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L’année 1534 s’achève sur un redoublement de rigueur. More est au secret. Puisque les supplications de sa famille n’ont servi de rien, on refuse maintenant toute permission de le visiter. En novembre, le parlement a voté une loi qui reconnaît explicitement le roi comme chef de l’Église d’Angleterre. More semble ne plus avoir de doute sur l’issue fatale. Les rares lettres qu’il peut envoyer aux siens sont plus affectueuses que jamais, lettres d’adieu, dirait-on, où il veut n’oublier personne ni les _babes_ avec leurs _nurses_, ni les _maids and all the servants_. A un codétenu qui vacille dans sa première résolution, il répète qu’il n’a jamais essayé de détourner qui que ce fût de prêter le serment. Enfin, pour être plus seul encore, il fait la nuit dans sa cellule et s’enfonce dans une prière plus recueillie et plus paisible. Chose irritante, on vient encore trop souvent le fatiguer de nouvelles supplications ou de suppléments d’enquête. A quoi bon? Il est trop clair maintenant que la colère du roi est à son comble et que le châtiment ne tardera pas. A la fin d’avril, il est convoqué devant une commission et refuse de s’expliquer sur le nouveau statut: «Je ne me mêle plus des choses de ce monde, répondit-il à Cromwell, et toute mon étude est de penser à la Passion du Christ et à la mort[162].»
[162] B. I. p. 402.
«Et me revoici en prison, tout comme avant, ni mieux, ni plus mal[163].» Une fois encore, le 6 mai, on laissa pénétrer sa fille. Le jour était bien choisi pour ce dernier assaut. De la fenêtre, More appuyé sur l’épaule de son enfant voyait passer les moines de la Chartreuse qu’on menait au martyre. «Regarde, Meg, lui dit-il tristement, comme ces bons pères vont joyeux à la mort; on dirait des fiancés sur le chemin de l’église. En retour de leur sainte vie et de leurs dures pénitences, Dieu leur fait la grâce de ne pas rester en cette vallée de misères et d’aller tout droit le rejoindre, tandis que ton pauvre père, Meg, comme un maudit pécheur qui a mené une vie pitoyable, Dieu ne le juge pas digne encore de la félicité éternelle et le laisse ici languir et souffrir[164].»
[163] _Ibid._, p. 403.
[164] B. I, p. 404.
Trois jours après, Cromwell, l’archevêque de Cantorbéry, le lord chancelier, le duc de Norfolk et le comte de Wiltshire, vinrent lui porter les nouveaux ordres du roi. Le silence n’était pas de mise et Sa Majesté voulait que More dît ce qu’il pensait du statut. More refusa de répondre. Mais enfin, lui dit-on brutalement, puisque vous ne vous souciez pas de vivre, pourquoi ne pas dire formellement que le statut est mauvais? Lui, répondit noblement: «Je ne suis pas un homme d’une vie assez sainte pour m’offrir hardiment et de moi-même à la mort. Dieu, pour châtier cette présomption, pourrait permettre que je succombe.»
La seconde bande des chartreux de Londres fut exécutée le 19 juin, l’évêque Fisher, deux jours après. On gardait More pour la fin. Le 1er juillet 1535 il comparut devant ses juges. C’était la première fois qu’il sortait de la Tour depuis ces longs mois d’emprisonnement et la foule eut peut-être quelque peine à reconnaître ce vieillard voûté, à la barbe longue, aux cheveux gris et qui marchait péniblement en s’appuyant sur un bâton. Qui aurait pensé, il y a cinq ans, que le chancelier d’Angleterre rentrerait un jour à Westminster pour y être condamné à mort?
L’acte d’accusation, rédigé en latin, est d’une longueur excessive. Embarrassé de faux rapports et de griefs imaginaires, il se base non sur la loi de succession, mais sur le dernier _Act_ du Parlement qui a proclamé la suprématie du roi sur l’Église d’Angleterre. More persiste dans l’attitude qu’il aurait jadis conseillée à un client et qu’il a choisie pour lui-même. Il refuse de s’expliquer sur le statut. Ce sont là choses dont il ne se mêle point. Il n’approuve ni ne condamne et garde pour lui ce qu’il pense. Vraiment c’est plaisir que de le voir défendre ce terrain avec sa vigueur et subtilité ordinaires. L’issue du procès n’est pas douteuse, mais le vieil avocat semble vouloir une dernière victoire avant de faire ses adieux à la barre. «Il n’y a pas de loi au monde, dit-il aux jurés, pour punir un homme qui refuse de parler. Nos paroles et nos actes vous appartiennent mais nos secrètes pensées relèvent de Dieu seul.» L’attorney-général est obligé de l’interrompre de peur que les juges ne soient ébranlés: on appelle un faux témoin, un certain Rich, qui prétend que l’accusé lui a tenu des propos séditieux. More se redresse. Tantôt le chrétien pardonnera, mais pour l’instant, c’est l’avocat, c’est l’homme d’honneur qui parle et de quelle voix vibrante!
«Si j’étais homme, Messeigneurs, à me rire d’un serment, je ne serais pas en ce lieu, à cette heure, au banc des accusés. Et si vous n’êtes pas parjure, Mr. Rich, je consens à ne jamais voir la face de Dieu--chose que je ne dirais pas même pour gagner le monde entier.»
La séance continua dans les formes consacrées. Le jury disparut quelques minutes, et rentra bien tôt, comme pressé par l’évidence du crime. L’accusé était déclaré coupable. Le chancelier n’avait plus qu’à s’incliner à son tour et à prononcer la sentence.
A cette fois, More pouvait parler clair. Jusqu’ici, par scrupule professionnel et surtout pour ne pas tenter Dieu en abandonnant sa propre défense, il a cru devoir jouer son rôle dans cette comédie de légalité. Mais le rideau est tombé avec la sentence. Il n’y a plus là ni témoins, ni avocats, ni juges, plus rien qu’un chrétien confessant sa foi au milieu de pauvres hommes qui l’aiment, qui l’admirent, et qui savent qu’il a raison.
«Ainsi, Messeigneurs, je ne suis pas tenu de conformer ma conscience aux lois d’un royaume, quand ces lois sont contraires à la chrétienté tout entière. Pour un évêque qui est avec vous, j’ai plus d’une centaine de saints qui pensent comme moi: pour votre parlement--et Dieu sait de quoi il se compose--j’ai l’approbation de tous les Conciles pendant mille ans: pour un seul royaume, j’ai de mon côté la France et tous les royaumes du monde chrétien[165].»
[165] B. I, p. 422.
Alors, une grande pitié le prit pour tous ces hommes qui n’osaient plus le regarder en face, et un sourire s’arrêta longuement sur ses lèvres, le sourire qu’il avait sans doute autrefois, quand il reconduisait ses amis à la porte de sa maison de Chelsea et qu’à force de bonne grâce il les remettait tous d’accord après une discussion philosophique plus orageuse.
«Non, je n’ai plus qu’une chose à vous dire, Messeigneurs, je veux seulement vous rappeler comment l’apôtre saint Paul, acteur et témoin au martyre de saint Étienne, vit maintenant de bonne amitié avec lui au ciel où il est allé le rejoindre. Ainsi pour vous et pour moi. C’est mon espoir et c’est ma prière fervente que Vos Seigneuries qui ont ainsi concouru à ma condamnation sur la terre, me retrouvent au ciel où nous nous réjouirons ensemble pour toujours.»
_Merrily_, nous entendons ce joli mot qu’il prononce mieux que personne, et nous voyons, car vraiment il semble encore être ici le maître, nous voyons ce noble geste d’adieu qui lève la séance et congédie les juges.
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