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On reconduit le condamné à sa prison. Son fils qui l’attendait à la sortie de Westminster se jette à ses genoux et lui demande de le bénir. More lui dit adieu et monte dans la barque. Un cher ami, Sir William Kingston, _constable_ de la Tour, l’accompagne et ne peut retenir ses larmes. Ce que voyant More le réconfortait avec d’aussi bonnes paroles que possible. «Cher Mr. Kingston, ne vous désolez pas et prenez la chose du bon côté. Car je prierai pour vous et Mylady votre femme et nous serons ensemble heureux dans le ciel, toujours et toujours.» Pour ce qui suit, Roper seul a droit de parler.

«Quand Sir Thomas More se rendait de Westminster à la Tour, sa fille, ma femme, désireuse de le revoir encore une fois et d’avoir sa dernière bénédiction, s’était placée près du débarcadère, à l’endroit où il devait passer pour rentrer à la Tour. De là, épiant sa venue, dès qu’elle l’aperçut, elle se mit à genoux pour recevoir sa bénédiction, puis s’avançant en toute hâte et s’oubliant elle-même, elle s’élança vers lui, courant à travers la foule et le bataillon de la garde qui l’escortait avec des haches et des hallebardes. Alors, devant tout le monde, elle l’enlaça de ses bras, et suspendue à son cou, elle l’embrassait longuement. Lui, goûtant fort ces témoignages d’amour filial, bénissait sa fille et lui répétait de pieuses paroles de résignation. Alors elle le quitta, puis se disant qu’elle ne l’avait pas encore assez vu, et ne faisant attention ni à elle-même ni à l’encombrement de la foule, elle revint brusquement sur ses pas, courut de nouveau à lui, remit ses bras autour de son cou, et tous deux, à plusieurs reprises ils s’embrassèrent avec une vive tendresse. Enfin le cœur bien gros, et très malgré elle, elle le laissa aller et beaucoup pleuraient à ce lamentable spectacle.»

Ces choses se passaient le 1er juillet. Le lundi suivant, 5 juillet, sûr que le supplice ne pouvait plus tarder longtemps, More se défit de son cilice qu’il envoya à sa fille Marguerite, avec une lettre, la dernière et la plus précieuse de toutes.

«Que Dieu te bénisse, ma chère fille, et ton cher mari et ton petit garçon, et tous mes filleuls et tous nos amis. Rappelle-moi dès que tu le pourras à ma chère fille Cécile. Que Dieu l’aide! Je lui envoie un mouchoir. Et que Dieu réconforte son mari, mon cher fils. Ma bonne fille Dauncy a une image sur parchemin que tu m’avais donnée de la part de Lady Conyers, son nom est par derrière. Dis-lui que je la prie de renvoyer cette image à cette dame en souvenir de moi. J’aime spécialement Dorothée Colley et je te recommande d’être bonne pour elle: je me demande si c’est d’elle que tu m’écrivais. Si c’est de l’autre, je te prie d’être bonne pour elle aussi et de la consoler dans son affliction, et aussi pour ma bonne fille Jane Aleyn. Dis-lui, je te prie, une bonne parole, car elle m’a demandé de te dire d’être bonne pour elle. Je t’encombre de commissions, ma chère Marguerite, mais j’espère bien que mon attente ne durera pas plus longtemps que jusqu’à demain. C’est la fête de saint Thomas et l’octave de saint Pierre. Le jour serait bien choisi pour moi.»

A ce moment de sa lettre, la pensée de cette rencontre de l’autre jour lui revient plus poignante et plus douce.

«Jamais je n’ai plus aimé ta façon de faire envers moi que lorsque tu es venue m’embrasser une dernière fois, car il me plaît que l’amour filial et la tendresse d’un bon cœur oublient de faire attention aux usages mondains. Adieu, ma chère enfant, et prie pour moi, comme je ferai pour toi et tous tes amis, pour que nous puissions être heureux ensemble au ciel. J’envoie aussi à ma chère fille Cléments sa pierre d’algorithme et je lui donne, ainsi qu’à mon filleul, ma bénédiction. Je te prie aussi de me rappeler à mon cher fils Jean More. J’ai bien aimé aussi la façon naturelle (dont il m’a parlé l’autre jour[166]). Que Dieu le bénisse lui et sa femme, ma chère fille, envers qui je lui demande d’être bon, car elle le mérite bien, et si mes terres lui reviennent, qu’il respecte mes dernières volontés envers sa sœur Dauncey. Et que Notre-Seigneur bénisse Thomas[167], et Augustin et tous les enfants qu’ils auront[168].»

[166] Le texte porte simplement: _I liked well his natural fashion_. More parle, évidemment, de la dernière rencontre.

[167] Cresacre More est compris dans cette bénédiction. Relatant cette lettre, dans la vie de Th. More, il met entre parenthèses, après le nom de _Thomas_, alors encore un enfant (_who was my father_).

[168] B. I., p. 427-428.

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