mettrais sur vos traces les gens qui vous cherchent. Au théâtre, on a pu remarquer que vous vous occupiez de moi, et qui sait si, moi aussi, je ne serai pas surveillée?

--Vous ne l’êtes pas ce soir, et je suis certain qu’on ne m’a pas suivi.

--Je l’espère, mais...

--Rien ne vous empêche donc de sortir avec moi.

--A cette heure!... y pensez-vous?

--Il est dix heures à peine, et la représentation ne finira qu’après minuit. Vous direz à votre mari que vous êtes restée jusqu’à la fin. Ce vieillard qui vous a prêté son logement pour me recevoir ne vous contredira pas, je suppose. S’il vous inspirait de la défiance et même s’il n’était pas sous votre dépendance, vous ne m’auriez pas conduit chez lui.

--Je suis sûre de sa discrétion, mais... où voulez-vous me mener?

--Dans une maison où personne n’entre que moi. Je l’ai louée, il y a un mois, pour avoir un pied-à-terre à Paris. Elle est isolée sur le quai de Valmy qui borde le canal Saint-Martin et moi seul en ai la clef.

--Et si je consentais à ce que vous me demandez?

--Je partirais cette nuit pour Apremont ou pour l’étranger, si vous l’exigiez, et ensuite j’attendrais vos ordres.

Madame Mornas baissait les yeux, et sa main droite errait distraitement sur la table de travail de M. Gigondès.

--Jurez-moi que vous partirez et que vous ne reviendrez que le jour où je vous rappellerai.

--Je le jure.

--Jurez-moi aussi que vous ne me retiendrez pas plus de deux heures.

--Je le jure.

--Et que vous me laisserez rentrer seule.

--Je jure de t’obéir, Berthe... je jure qu’à dater de cet instant je serai ton esclave, comme autrefois.

--C’est bien, Pierre. J’ai foi en vous. Venez et pas un mot à l’homme qui est là. Vous me laisserez lui parler.

Garnaroche allait protester encore de sa soumission absolue, mais elle lui ferma les lèvres avec sa main, et elle lui dit tout bas:

--Passez le premier et traversez le salon sans vous arrêter.

Garnaroche ouvrit doucement la porte et Berthe se retourna, en étendant le bras comme si elle avait voulu éteindre la lampe.

Garnaroche ne pouvait plus la voir. La fiole bleue était là, cette fiole qui contenait le poison élaboré par ce vieux fou de Gigondès. Elle la prit et elle la cacha dans sa main gauche.

Ce fut fait en quelques secondes et elle entra dans le salon presque en même temps que son ancien amant.

Gigondès s’était endormi sur un fauteuil. Il se réveilla en sursaut et il contemplait avec effarement Garnaroche, qui marchait lentement vers la porte d’entrée.

--J’ai encore une grâce à vous demander, lui dit madame Mornas.

Gigondès, encore un peu endormi, balbutia des protestations de dévouement auxquelles madame Mornas coupa court en lui disant d’un ton bref:

--Mon mari ne viendra pas chez vous, et s’il vous rencontre il ne vous interrogera pas; mais si, par hasard, vous lui adressiez la parole, je vous prie de ne pas lui apprendre que nous nous sommes ennuyés au théâtre et que nous ne sommes pas restés jusqu’à la fin.

--Je m’en garderai bien, murmura le bonhomme en s’armant d’un flambeau pour reconduire madame Mornas jusque sur le palier.

Garnaroche y était déjà; il avait passé comme une ombre et il avait ouvert la porte sans faire de bruit.

--C’est inutile, mon cher voisin, dit Berthe. Ne bougez pas et oubliez tout ce que vous avez vu ce soir.

Gigondès resta coi et madame Mornas se glissa hors de l’appartement. Le gaz était encore allumé et la descente de l’escalier présentait quelques dangers. Il fallait passer devant l’appartement où M. Mornas compulsait ses dossiers en attendant le retour de sa femme, et si un domestique se fût avisé de sortir, Berthe eût été assez embarrassée, non pas pour expliquer qu’elle avait reconduit M. Gigondès jusqu’au quatrième étage, ni pour faire semblant de ne pas connaître l’homme qui la précédait, mais parce qu’elle eût été obligée de rentrer chez elle, faute de prétexte pour sortir à une heure indue.

Elle eut la chance d’arriver au rez-de-chaussée sans accident d’aucune sorte.

Là, il y avait à exécuter une manœuvre délicate, mais Garnaroche s’en chargea. Il prit les devants et il alla délibérément frapper aux carreaux de la loge, masquant de sa haute stature le vitrage, pendant que madame Mornas se glissait en se baissant jusqu’à la porte de la rue.

Le concierge, toujours somnolent, tira le cordon qui se trouvait à portée de sa main et ne se retourna même pas.

Un instant après, Berthe et son ancien amant prenaient pied sur le pavé de la rue de Turenne.

On se couche tôt au Marais et les passants étaient rares, d’autant qu’il faisait froid et qu’un brouillard de novembre descendait lentement sur la ville.

--Nous trouverons une voiture sur le boulevard, dit Garnaroche.

--J’aime mieux aller à pied, répondit madame Mornas.

--Pourquoi perdre du temps? Nous n’avons que deux heures à nous et le quai de Valmy n’est pas très-près d’ici.

--Il faut tout prévoir. Si mon mari venait à savoir que je suis sortie, il s’aviserait peut-être d’ouvrir secrètement une enquête... Tous les agents de police sont à sa disposition en ce moment... La première idée qui viendrait à leur chef, ce serait d’interroger les cochers de fiacre... et il pourrait apprendre que l’un deux a conduit un monsieur et une dame à la porte d’une maison isolée...

--Cependant, pour rentrer, il vous faudra bien en prendre un.

--Non. Ce serait encore pis, puisqu’il me ramènerait chez moi. Je reviendrai à pied.

--Vous pourriez descendre avant d’arriver devant votre maison. Mais je reconnais que votre projet est plus sûr... à condition pourtant que je vous accompagnerai au retour. Seule, vous seriez exposée à de mauvaises rencontres dans ces quartiers déserts.

--Soit! vous me ramènerez... jusqu’à l’entrée de la rue de Turenne. Mais hâtons-nous, je vous prie. Votre bras, mon ami.

Garnaroche frémit de plaisir en sentant le contact de ce bras qu’il n’avait pas touché depuis les temps lointains où mademoiselle Berthe Darlempde effeuillait par avance sa couronne de fleurs d’oranger.

Il n’avait pas menti, ce bohème étrange, en lui disant que, dans l’exil qu’il subissait, sa vie se passait à regretter sa jeune et belle maîtresse. Le temps n’avait point calmé sa passion. Il voyait toujours Berthe comme elle était autrefois, et il se jurait de la posséder encore, sans savoir comment il arriverait jusqu’à elle. Vingt fois il avait essayé de lui parler sans témoin, car il l’aimait trop pour vouloir la compromettre, et toujours l’occasion lui échappait.

Aussi, lorsque, dans ce théâtre où il était entré pour la contempler de loin pendant toute une soirée, il avait reçu les confidences de Bigorneau, Garnaroche n’avait pensé qu’à en profiter pour forcer madame Mornas à renouer avec lui.

L’histoire de la clef lui avait ouvert des horizons. Il se rappelait parfaitement que cette clef était restée entre les mains de Berthe. Il ne savait pas si Berthe avait tué ce M. Trémentin, dont il avait appris le nom en le suivant jusqu’à son domicile, un soir qu’il l’avait aperçu dans la loge de madame Mornas, au Théâtre-Français, où il venait de temps à autre se retremper dans la vie civilisée; mais il savait que, coupable ou non, Berthe serait perdue de réputation, s’il parlait.

Et sans réfléchir à ce qu’avait d’odieux cette espèce particulière de chantage, il était venu l’attendre à sa porte pour lui mettre le marché à la main. Que lui importait d’être arrêté? Il était certain de prouver un alibi. Et il espérait ne pas être pris, car il ne doutait pas que madame Mornas ne subît ses conditions, et il ne demandait pas mieux que de passer à l’étranger, pourvu qu’elle vînt l’y voir, après que la réconciliation serait scellée.

Ce déclassé avait, depuis quinze ans, économisé de quoi vivre à l’aise, en vivant de rien, sur la petite propriété qu’il gérait seul et dont elle lui avait abandonné les revenus.

Après le tête-à-tête dans le cabinet de M. Gigondès, Garnaroche ne croyait plus que Berthe eût commis le meurtre, mais il était certain de la tenir à sa discrétion et résolu à user impitoyablement du pouvoir qu’il possédait sur elle.

S’il avait pu lire dans le cœur de son ancienne maîtresse, il eût été moins rassuré.

Berthe le haïssait autant qu’elle l’avait aimé; Berthe sentait qu’elle était à sa merci, et son orgueil se révoltait à la pensée que cet homme qu’elle payait pour se taire pouvait d’un mot la faire chasser honteusement par son mari. Et la possibilité de cette catastrophe l’effrayait beaucoup plus que les suites d’une accusation contre laquelle elle était préparée à se défendre.

Il ne tenait qu’à elle d’éviter le double danger qui la menaçait. Elle n’avait qu’à céder. Garnaroche ne tarderait pas à redevenir son esclave; mais l’idée de le reprendre pour amant lui était odieuse. Son caractère indompté se refusait à plier. Elle aimait mieux tuer que de s’humilier. Et elle avait de quoi tuer. En la ramenant du théâtre, Gigondès lui avait parlé d’une petite fiole en verre bleu remplie de ce poison qu’il distillait si savamment et qui produisait de si terribles effets.

Elle était sous les yeux de Berthe, cette fiole, pendant que Garnaroche dictait ses insolentes conditions. Il lui suffisait d’avancer la main pour la prendre. La tentation était trop forte. Elle devait fatalement y succomber.

Et maintenant qu’elle avait le poison, elle ne songeait plus qu’à s’en servir.

Au bas de l’escalier, pendant que Garnaroche réveillait le portier, elle avait débouché la bouteille et arraché de sa coiffure une épingle très-pointue qu’elle avait trempée dans le liquide meurtrier et qu’elle y avait laissée.

Et en posant son bras droit sur le bras de Garnaroche, elle cachait la fiole et l’épingle dans sa main gauche.

--Je le tuerai quand nous serons arrivés sur le quai désert qui borde le canal, pensait-elle.

Il se serrait amoureusement contre elle et il murmurait à son oreille des mots passionnés.

Ils allaient ainsi côte à côte, en se dissimulant dans l’ombre des maisons, elle silencieuse et attentive, lui surexcité et expansif, comme un adolescent qui en est à sa première bonne fortune.

Il dirigeait la marche et elle se laissait conduire, ne sachant pas le chemin et certaine qu’il prendrait le plus court afin d’arriver plus vite à cette maisonnette où il rêvait d’abriter pour une nuit le renouveau de ses vieilles amours.

Ils suivaient la rue Charlot, qui aboutit au boulevard et qui est plus fréquentée que les autres voies du quartier.

Berthe se disait:

--Quand le moment sera venu, je dégagerai mon bras, sous le premier prétexte venu; je prendrai l’épingle, et il ne s’en apercevra pas, car je choisirai un endroit où il fera sombre... elle aura eu le temps de s’imprégner de poison... et je le piquerai à la main.

Puis tout à coup elle se rappela les explications que lui avait données Gigondès, le jour où elle était entrée chez lui pour la première fois.

Les effets de sa diabolique invention étaient sûrs, mais ils n’étaient pas toujours les mêmes. Selon que le sang était de telle ou telle édition, comme il disait en son langage de savant fou, ce sang tuait sur-le-champ ou à longue échéance.

De quelle force était le poison contenu dans la fiole de verre bleu?

Étant donnés les projets homicides que la colère et le danger suggéraient à madame Mornas, la question qu’elle se posait valait bien la peine qu’elle y réfléchît avant de les mettre à exécution.

Gigondès n’avait pas précisé.

Si ce poison était de l’espèce foudroyante, Berthe atteignait son but qui était de se débarrasser immédiatement de Garnaroche, et de s’en débarrasser sans courir aucun risque, car elle était sûre de la discrétion du vieux distillateur de venins, et nul ne s’aviserait de l’accuser de la mort d’un homme dont on ramasserait le cadavre au coin d’une borne.

Si, au contraire, la mort ne devait se produire qu’à longue échéance, le meurtre devenait presque inutile, car Garnaroche pouvait être arrêté d’un moment à l’autre. Il avait juré de passer la frontière dès le lendemain, mais les serments d’amoureux ne sont pas mieux tenus que les serments d’ivrogne. Berthe le savait bien et elle sentait qu’en lui cédant pour une nuit, elle ne ferait que l’encourager à rester en France.

Or, Garnaroche arrêté aurait beau ne pas parler, Berthe n’en serait pas moins perdue, car on découvrirait bien vite que ce propriétaire de la baraque de Boulogne était devenu régisseur d’une petite terre qui appartenait en propre à madame Mornas, fille de M. Darlempde, lequel avait eu jadis pour secrétaire ce même Garnaroche. Il n’en fallait pas davantage pour qu’on la soupçonnât, sinon d’avoir assassiné M. Trémentin, du moins d’avoir été la maîtresse d’un mal vivant subalterne, et la faute était de celles que le monde honnit et qu’un mari ne pardonne pas.

Rien ne garantissait d’ailleurs à madame Mornas que Garnaroche se tairait jusqu’à la fin.

Assurément, il ne songeait pas à dénoncer une femme qu’il avait adorée et qui excitait encore en lui des transports de passion, mais il n’en serait peut-être pas toujours ainsi. Il pouvait être tenté de se justifier aux dépens de son ancienne amie; il pouvait se laisser entortiller dans des interrogatoires captieux; il pouvait aussi vouloir se venger, car il n’était pas facile de le piquer sans qu’il s’en aperçût, et il avait assez de flair pour deviner que la piqûre était une tentative d’assassinat.

Berthe se disait tout cela en cheminant appuyée sur le bras de cet homme qui ne lui inspirait pas le moindre sentiment de pitié. Il avait rompu la trêve librement consentie de part et d’autre. Elle considérait qu’il s’était mis hors la loi, et son cœur ne battait pas plus vite à la pensée de lui appliquer de sa propre main la peine de mort.

Berthe était une femme forte, et Garnaroche était le seul homme au monde qui la connût bien. Ni ses amies, ni son mari, ni son père ne s’étaient jamais doutés de ce qu’il y avait en elle de résolution froide et d’indomptable énergie.

Mais en ce moment, Garnaroche était sous le charme et à mille lieues de penser qu’il jouait sa vie en conduisant madame Mornas à la petite maison qu’il avait louée sur le bord du canal, dans le vague espoir qu’elle viendrait l’y trouver un jour ou l’autre. Jamais il ne l’avait vue plus belle et plus désirable. L’âge avait mûri sa beauté sans l’altérer; sa taille s’était remplie et son visage n’avait pas une ride. Et l’heure qu’il attendait depuis des années allait sonner enfin. Berthe allait être à lui, et la chaîne, une fois renouée, ne se romprait plus.

Il lui tardait d’arriver et il hâtait le pas pour arriver plus vite; il aurait couru si Berthe avait voulu le suivre, et il enrageait de n’avoir pas pu prendre un fiacre.

Ni lui ni elle n’avaient envie de parler et c’est à peine s’ils échangeaient quelques mots.

Cependant, lorsqu’après avoir traversé le boulevard du Temple, ils arrivèrent à l’esplanade plantée qui recouvre le canal jusqu’à la place de la Bastille, madame Mornas sentit que l’instant approchait, et qu’il était temps de préparer le coup en détournant l’attention de Garnaroche.

--Sommes-nous encore loin? lui demanda-t-elle.

--Dans cinq minutes, nous serons chez nous, répondit l’amoureux.

En même temps elle dégageait doucement son bras.

--Je voudrais marcher seule, murmura-t-elle.

Et comme Garnaroche, étonné, s’arrêtait:

--Oh! quelques pas seulement, reprit-elle. Je ne suis plus accoutumée à donner le bras.

--Tu ne me l’as jamais donné, répondit gaiement l’ancien contre-maître. J’ai toujours été un trop pauvre sire pour accompagner dans la rue mademoiselle Darlempde.

Ce tutoiement la révolta. Ses dernières hésitations s’envolèrent. Tout plutôt que de rester au pouvoir de cet homme.

L’esplanade était déserte et le brouillard s’épaississait de plus en plus. Berthe jugea inutile d’attendre davantage.

Elle avait eu l’adresse et le sang-froid de garder dans sa main gauche la fiole débouchée où trempait l’épingle et de cacher le bouchon de verre dans sa main droite.

--S’il faisait plus clair, je pourrais te montrer là-bas la maison où nous allons, reprit Garnaroche; mais on n’y voit pas à dix mètres devant soi. Tu ferais mieux de t’appuyer sur moi.

Berthe avait eu le temps de retirer l’épingle et de reboucher la fiole qu’elle fourra dans son corsage. Elle fit semblant d’arranger la mantille qui couvrait sa tête,--elle était sortie sans son chapeau, en toilette de théâtre.

--Vous avez raison, mon ami, dit-elle. J’ai beaucoup de peine à me tenir debout sur ces pavés glissants. Laissez-moi seulement fixer cette dentelle sur mes cheveux. Ce sera vite fait.

En effet, ce fut fait très-vite. Elle tendit sa main gantée à Garnaroche qui ne portait pas de gants et qui, en voulant la prendre, se piqua profondément au doigt du milieu, si profondément qu’il laissa échapper une exclamation assez semblable à un juron.

--Je vous ai fait mal? dit Berthe d’une voix qui trahissait l’anxiété qu’elle éprouvait. Pardonnez-moi. J’ai oublié que je tenais encore cette maudite épingle que je viens de retirer de ma coiffure.

Et elle la jeta loin d’elle avec un geste de colère.

--Ce n’est rien, dit Garnaroche, et c’est ma faute. Je suis devenu si brusque, à force de vivre dans les bois, que je ne sais plus donner la main à une femme. Au lieu d’effleurer doucement la tienne, je l’ai heurtée et la pointe de ton épingle est entrée jusqu’à l’os. Je n’ai eu que ce que je méritais. Viens, ma chérie, et ne me quitte plus.

Berthe, qui espérait le voir tomber, obéit comme un condamné se laisse lier par le bourreau. Le coup était manqué. Gigondès avait menti. Son poison ne tuait pas comme la foudre. Elle était maintenant à la merci de Garnaroche. Il fallait le suivre, subir ce rendez-vous qui lui faisait horreur et courir toutes les chances de la nouvelle liaison qu’il prétendait lui imposer. Si elle avait pu lui échapper, elle aurait couru se jeter dans le canal.

Mais il la tenait bien, cette fois. Il serrait son bras sous le sien et il lui disait des mots tendres.

Combien de temps marchèrent-ils ainsi? Elle n’en sut jamais rien. Elle avait perdu la tête et elle se laissait faire machinalement.

Tout à coup Garnaroche s’arrêta.

--C’est bizarre, murmura-t-il en portant la main à son front, je me sens tout étourdi... Oh! ça va se passer... et nous sommes arrivés... Vois-tu là-bas ce mur?... la porte est là... et...

Il n’acheva pas. Sa voix expira dans sa gorge. Il chancela et il tomba comme une masse sur le pavé boueux.

Berthe fit un bond en arrière pour l’empêcher de s’accrocher à ses vêtements.

Il ne bougeait plus. Elle n’eut pas le courage de se pencher sur lui pour s’assurer qu’il était mort. Elle s’enfuit sans regarder derrière elle et sans se demander quel chemin elle prenait.

Le hasard la ramena sur la place du Château-d’Eau. Là elle se reconnut et elle reprit possession d’elle-même. Elle sut esquiver les passants et retrouver l’entrée de la rue Charlot qui la conduisit tout droit à sa porte.

Elle sonna, et le concierge la fit attendre avant de tirer le cordon. Il ouvrit enfin et elle eut la joie de voir que le gaz était éteint.

Elle connaissait assez le vestibule et l’escalier pour rentrer chez elle sans lumière, et quand sa femme de chambre, qui avait veillé pour l’attendre, vint la recevoir, Berthe Mornas avait su composer son visage.

--Où est monsieur? demanda-t-elle avec calme.

--Dans son cabinet, madame.

--Venez me déshabiller. Vous le préviendrez ensuite que je suis rentrée.

Berthe pensait à tout. Elle ne voulait pas que son mari s’aperçût qu’elle avait marché dans la boue.

CHAPITRE VII

Cécile Aubrac n’était pas folle, comme le croyait la baronne. Cécile Aubrac avait appris de la bouche de Louis Mareuil, le lendemain de la mort de son mari, que ce mari était indigne d’elle et que sa tante s’était prêtée à jouer, d’accord avec les Verdalenc, une honteuse comédie. Elle savait que Louis n’avait jamais cessé de l’aimer, que sa prétendue liaison avec une femme de théâtre n’était qu’un mensonge inventé par madame Verdalenc et par son imbécile de mari, qui avait écrit la lettre anonyme où Louis était signalé comme un intrigant de bas étage.

Et Cécile, qui ne ressemblait guère d’ailleurs à madame Mornas, était aussi virile et aussi résolue qu’elle.

Elle s’était décidée, séance tenante, à rompre avec sa tante et avec le monde, sans prendre aucun souci du qu’en dira-t-on; à vivre indépendante comme une jeune fille de la libre Amérique et à attendre avec calme et confiance que son fiancé lui fût rendu, le fiancé qu’elle avait choisi et qu’elle n’avait pas cessé d’aimer.

Alors que tous, même Darès, doutaient de l’innocence de Louis, elle n’en avait jamais douté. Elle n’avait pas cessé un seul instant de rassurer la mère, la sœur et les amis de Louis Mareuil, qui désespéraient presque de le revoir.

Madame Mornas n’a pas peu contribué à la soutenir dans cette dure épreuve et elle lui en est profondément reconnaissante.

Elle a, du reste, arrangé sa vie de telle sorte qu’elle ne donne aucune prise à la médisance.

L’appartement meublé que Darès a loué pour elle est au premier étage d’une maison honorablement habitée. Il était occupé par une famille anglaise qui passe l’hiver à Nice et qui fait l’économie d’un loyer sur deux.

Cécile y est servie par la vieille gouvernante qui l’a élevée et qui n’a pas hésité un seul instant entre la fille du regretté docteur Aubrac et l’insupportable baronne.

Elle n’y reçoit pas d’autres visites que celles de madame Mornas et de Darès, qui s’est constitué son protecteur et son conseil. Elle ne sort que pour aller voir madame Mareuil qui ne vient pas chez elle, parce qu’elle n’approuve pas cette installation hardie et parce qu’elle ne veut pas la consacrer par sa présence.

Elle a conçu pour ce brave Georges, qui n’abandonne pas ses amis dans le malheur, une vive affection et elle rêve de devenir sa belle-sœur. Elle ne lui parle que d’Annette Mareuil, et elle ne parle à sa chère camarade de pension que de Georges Darès. Elle veut les marier et le projet est en bonne voie de réussite. Ils s’aiment et s’ils ne se le disent pas encore, c’est que la maison de l’avenue Frochot est en deuil et qu’on n’ose y parler que de l’absent.

Et Cécile n’a pas craint de commettre une imprudence pour jouir du triomphe de l’auteur des _Vignes malades_. Elle a tenu absolument à y assister, et elle y a entraîné Victoire, sa gouvernante dévouée. Elle est entrée au théâtre voilée jusqu’aux dents, et elle s’est cachée derrière le grillage d’une baignoire.

Puis il est venu un moment où elle a brûlé ses vaisseaux en se montrant. Elle n’y tenait plus, et, en voyant Darès dans la loge de madame Mornas, elle n’a pas su résister à l’envie de sourire aux deux seules personnes qui soient restées fidèles à la cause de Louis.

L’effet a été déplorable, car d’autres l’ont aperçue, et Darès n’a pas manqué de la gronder le lendemain; mais elle ne se préoccupe guère de l’opinion du couple Verdalenc, et au point où elle en est, il lui importe peu que les gens du monde glosent sur sa conduite. Elle a sa conscience pour elle et elle a aussi la foi. Elle croit fermement que ses peines vont finir, que Louis Mareuil sera bientôt libre et qu’elle l’épousera avant l’année révolue.

Georges lui a apporté de bonnes nouvelles, et sans entrer dans des détails inutiles, il lui a appris qu’on est sur la trace du véritable assassin et que l’affaire est entrée dans une phase meilleure. Il n’a pas cru devoir lui dire qu’on soupçonne une femme; mais il lui a promis de revenir le jour suivant, et il lui a laissé entendre que ce jour compterait parmi ses jours heureux.

Il est midi et elle l’attend, assise près d’une fenêtre qui donne sur le boulevard Haussmann.

Elle a pris un repas matinal; sa toilette est faite pour sortir, car elle compte prier Georges de la conduire chez madame Mareuil, qu’elle n’a pas vue depuis la première représentation de la féerie, c’est-à-dire depuis l’avant-veille.

Elle s’est terminée par un triomphe, cette première. Darès a été nommé le premier et son nom a été salué par une triple salve d’applaudissements. On ira à la centième, il n’y a qu’une voix pour le dire, et une forte somme grossira dans trois mois le capital de l’heureux auteur.

--Annette sera riche, pensait Cécile, plus riche que moi, et ce sera justice, car je ne la vaux pas; mais elle ne sera pas plus aimée que moi. Si Louis le veut, nous habiterons ensemble. Nous aurons une grande maison, là-bas, sur la hauteur, dans le quartier des artistes. Sa mère demeurera avec nous...

Ce rêve de bonheur fut interrompu par un violent coup de sonnette.

--C’est Georges, dit Cécile en se levant.

Et elle prêta l’oreille pendant que Victoire allait ouvrir au visiteur qui s’annonçait.

Mais Cécile n’entendit pas la voix claire et sonore de Darès, et la porte du salon ne s’ouvrit pas. La gouvernante parlementait sans doute avec un étranger, et Cécile s’en allait tristement reprendre sa place près de la fenêtre, quand Victoire parut tenant à la main un objet enveloppé dans du papier gris.

--On vient de me remettre ceci pour madame, dit-elle en posant le paquet sur une console.

--Qui, on? demanda Cécile désappointée.

--Un commissionnaire.

--C’est singulier, je n’ai rien acheté.

--Je lui ai demandé de quelle part il venait. Il m’a répondu qu’on lui a remis le paquet dans la rue.

--Et il est parti?

--Oui... Sa course était payée, et j’ai pensé que l’envoi venait de M. Darès ou de mademoiselle Mareuil.

--C’est bien... je verrai... laisse-moi.

Victoire s’en alla et Cécile ne se pressa point de défaire le paquet. Les cadeaux ne l’intéressaient guère. Elle réfléchit pourtant, et elle se souvint que la sœur de Louis lui avait parlé tout récemment d’un éventail qu’elle était en train de peindre et qui devait être un chef-d’œuvre.

--Victoire a raison, pensa-t-elle. C’est un présent que me fait ma chère Annette... une surprise... Ce n’est pas celle que j’attends chaque jour... mais c’est peut-être un heureux présage... un bonheur n’arrive jamais seul.

Et elle dénoua le cordon rose qui liait l’enveloppe.

Elle fut bien étonnée de trouver sous le papier un écrin en maroquin noir, qui n’avait pas du tout la forme d’un étui.

--Non, murmura-t-elle, ce n’est pas un éventail.

Elle ouvrit l’écrin et elle vit qu’il contenait un collier, mais un collier d’une espèce toute particulière.

Il était en or bruni avec des ornements bizarres, des pendeloques d’argent, alternant avec des pointes d’acier ouvragées et fouillées comme un coffret italien du temps de la Renaissance.

Tout cela formait un ensemble original et charmant.

--C’est une vraie merveille, s’écria Cécile. A coup sûr, on ne trouverait pas le pareil dans tout Paris. On ne travaille ainsi que dans les pays sauvages... au Montenegro, au Caucase... Un ouvrier français ne saurait pas imiter ce collier... il a dû être rapporté d’Orient par quelque collectionneur de curiosités étrangères... Mais qui donc me l’envoie?... Ce n’est assurément pas Annette... Si elle possédait ce bijou exotique, elle me l’aurait montré. Serait-ce Georges?... Mais oui... Georges a visité, l’été dernier, l’Illyrie, la Dalmatie et une foule d’autres contrées où personne ne va... c’est lui qui l’a acheté... il n’y a qu’un artiste pour avoir tant de goût... et comme il n’en est pas encore à faire des cadeaux à Annette, il a pensé à moi.

Elle tira le collier de l’écrin et elle l’examina de près.

--Le travail est d’une finesse exquise, murmura-t-elle, et ce mélange de métaux est du plus heureux effet... Mais j’y pense... s’il m’envoie cette parure, n’est-ce pas comme s’il me disait: Ne pleurez plus et faites-vous belle pour recevoir l’absent?... Viendra-t-il?... Je n’ose l’espérer, mais Georges viendra, lui... c’est l’heure... dans quelques instants il sera ici... je veux qu’il voie son collier autour de mon cou.

Elle alla se placer devant une glace et elle chercha le fermoir de la chaîne d’or pour l’ouvrir.

Elle ne le trouva pas tout d’abord. Les maillons semblaient étroitement soudés les uns aux autres, et il devait exister quelque part un ressort caché sur lequel il fallait appuyer.

Il n’y avait pas d’autre moyen de le découvrir que de presser successivement chacun des anneaux ornés de pendeloques ou hérissés de pointes, et elle se mit avec ardeur à cette besogne difficile.

Elle était tout étonnée de ne pas trouver ce ressort rien qu’en examinant de très-près ce bijou extraordinaire. Les colliers sont faits pour être portés au cou, et, pour les y accrocher, il faut commencer par les ouvrir. Or, celui-là ne présentait aucune solution apparente de continuité. Il semblait qu’il fût fait d’une seule pièce, et Cécile commençait à penser qu’il n’était bon qu’à être exposé derrière une vitrine comme objet d’art.

A force de le palper cependant et de l’égrener entre ses doigts, chaînon par chaînon, comme une dévote égrène son chapelet, elle finit par apercevoir une charnière presque imperceptible, qui se cachait entre deux mailles, et en l’approchant de ses yeux, elle reconnut que cette charnière était entourée d’une couronne de petites aiguilles très-acérées.

Cette découverte l’intrigua considérablement, et il lui vint à l’esprit que c’était peut-être une mode monténégrine ou illyrienne, quelque chose comme une épreuve qu’on imposait à la personne qu’on gratifiait de ce présent, qui devait être dans ces pays lointains le présent traditionnel du fiancé à sa fiancée.

Cécile n’était pas femme à s’arrêter devant une difficulté, et le danger de se piquer les doigts ne l’effrayait guère. Elle tenait à se parer du collier et à se regarder dans une glace pour voir s’il ressortait bien sur la blancheur de sa peau.

Elle saisit d’une main la charnière et avec l’ongle de son autre main elle allait peser sur le ressort, au risque d’enfoncer les aiguilles dans sa chair, lorsque la porte s’ouvrit brusquement.

Cécile se retourna au bruit, sans poursuivre son opération, et poussa un cri de joie.

C’était Georges qui entrait ainsi, à la tartare, le chapeau sur la tête et le visage épanoui.

Elle courut à lui pour demander quelles nouvelles il apportait; mais il ne lui laissa pas le temps de parler, et comme il avait lu sa pensée sur son visage:

--Bonnes! s’écria-t-il, excellentes!

--Il est libre?

--Pas encore, mais ça ne tardera pas. Son innocence est démontrée... archi-démontrée... le reste n’est plus qu’une question de temps...

--Encore attendre! murmura tristement Cécile.

--Oh! pas beaucoup. J’aurais dû dire une question de jours... peut-être une question d’heures.

--Quoi! je puis espérer le revoir aujourd’hui?

--Ça dépend du juge d’instruction qui est on ne peut mieux disposé... et aussi du chef de la sûreté... On attend son rapport et il m’a promis qu’il irait vite en besogne... Je ne serais pas surpris que la drôlesse pour laquelle on a emprisonné notre pauvre Louis fût arrêtée ce matin.

--C’est donc une femme.

--Oui, et très-probablement une femme du monde. On en est sûr. Le chef de la sûreté me l’a affirmé, sans me la nommer.

--Comment donc a-t-on su la vérité?

--Il est survenu un événement imprévu... la coupable s’est pour ainsi dire livrée elle-même... sans le vouloir, bien entendu... C’est le doigt de Dieu, comme on dit... Mais à quoi bon vous raconter cette histoire, puisque Louis est sauvé.

--Je veux la connaître... je veux savoir à qui je dois le bonheur de le retrouver.

--A un homme fort intelligent, à ce chef de la police que je viens de vous citer. Avant-hier, au théâtre, il avait amené un habitant de Boulogne qui connaissait de longue date le propriétaire de la baraque où s’est caché le meurtrier. Ce propriétaire avait disparu du pays depuis quinze ans et restait introuvable. Le hasard l’a amené à la première représentation de ma pièce... Ma littérature lui plaisait, à ce qu’il paraît... Je l’ai vu à l’orchestre, sans me douter que c’était lui, et je l’ai remarqué à cause de l’étrangeté de son costume...

--N’avait-il pas une veste de chasse et une casquette de jockey?

--Précisément. L’habitant de Boulogne l’a reconnu, l’a abordé dans le corridor des premières loges et a fait la sottise de le laisser partir, après l’avoir prévenu que la police le cherchait. Le chef de la sûreté désespérait de jamais remettre la main sur lui, lorsque hier matin on a ramassé sur le quai de Valmy, qui borde le canal Saint-Martin, le cadavre d’un individu dont le signalement se rapportait à celui de l’homme que nous avions vu la veille au théâtre.

--Quoi! on l’a assassiné, lui aussi!

--On n’en sait rien. Son corps ne portait pas de blessure apparente. Mais comme tout porte à croire qu’il n’est pas mort de sa mort naturelle, on pense qu’il a été empoisonné. On doit être fixé maintenant, car l’autopsie a été faite ce matin.

--Et ce serait cette femme qui, pour se défaire de son complice, aurait... C’est bien invraisemblable.

--C’est au contraire très-probable; mais le grand point, c’est qu’on a trouvé dans les poches de l’homme des papiers qui serviront à découvrir la vérité... un ancien passe-port au nom de Garnaroche qu’il portait autrefois, lorsqu’il habitait Boulogne, et un permis de chasse à un autre nom... sans doute celui qu’il avait pris dans sa nouvelle résidence... une petite commune des environs de Chantilly. Le chef de la sûreté s’y est transporté immédiatement, et l’enquête qu’il a faite sur place a dû donner des résultats importants. On saura à qui appartient la propriété dont ce Garnaroche était le régisseur... on saisira peut-être des correspondances. Ces opérations ont occupé toute la journée notre brave commissaire, mais il a dû rentrer hier soir; je le verrai aujourd’hui et il ne refusera certainement pas de m’apprendre où en est l’affaire.

--Et vous vous flattez qu’il vous apprendra en même temps que le juge a reconnu l’innocence de Louis.

--J’en suis convaincu.

--Je voudrais partager vos illusions, mon ami, mais je crains bien que vous ne vous trompiez. Je m’illusionnais aussi, moi... je m’imaginais que l’envoi de ce bijou était un présage de bonheur.

--On vous a envoyé un bijou? demanda Georges, qui ne comprenait pas du tout.

--Vous le savez bien, puisque c’est vous qui me faites ce cadeau.

--Quel cadeau?

--Pourquoi le nier? Je l’ai reçu avec joie et je l’admirais au moment où vous êtes arrivé. J’allais le mettre à mon cou pour vous faire honneur...

--Mettre... quoi?

--Ce collier, répondit Cécile, en lui présentant la chaîne d’or et d’acier qu’elle tenait encore à la main. Vous l’avez rapporté de votre voyage sur les côtes de l’Adriatique... j’ai deviné cela...

--Je n’ai rien rapporté du tout et je ne vous ai rien envoyé.

--Comment! Ce n’est pas vous?... Qui donc, alors?

--Je ne m’en doute pas. Voulez-vous me permettre d’examiner l’objet?... C’est très-curieux, ma foi!... Mais je n’ai rien vu de pareil dans les pays que j’ai parcourus cet été... Et vous dites que la personne qui vous l’offre a gardé l’anonyme?

--Aucune lettre n’accompagnait l’envoi, qui a été apporté par un commissionnaire.

--Diable! mais... c’est très-compromettant d’accepter un cadeau d’un inconnu, dit gaiement Georges Darès; c’est même dangereux quelquefois... Ce collier est hérissé de pointes d’acier... il ressemble à un instrument de torture.

--Il n’en est que plus original. Du reste, j’ai eu beaucoup de peine à trouver le ressort qu’il faut presser pour l’ouvrir...

--Mais vous ne l’avez pas ouvert?

--Non. C’est tout un travail que vous avez interrompu.

--Je vous conseille de ne pas le reprendre, dit vivement Georges après avoir examiné de près la fermeture. Ce présent m’est suspect.

--Croyez-vous donc qu’il est empoisonné? demanda Cécile en souriant.

--On ne sait pas. J’ai entendu avant-hier, au théâtre, dans la loge de madame Mornas, un vieux fou raconter qu’il avait inventé un poison qui tue les gens par une simple piqûre...

--Je le connais. C’est un médecin, n’est-ce pas?

--Oui: un homœopathe qui a eu jadis de grosses querelles avec votre père et qui ne vous veut pas de bien.

--Que lui ai-je donc fait?

--Vous, rien, mais il exécrait le docteur Aubrac, et les haines des savants sont tenaces. Cet affreux bonhomme a dit, devant moi, qu’il prendrait un plaisir extrême à essayer sur vous, qui êtes la fille de son ancien ennemi, le venin qu’il a composé.

--S’il avait eu l’intention de le faire, il ne l’aurait pas dit.

--C’est possible... mais, quoi qu’il en soit, je vous supplie de ne pas toucher à ce collier... Je commence par le remettre dans son écrin et je me propose d’ouvrir une petite enquête pour savoir d’où il vient. Et même, si vous m’y autorisez, je le porterai au chef de la sûreté, qui s’entend beaucoup mieux que moi à éclairer les mystères.

--A quoi bon? soupira Cécile. Que m’importe de savoir qui m’a envoyé ce collier? Je ne le porterai jamais, puisqu’il ne vient pas de vous.

--Réflexions faites, murmura Georges, peut-être vaut-il mieux que vous le gardiez... sauf à le montrer plus tard... Promettez-moi seulement que vous n’y toucherez pas.

--Je ne veux même plus le voir, dit la jeune femme en s’approchant de la table pour refermer l’écrin que Darès avait laissé ouvert après l’y avoir placé.

A ce moment, Victoire entra et vint parler à l’oreille de sa maîtresse, qui répondit tout haut:

--Tu sais bien que pour elle, j’y suis toujours.

Et s’adressant à Georges:

--C’est madame Mornas. Vous permettez que je la reçoive?

--Comment donc! Je suis charmé de la rencontrer... et très-curieux d’apprendre où en sont les affaires de Louis.

La gouvernante introduisit madame Mornas, qui s’avança le sourire aux lèvres et s’en alla tout droit embrasser Cécile sur le front. Puis se tournant vers Darès, elle lui donna une poignée de main, à l’anglaise.

--Eh bien! dit-elle, il est sauvé.

--Qui? s’écrièrent à la fois Cécile et Georges.

--Votre ami, cher monsieur; votre fiancé, chère enfant. Mon mari a signé hier l’ordonnance de non-lieu. Il m’a appris cette bonne nouvelle ce matin en déjeunant avec moi, et j’accours. J’ai voulu être la première à vous l’annoncer.

--Merci!... oh! merci! balbutia Cécile qui étouffait d’émotion et de joie... J’avais le pressentiment que je vous devrais mon bonheur.

--Ce n’est pas à moi que vous le devez, chère petite. M. Mornas est un magistrat consciencieux et M. Mareuil a été injustement soupçonné. La vérité ne pouvait pas manquer de se faire jour. L’erreur ne s’est que trop prolongée.

--Elle durerait encore, si le hasard ne nous était venu en aide, dit Georges entre ses dents.

--Mais elle a été enfin reconnue. Les faits qui semblaient accuser ce jeune homme ont été expliqués. Ainsi, il est prouvé maintenant, par des témoignages irrécusables, qu’il est arrivé à Boulogne dix minutes après que le crime a été commis, et que s’il n’est pas rentré chez sa mère, c’est qu’il a passé la nuit à errer sous les fenêtres de l’appartement de madame Aubrac.

--Et, demanda Darès avec une certaine hésitation, cette bourre de fusil qu’on a ramassée dans la rue, devant le restaurant Cabassol, et qui était faite avec une page arrachée d’un livre que Louis vient de publier?...

--Mon mari m’a parlé de cela. Il avait d’abord pris cette trouvaille pour un indice grave, mais il a réfléchi que beaucoup d’exemplaires de ce livre ont été vendus par l’éditeur ou donnés par l’auteur à ses amis et connaissances... que d’ailleurs M. Mareuil n’aurait pas été assez fou pour s’en servir, et qu’au contraire le véritable criminel était intéressé à détourner les soupçons sur un brave garçon que le mariage de notre chère Cécile désespérait. La prétendue preuve contre lui s’est retournée en sa faveur. Si je vous disais qu’il m’a dédié, à moi qu’il connaissait fort peu, ce volume intitulé: _Chants des grèves_... rien ne m’empêchait d’en détacher une page pour bourrer une arme à feu, si j’avais eu des raisons pour tuer M. Trémentin... et ce que je n’ai pas fait, un autre a pu le faire...

--J’ai donc eu raison de garder les feuillets que j’ai trouvés dans la baraque, s’écria Darès... Il faudra que je les envoie à M. Mornas. Ils pourront l’aider à découvrir le coupable. Si l’on dénichait quelque part un exemplaire incomplet, on n’aurait qu’à vérifier si les feuilles qui manquent sont celles que j’ai précieusement conservées et que je montrerai quand on voudra.

--C’est une excellente idée que vous avez là... Seulement, il est peu probable que la personne qui a déchiré le livre ait oublié de brûler une pièce si compromettante.

--En effet... elle a dû jeter au feu ce qui en restait. Mais on a d’autres moyens de la convaincre. A l’heure qu’il est, le chef de la sûreté doit la connaître. C’est sans doute après avoir lu son rapport que M. Mornas s’est décidé à rendre l’ordonnance de non-lieu.

--Je... je ne crois pas, dit madame Mornas en laissant percer sur son visage un certain étonnement. Si mon mari avait vu hier ce commissaire de police, il me l’aurait dit ce matin.

--Mais, du moins, il vous a parlé de la singulière trouvaille que les agents ont faite?...

--Non... Quelle trouvaille?

--Alors, c’est qu’il ne la connaissait pas encore, car elle est d’une importance capitale... et, au fait, quand j’ai vu le chef de la sûreté, il paraissait disposé à terminer son enquête avant d’en rendre compte au juge d’instruction... et peut-être n’est-il pas encore de retour.

--De quoi s’agit-il donc?

--Vous vous souvenez de cet homme qui a eu l’imprudence de se montrer dans la salle le soir de la première représentation de ma pièce et qu’on signalait comme étant le propriétaire de cette cabane dont l’assassin avait la clef?...

--Je me souviens que, dans ma loge, vous avez raconté quelque chose de pareil, mais je n’ai pas vu l’homme.

--Moi, je l’ai vu, le chef de la sûreté aussi l’avait vu, et il ne pouvait pas se tromper quand on lui a montré le cadavre. C’est bien Garnaroche, ci-devant contre-maître à Boulogne-sur-Seine, au service du grand-père de Louis Mareuil... c’est bien ce chenapan mystérieux qu’on a trouvé mort sur le bord du canal Saint-Martin.

Madame Mornas ne broncha point. Il est vrai qu’elle s’attendait à cette révélation et qu’elle avait eu le temps de se préparer à l’entendre.

--Ah! dit-elle froidement, voilà une singulière coïncidence. Sait-on comment il est mort?

--On ne le savait pas hier. On parlait vaguement de poison...

--Un homme empoisonné ne va pas au spectacle, répliqua Berthe avec un sourire un peu forcé.

--On a pu l’empoisonner après, et s’il faut en croire ce vieux savant qui pérorait dans votre loge, rien n’est plus facile que d’expédier un homme en quelques secondes.

--J’espère que vous n’avez pas pris au sérieux les hâbleries de M. Gigondès. Il est à moitié fou et il vante sans cesse des découvertes qu’il aurait faites et qui n’existent que dans son imagination. Il passe son existence à assassiner de malheureux lapins et il espère faire accroire à ses confrères, qui se moquent de lui, que le sang de ces pauvres bêtes est un poison foudroyant pour les hommes. Mais personne ne l’écoute et il ne fait peur à personne.

--Je n’ai pas peur de lui, mais je ne m’y fierais pas trop. Ce bonhomme est vindicatif et il m’a donné la chair de poule quand il s’est mis à lancer des imprécations contre notre amie.

--Cette chère Cécile n’a rien à craindre, je vous le jure. La colère de mon brave voisin s’exhale en paroles, mais il est incapable de passer des paroles à l’action.

--Je le crois, et pourtant tout à l’heure, un instant avant votre arrivée, madame, je me demandais si l’étrange cadeau que mademoiselle Aubrac vient de recevoir ne lui était pas adressé par ce vieil enragé.

--Un cadeau? demanda Berthe d’un air étonné.

--Oui, murmura Cécile, ce collier a été apporté ici par un commissionnaire qui n’a pas dit de quelle part il venait. J’ai pensé d’abord que c’était de la part de M. Georges, mais il s’en défend... Serait-ce de la vôtre, chère madame?

--Non... malheureusement, car voilà un bijou d’un merveilleux travail et d’une grande valeur artistique, dit madame Mornas en prenant l’écrin que Cécile n’avait pas eu le temps de fermer. J’avoue que si j’étais à votre place, je ne m’occuperais pas de chercher le donateur anonyme et je garderais l’objet... Quelle charmante parure à porter jusqu’à la fin de votre deuil! On dirait qu’elle a été fabriquée tout exprès pour une veuve... Pas d’or neuf et brillant, pas de pierres étincelantes... rien que des tons mats et des ornements sobres... En vérité, j’ai envie de me le passer autour du cou.

--N’en faites rien, madame, je vous en prie, s’écria Darès. Ces pointes d’acier ne me disent rien qui vaille. Si M. Gigondès s’était avisé de les tremper dans quelque mixture vénéneuse...

--Vous êtes vraiment trop prudent, et, pour vous rassurer, je veux faire sur moi l’essai de ces pointes qui ne peuvent pas piquer, remarquez-le, puisqu’elles sont arrondies du bout...

Il était écrit que ce collier ne serait mis par personne, car au moment où madame Mornas le tenait, la gouvernante reparut dans le salon et s’approcha de Cécile pour lui parler bas encore une fois.

Cécile la regardait et n’avait pas l’air de comprendre.

Georges, témoin de cette petite scène, ne comprenait pas non plus, et madame Mornas était restée le collier à la main, sans chercher à l’ouvrir et sans songer à le remettre dans l’écrin qui était toujours sur la table.

--Pourquoi ne lui as-tu pas demandé son nom, à ce monsieur? s’écria Cécile.

--Je le lui ai demandé, madame, répondit Victoire, mais il prétend que vous ne le connaissez pas et qu’il vient pour une affaire très-importante.

--Voulez-vous que je le reçoive? interrogea Georges Darès.

--Je vous aurais déjà prié d’aller voir ce qu’il veut, dit Cécile, si sa visite était pour moi; mais ce n’est pas à moi qu’il désire parler, et je...

--Si je vous gêne, ma chère enfant, je vais me retirer, interrompit madame Mornas.

--Mais, madame, c’est vous que ce monsieur demande.

--Moi! ce n’est pas possible. Votre femme de chambre se trompe; comment aurait-il su que j’étais ici?

--Il paraît, madame, qu’il est allé chez vous, dit la gouvernante. On lui a appris que vous veniez de sortir et que vous étiez allée chez madame Trémentin.

--Mais c’est une persécution alors!... Que peut bien me vouloir ce visiteur anonyme?... Comment est-il de sa personne?

--Très-bien, madame; il a une figure avenante.

--Je ne vous demande pas s’il est joli garçon. Est-ce un monsieur?

--Oui, madame. Il est bien mis et il a l’air comme il faut.

--Alors, nous pouvons donner l’ordre de le faire entrer, n’est-ce pas, ma chère Cécile? Je n’ai pas de secrets pour vous et nous le prierons de nous expliquer le but de sa visite. Ça nous amusera peut-être... et si vraiment il s’agit de choses sérieuses, je ne serai pas fâchée d’avoir votre avis avant de prendre une décision.

--Pardon, madame, dit timidement Victoire. Ce monsieur m’a bien expliqué qu’il voulait vous parler en particulier.

--Ah! il est trop exigeant, et je...

--Il a ajouté que si madame refusait de le recevoir ici, il attendrait madame au bas de l’escalier et que madame regretterait de l’avoir mis dans la nécessité de choisir un endroit peu convenable pour causer... Ce qu’il a à dire à madame ne souffre aucun retard...

--Des menaces! Chassez-le, je vous prie. C’est quelque mendiant qui cherche à m’intimider. Je tiens à lui montrer qu’il s’y prend mal et qu’on n’obtient rien de moi par de pareils procédés.

--Vous auriez bien raison de ne pas céder, si c’était ce que vous pensez, dit Georges, mais qui sait si ce monsieur ne vient pas vous donner des nouvelles de Louis? Si c’était cela, vous regretteriez de ne pas l’avoir reçu...

Cécile ne disait rien, mais elle regardait madame Mornas d’un air suppliant.

--Quant au tête-à-tête qu’il réclame, reprit Georges, rien n’est plus facile que de le lui accorder sans vous déranger. Nous allons passer dans la pièce voisine et nous y serons même beaucoup mieux pour recevoir, nous, d’autres visites, moins inattendues... Madame et mademoiselle Mareuil, par exemple.

--Serait-ce possible? s’écria Cécile.

--Elles me l’ont fait espérer.

--Allez, ma chère enfant, dit madame Mornas. J’irai vous rejoindre quand j’en aurai fini avec ce monsieur.

Cécile ne se fit pas prier pour suivre Georges qui avait ouvert une salle à manger qu’il fallait traverser pour gagner un petit salon où la jeune femme se tenait de préférence.

--Faites entrer, dit madame Mornas à la gouvernante, en replaçant le collier dans l’écrin.

Elle n’avait rien perdu de son sang-froid, mais elle commençait à être inquiète, et elle souhaitait d’en finir avec les incertitudes.

Le visiteur qui entra lui était inconnu, en ce sens qu’elle n’aurait pas pu mettre un nom sur son visage; mais il lui semblait bien qu’elle l’avait déjà rencontré quelque part.

--Vous avez demandé à me voir, dit-elle. Que me voulez-vous?

--Madame, dit l’homme avec une politesse froide, j’ai à vous entretenir de vos anciennes relations avec Pierre Garnaroche.

Berthe devint horriblement pâle, mais elle ne baissa pas les yeux.

--Je ne sais pas ce que vous voulez dire, répliqua-t-elle.

--Je vais aider vos souvenirs. Pierre Garnaroche était le secrétaire de M. Darlempde, votre père, qui le chassa de chez lui pour des motifs que je puis me dispenser de vous rappeler. Il est entré ensuite au service d’un entrepreneur, et y est resté quelques années. Puis sa fortune s’améliora tout à coup, et...

--Est-ce pour me raconter la biographie de cet homme que vous vous permettez de me déranger?

--Non. C’est au contraire pour vous parler de sa mort. Hier matin, on a relevé son cadavre sur le quai de Valmy.

--M. Darès vient de m’apprendre ce fait qui ne m’intéresse nullement.

--Il vous intéressera davantage quand je vous aurai dit que les papiers trouvés sur Garnaroche ont appris à ceux qui le cherchaient le nouveau nom qu’il avait substitué au sien et la résidence où il s’était retiré.

--Ah!... eh bien? demanda tranquillement madame Mornas, qui faisait des efforts inouïs pour dominer son émotion.

--Il se faisait appeler Roland, reprit le visiteur, et il habitait un pavillon de chasse situé sur le domaine de Grandclos, dans la commune d’Apremont. Il y habitait seul, il exploitait lui-même le domaine et il vivait du revenu qu’il en tirait, quoiqu’il ne fût ni propriétaire ni fermier de cette terre assez importante.

Vous savez mieux que personne à qui elle appartient, puisque c’est vous qui lui en avez gratuitement concédé la jouissance... et cela sans y être autorisée par votre mari, qui vous abandonne l’administration de votre fortune et qui serait bien étonné d’apprendre l’usage que vous en faites.

--Vous vous proposez sans doute de l’en informer? demanda Berthe en regardant fixement son interlocuteur.

Et comme il répondit par un signe affirmatif, elle reprit:

--Très-bien. Je comprends. A quel prix mettez-vous votre silence?

--A aucun prix. Il dépend de vous que je me taise. Si vous répondez franchement à certaines questions que je vais vous poser, je garderai pour moi les renseignements que vous me donnerez.

--Que voulez-vous donc savoir?

--Je veux savoir qui a tué cet homme.

--Et c’est à moi que vous vous adressez!

--Oui. Vous avez été sa maîtresse et vous êtes la dernière personne qui l’ait vu.

--Ce n’est pas vrai.

--Quant à votre liaison avec lui, vous ne pouvez pas la nier. J’ai vingt lettres de vous qui ne laissent aucun doute. Garnaroche avait eu le tort de les garder et je les ai prises.

--Dites donc que vous les avez volées.

--Oh! vous pouvez m’injurier. Il faudra bien me répondre. Niez-vous qu’avant-hier, après avoir quitté le théâtre, où vous aviez passé une partie de la soirée, vous avez rejoint Garnaroche qui vous attendait à un endroit convenu?

--Je le nie absolument.

--On vous a reconnue à son bras, traversant le boulevard du Temple, et deux heures après, il était mort.

--On s’est trompé.

--Non, madame, on ne s’est pas trompé. C’était bien vous. Et l’homme que vous accompagniez n’est pas mort naturellement. Il a été assassiné.

--Et c’est moi que vous accusez de ce crime?

--On ne l’a pas tué d’un coup de poignard, ni d’un coup de fusil... on s’est servi d’une arme qu’une femme peut manier... d’une épingle empoisonnée...

--C’est un roman à la manière noire que vous inventez là...

--Non. Le hasard a voulu qu’on ramassât l’épingle tout près du cadavre. L’analyse du poison a été faite. On sait à quoi s’en tenir sur sa nature et sur la façon dont on l’a employé. On sait même à peu près qui l’a fabriqué.

--Enfin, monsieur, où voulez-vous en venir?

--A obtenir de vous une confession sincère... et complète. C’est le seul moyen de salut qui vous reste, mais si vous voulez y recourir, vous n’avez pas une minute à perdre.

--Qui donc êtes-vous pour me parler ainsi?

--Je suis commissaire de police, madame, et chef du service de la sûreté.

Jusqu’alors, Berthe Mornas avait fait bonne contenance. Aux menaçantes découvertes que cet inconnu lui exposait froidement et impitoyablement, elle opposait un front d’airain. Elle le prenait pour un maître chanteur, et elle se préparait à discuter avec lui le prix de son silence. Mais quand il en vint à décliner sa qualité, elle comprit qu’elle était perdue.

--J’attends votre décision, madame, reprit le chef de la sûreté.

--Vous avez vu mon mari? demanda-t-elle avec effort.

--Non, madame. M. Mornas ne sait pas que je suis allé faire une perquisition à Grandclos; il ne sait même pas que Garnaroche est mort. Les agents qui ont ramassé le cadavre sur la voie publique ignoraient que cet homme avait joué un rôle dans la préparation du crime de Boulogne. Je n’ai rien dit et j’ai pris sur moi d’agir seul. J’en avais le droit... à charge de rendre compte... et mon rapport n’est pas encore fait.

--Cependant, vous venez de la rue de Turenne... C’est là seulement qu’on a pu vous apprendre que j’étais chez madame Trémentin.

--Je me suis en effet présenté chez vous, madame; j’y suis allé directement de la gare du Nord, en arrivant d’Apremont. Si j’avais voulu voir M. Mornas, je serais allé au Palais de justice. Il y est en ce moment. Mais je tenais à vous voir d’abord.

--Pourquoi, je vous prie? Vous vous intéressez donc à ma situation?

--Qui ne s’y intéresserait? Je n’en connais pas de plus atroce. Et je voudrais empêcher de se produire un scandale épouvantable... un scandale qui occupera tout Paris et qui déconsidérera à tout jamais un des magistrats les plus honorables du tribunal de la Seine.

--En admettant que je l’aie trompé, mon mari ne serait pas déconsidéré pour cela. Je connais quelques-uns de ses collègues qui se trouvent dans le même cas et qui n’en sont pas moins estimés.

--Pas un n’a épousé une femme qui a commis deux meurtres, avec préméditation et guet-apens... une femme qui passera en cour d’assises, et qui finira sur la place de la Roquette ou dans une maison centrale...

--Deux meurtres! moi!... Vous êtes fou! Qui donc ai-je tué, s’il vous plaît?

--Avant-hier, après le théâtre, vous avez tué votre ancien amant, Garnaroche. Vous l’avez tué en le piquant à la main avec une épingle empoisonnée... Le poison, vous veniez de le prendre chez M. Gigondès, votre locataire, qui cherche encore la fiole que vous lui avez volée... Je viens de l’interroger, et il a tout avoué... Je sais que Garnaroche est entré chez lui avec vous, qu’il en est sorti avec vous.

--Eh bien! oui, c’est vrai, dit Berthe d’une voix sourde; j’ai tué ce misérable parce qu’il voulait me forcer à renouer avec lui des relations qui me faisaient horreur. Quand je l’ai frappé, mous n’étions plus qu’à quelques pas d’une maison où il m’entraînait.

--Non, madame, vous l’avez tué parce qu’il aurait pu dire qu’autrefois, lorsque vous avez rompu avec lui, vous avez eu soin de garder la clef de la cabane d’où est parti le coup de fusil...

--Vous ne me soupçonnez pas, je suppose, de l’avoir tiré, ce coup de fusil?...

--Je ne vous soupçonne pas. J’ai une certitude. Voulez-vous que je vous dise le numéro du fiacre que vous avez pris à l’heure sur le boulevard du Temple, et qui vous a conduite au bout de l’hippodrome de Longchamps, où il vous a attendue pour vous ramener à Paris? Le cocher est une brute qui a fini par venir me raconter que, ce soir-là, il avait chargé une dame enveloppée et encapuchonnée dans un manteau fourré; que là-bas, au bois de Boulogne, au lieu d’une dame, il avait vu descendre un garçon; qu’au bout de trois quarts d’heure, ce garçon était revenu tout essoufflé et s’était fait ramener sur le quai des Tuileries, au coin du pont de Solferino; que là, plus de garçon, rien qu’une femme: celle qui était montée au boulevard du Temple. Elle a payé royalement et elle s’est avancée sur le pont, un paquet à la main... un paquet qu’elle a jeté dans la Seine, et qui contenait ses habits d’homme, plus le fusil... un joli fusil à un coup qu’on a repêché ce matin, et que M. Darlempde avait acheté jadis pour sa fille Berthe, qui avait un goût très-prononcé pour les exercices masculins.

Suis-je assez bien informé, madame... et faut-il que j’entre dans des détails plus circonstanciés?... Faut-il que je vous indique la maison à deux portes donnant sur deux rues où vous entriez d’un côté, pendant que M. Trémentin y entrait de l’autre?

--Non... non... assez! murmura madame Mornas, accablée par cette avalanche de preuves.

--Pardon, madame; ce n’est pas assez.

--Que voulez-vous donc de plus?...

--Je vous l’ai dit. Je veux une confession complète. M. Trémentin était votre amant et vous l’avez tué. Pourquoi l’avez-vous tué?

--Parce que son mariage était une infâme trahison. Il m’avait juré de ne jamais me quitter et il m’a trompée indignement. Je l’ai supplié de ne pas épouser Cécile Aubrac... je la connaissais, et l’outrage qu’il me faisait était plus sanglant que s’il avait choisi une inconnue... Je l’ai imploré à genoux... j’ai pleuré... il n’a pas eu pitié de moi... je n’ai pas eu pitié de lui...

--Vous l’aimiez, cependant?

--Éperdument. J’aurais donné de bon cœur ma vie pour sauver la sienne.

--Alors, ce n’est pas sur lui que vous avez tiré, dit le chef en regardant Berthe avec des yeux qui savaient lire dans les cœurs.

Elle tressaillit et, pour la première fois, elle se troubla.

--Vous visiez sa femme et votre main a tremblé... la balle a passé un peu trop haut... elle n’a pas touché la tête de votre rivale et elle a percé le cœur de votre amant...

--Ah! vous êtes le diable, murmura madame Mornas.

--Peut-être. Je sais aussi pourquoi vous êtes ici... chez la jeune femme que vous avez manquée. Vous ne lui pardonnez pas de vivre et vous l’avez condamnée à mort. C’est pour pouvoir la tuer sûrement et impunément que vous êtes entrée dans son intimité, en affectant de prendre la défense de l’homme qu’elle aime, en plaidant auprès de votre mari la cause de Louis Mareuil, après avoir tout fait pour qu’on le crût coupable. Avec quoi vouliez-vous la tuer?... Est-ce avec une épingle empoisonnée... comme vous avez tué Garnaroche?

Berthe, qui courbait la tête, se redressa enfin et dit:

--Finissons-en, monsieur. Voilà dix minutes que vous entremêlez en me parlant les insultes et les témoignages d’intérêt. Vous avez sans doute un but que je n’aperçois pas, car il vous suffirait de faire votre métier sans phrases. Rien ne vous empêche de me dénoncer. Dénoncez-moi, si vous voulez, mais ne me torturez pas.

--Ainsi, vous me conseillez d’aller dire à M. Mornas, qui ne sait rien encore: Votre femme est deux fois criminelle; l’assassin que vous cherchez, c’est elle; et vous, juge d’instruction, vous avez fait emprisonner un innocent.

--Mais, quoi que je dise ou que je fasse, vous ne vous tairez pas, vous.

--Si, dans un seul cas.

--Lequel?

--Je n’ai pas à vous l’indiquer. Je croyais que vous me comprendriez.

Berthe pâlit. Elle avait compris.

--Vous me promettez que si je disparaissais, vous garderiez sur moi un silence absolu?

--Je puis vous le promettre, puisque l’innocence de Louis Mareuil a été reconnue. C’est tout ce que je veux. Et je suis d’avis qu’il n’est pas indispensable que la société fasse justice elle-même. Le coupable a toujours le droit de payer sa dette comme il l’entend, et mieux vaut même, selon moi, qu’il n’expie pas publiquement son crime, car, dans ce cas-là, sa honte rejaillit sur les siens.

--J’entends, monsieur, et je puis mourir sans qu’on devine que ma mort a été volontaire. Donnez-moi votre parole d’honneur que le mot de suicide ne sera pas prononcé quand je ne serai plus de ce monde.

--Je vous jure de ne pas le prononcer, mais il ne dépend pas de moi que d’autres ne le prononcent.

--Personne n’y songera, j’en suis certaine, si vous ne me trahissez pas. Mon coupé m’attend à la porte. Cet appartement est au premier. J’aurai encore le temps de descendre dans la rue et de monter en voiture. Mon cocher ne s’apercevra de rien et quand il arrivera rue de Turenne... il me trouvera morte. Mon corps ne portera aucune blessure. Les médecins déclareront que j’ai succombé à une maladie quelconque.

Tout en parlant, madame Mornas avait pris le collier qu’elle avait replacé dans l’écrin et que le commissaire n’avait pas remarqué.

Elle le saisit à deux mains, chercha le fermoir, et quand elle l’eut trouvé:

--Adieu, monsieur, dit-elle d’une voix ferme. Rappelez-vous que vous avez juré.

--Que faites-vous? s’écria le commissaire.

--C’est fait, répondit Berthe en montrant le pouce de sa main droite au bout duquel perlait une goutte de sang.

--Quoi! ce collier...

--J’espérais qu’il tuerait Cécile... et c’est moi qu’il tue. Conduisez-moi jusqu’à ma voiture et aidez-moi à y monter. Je n’ai plus que cinq minutes à vivre et je ne veux pas mourir ici.

Le chef ne put se défendre d’une certaine émotion, mais il ne la laissa pas voir, et il ne perdit pas la tête, car il remit dans l’écrin le collier que madame Mornas avait jeté sur la table, après s’en être servie pour se piquer mortellement, et il mit l’écrin dans sa poche.

Peut-être lui restait-il quelques doutes sur la réalité du suicide accompli sous ses yeux, car il dit:

--Je suis à vos ordres, madame, et je vais vous accompagner d’autant plus volontiers que je ne veux pas qu’on sache que je suis venu dans cette maison. M. Darès me connaît. Il ne faut pas qu’il me voie. Je sors donc avec vous et je vous quitterai à la porte. Permettez-moi seulement de vous rappeler que nous ne devons plus nous rencontrer, quoi qu’il arrive. J’ai pris sur moi de vous avertir... je ne recommencerai pas... et demain, il ne me restera qu’à faire mon devoir.

--Ne craignez rien, dit amèrement madame Mornas. Le poison qui court dans mes veines est sûr et prompt. Je n’arriverai pas chez moi vivante. Vous m’avez promis le silence. J’y compte.

--Je vous promets encore de me taire et de brûler vos lettres à Garnaroche, répondit le commissaire, grave et triste comme un juge qui vient de prononcer un arrêt de mort. Venez, madame.

A vrai dire, il n’était pas très-rassuré pour lui-même, car il venait de prendre une lourde responsabilité en poussant cette femme à se soustraire au châtiment qui l’attendait et en lui facilitant les moyens d’échapper à la justice. Mais il avait appris, dans le long exercice de ses délicates fonctions, qu’il est des cas où, pour des raisons d’ordre supérieur, il faut sortir de la légalité.

Il avait la conscience d’avoir agi pour le mieux, et en dénouant cette affaire dans l’ombre, il faisait assurément un sacrifice d’amour-propre, car, au grand jour des assises, elle aurait mis en pleine lumière l’habile agent qui, le premier, avait ramené l’instruction dans la bonne voie.

Il était tout près d’ailleurs à répondre de ses actes, et il n’avait pas à craindre que M. Mornas lui reprochât d’avoir sauvé son nom de la honte d’un procès criminel.

La condamnée sortit la première et elle eut le sang-froid de dire à la gouvernante de Cécile qu’une nouvelle qu’elle venait de recevoir l’obligeait à partir, sans prendre congé de sa maîtresse.

Le commissaire, qui la suivait, put s’en aller incognito comme il était venu. Le cocher de madame Mornas ne le remarqua point, car elle monta seule dans son coupé, pendant que le chef s’éloignait en rasant les maisons.

Quelqu’un les vit pourtant, quelqu’un qui les connaissait tous les deux et qu’ils ne virent point, car il arrivait à pied par le trottoir opposé et il regardait de très-loin la maison qu’habitait Cécile.

Louis Mareuil, mis en liberté le matin, avait couru d’abord chez sa mère, qui ne s’était décidée qu’avec peine à le laisser partir. De l’avenue Frochot, il était allé chercher, rue Condorcet, Darès, qu’il n’avait pas trouvé, et qu’il fut ravi d’apercevoir derrière les vitres d’une des fenêtres du premier étage, au moment même où il levait les yeux pour lire le numéro de la maison du boulevard Haussmann.

On croira sans peine qu’il ne s’arrêta point à observer madame Mornas et le commissaire qu’il avait aperçus au moment où ils se séparaient.

La fenêtre s’ouvrit aussitôt. Cécile s’y montra à côté de Georges, et Louis se précipita dans l’escalier.

Il est des joies qu’on ne peut pas peindre, des transports qu’on ne décrit pas.

Cécile sauta au cou de son amoureux, sans marchander, et l’embrassa de tout son cœur. Georges était presque aussi ému qu’elle, et ils parlaient tous les trois en même temps.

Il leur fallut un gros quart d’heure pour se remettre, et dès que Cécile eut repris un peu de sang-froid:

--Venez, dit-elle à Louis, remercier madame Mornas, qui a si chaleureusement pris votre défense et qui a fini par gagner votre cause auprès de son mari.

--Madame Mornas! répéta Louis Mareuil; mais... elle vient de partir. Elle montait en voiture au moment où j’arrivais.

--En effet... son coupé n’est plus là, dit Georges.

--Partie... sans me revoir, murmura Cécile... Moi qui aurais été si heureuse de vous présenter à elle...

--Ce monsieur, qui insistait tant pour lui parler en particulier, l’aura emmenée plus vite qu’elle ne voulait, reprit Darès.

--S’il s’agit de l’homme qui est sorti de cette maison en même temps qu’elle, dit Louis, je le connais... et vous le connaissez aussi.

--Vraiment?... Qui est-ce donc?

--C’est ce misérable policier qui est venu m’arrêter dans le jardin de ma mère, en se présentant comme attaché au parquet. Vous étiez là, Georges... et vous aussi, Cécile...

--Quoi! le chef de la sûreté! s’écria Darès. Ce n’est pas possible... vous devez vous tromper, mon cher Louis.

--Je suis certain de l’avoir reconnu.

--Alors je n’y comprends rien. Qu’il ait affaire au juge d’instruction, c’est tout naturel... mais à la femme du juge, c’est inexplicable... et la persistance avec laquelle il a refusé de dire son nom n’est pas moins extraordinaire... Il tenait donc à nous cacher sa visite.

--Il tenait aussi à ne pas être vu avec madame Mornas, car, à peine sorti de la maison, il est parti sans la saluer.

--De plus en plus étrange. Notez qu’il est rentré hier soir d’une excursion qui lui a certainement fourni des indications positives sur la femme dont ce Garnaroche était l’amant... Son premier soin aurait dû être de se présenter au cabinet de M. Mornas... et au lieu de passer au Palais de justice, il est allé rue de Turenne demander madame Mornas... elle n’y était pas... on lui a dit qu’elle était ici et, sans perdre une seconde, il est venu l’y relancer... Il n’agirait pas autrement si elle était coupable.

--Oh! Georges!... quelle idée! murmura Cécile.

--Il m’en vient une autre... ce collier...

--Eh bien?

--Ne vous ai-je pas dit que madame Mornas était liée avec cet empoisonneur de Gigondès?... Qui sait si ce n’est pas elle qui vous a envoyé ce collier?... Il est resté sur la table du salon... venez! je veux le prendre et le porter au chef de la sûreté qui le fera examiner...

Et sans attendre, Georges traversa précipitamment la salle à manger pour entrer dans le salon.

Cécile et Louis l’y suivirent.

L’écrin n’y était plus; mais sur le tapis de cachemire blanc qui recouvrait la table, il y avait une tache de sang encore humide.

--Elle s’est blessée, s’écria Cécile.

--Non, elle s’est tuée, dit Georges Darès, et en se tuant, elle s’est fait justice.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Berthe Mornas a payé sa dette. Elle est morte dans le coupé qui la ramenait chez elle, et le chef de la sûreté a tenu sa parole. Nul n’a jamais su et ne saura jamais comment a vécu cette femme, qu’aucun soupçon n’a jamais effleurée.

Georges a deviné la vérité, mais Georges se taira. Cécile et Louis n’y ont pas voulu croire, et ils ne pensent tous les trois qu’à être heureux. Dans six semaines Annette Mareuil sera madame Darès, et dans dix mois, Louis Mareuil épousera Cécile Aubrac.

Gigondès aussi pourrait parler, mais Gigondès a bien trop peur de se compromettre.

Du crime de Boulogne, il n’est plus question. L’affaire est _classée_, c’est-à-dire oubliée. M. Mornas a sincèrement pleuré sa femme et il aura de l’avancement.

Ainsi va le monde.

PARIS. TYPOGRAPHIE DE E. PLON ET Cie, RUE GARANCIÈRE, 8.

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