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De grand matin, le 6 juillet, Sir Thomas Pope, un des bons amis de More, envoyé par le roi et le conseil, vint avertir le condamné que l’exécution aurait lieu ce matin même, avant neuf heures. Le roi désirait aussi que More se contentât, au dernier moment, de quelques courtes paroles. «Vous faites bien de me le dire, répondit celui-ci, car je m’étais promis de parler un peu longuement. D’ailleurs je n’aurais rien dit qui pût donner offense à Sa Majesté, ni à personne. Mais qu’à cela ne tienne, je suis tout prêt à obéir au désir de Sa Majesté.» En revanche, il demanda qu’on lui fît la faveur de permettre à sa fille Marguerite d’assister à ses funérailles. Alors Sir Thomas Pope, lui disant adieu, ne put se retenir de pleurer. Ce que voyant, More le réconforta par ces paroles: «Calmez-vous, Mr. Pope, et ayez bon courage, car j’ai confiance que nous nous reverrons un jour avec grande joie, en un lieu où nous serons sûrs de vivre ensemble et de nous aimer pour toujours.» Et, pour le tirer de mélancolie, il ajouta une plaisanterie très innocente, mais qui paraîtrait aujourd’hui un peu gaillarde, et qu’il vaut mieux ne pas traduire[169].

[169] Cresacre More, ch. XI.

«Alors, continue ce bon Crésacre, Sir Thomas comme un qui a été invité à un banquet solennel, mit son plus beau costume, une superbe robe de soie que son parfait ami, Mr. Antoine Bonvisi, noble citoyen de Lucques, en Italie, lui avait envoyé pour la circonstance. Ce que voyant, le lieutenant de la Tour, qui comptait hériter de cette robe, lui conseilla de l’enlever, pour qu’elle ne tombât pas entre les mains d’un manant. «Comment, Mr. le lieutenant, dit Sir Thomas, comment voulez-vous que je tienne pour un manant celui qui va me rendre un service si signalé? En vérité, je voudrais que la robe fût toute d’or et ce ne serait pas de trop, car saint Cyprien, ce fameux évêque de Carthage, donna à son bourreau trente pièces d’or, pour l’inestimable bienfait qu’il allait lui procurer.» Et pourtant comme le lieutenant insistait, par amitié pour lui, il ne voulut pas lui refuser cette bagatelle, il changea de robe et en mit une de laine. Pourtant du peu d’argent qui lui restait il réserva au bourreau un angelot d’or pour bien montrer qu’il ne lui voulait pas de mal.»

Ne nous méprenons pas sur la portée de ces lignes; au matin de son supplice, notre Thomas More est bien toujours le même homme. Pas trace d’exaltation ni d’enthousiasme. Il est calme plus que joyeux et il va à la mort plutôt comme à une formalité indifférente que comme à une fête, Anglais jusqu’au bout, sans essayer de certains élans qui ne sont pas dans sa nature, sans chercher de grandes paroles. Addison l’a fait remarquer en une page classique: «L’innocente gaîté de son esprit, dit-il, ce trait caractéristique de toute sa vie ne l’abandonne pas au dernier moment. Sa mort est tout d’une pièce avec sa vie. Aucun changement d’allure, pas d’affectation, pas de contrainte. Dans peu de temps sa tête ne sera plus sur ses épaules mais pour lui, il n’y a rien dans cet accident qui doive modifier les dispositions habituelles de son esprit[170].» S’il plaisante en disant adieu à Sir Thomas Pope, et tout le long de la route funèbre et sur l’échafaud, c’est que chez lui l’_humour_ est de tous les instants. Il ne songe ni à se raidir contre la peur ni, encore moins, à faire étalage d’héroïsme. Tout au plus veut-il dérider les compagnons désolés de sa dernière promenade. Burnett nous confie que ces bons mots de la fin parurent indécents à plusieurs, la mort étant chose trop solennelle pour qu’on s’amuse avec elle. Lui-même est trop intelligent pour s’avancer jusque-là, mais il incline à croire qu’une telle allure est plus d’un stoïcien que d’un chrétien[171]. Pauvre méchanceté d’un homme qui a quelque raison de ne pas admirer le simple courage et la candeur des belles âmes. A vrai dire, je ne vois rien là qui soit proprement ni stoïque ni chrétien. Plus effrayé, moins sûr de la récompense éternelle, le condamné aurait sans doute changé de façon, mais la grâce longtemps demandée, lui permet de rester fidèle à sa nature. Le martyr doucement moqueur que nous allons entendre est le Thomas More de tous les jours. Répétons d’ailleurs ce que nous observions tout à l’heure à propos de ses écrits. Cette _humour_, comme toute _humour_, n’est que de surface. La vie intime de Thomas More, à un pareil moment, n’est pas là. Moins spontanées, moins imprévues, ces plaisanteries n’auraient plus de saveur. En vérité, au fond de son cœur, comme ses frères, les martyrs de tous les temps, More s’entretient avec Dieu, demande humblement la grâce dont il a besoin, et s’abstrait de tout pour ne plus voir que «le ciel entr’ouvert et Jésus assis à la droite de son Père[172]».

[170] Spectator. No 349.

[171] Burnett. Pocock, H. of the reformation, t. I, p. 557.

[172] On peut rapprocher les tranquilles bons mots de Th. More des éclats de rire d’Anne Boleyn, quand l’heure du supplice eut aussi sonné pour elle. Bossuet est bien dur et bien injuste pour la pauvre femme: «Elle s’est mise à rire soit par l’ostentation d’une intrépidité outrée, soit que la tête lui eût tourné aux approches de la mort» et il lui semble que Dieu voulait «que la fin de cette princesse tînt autant du ridicule que du tragique». Variations, livre VII. Non, ce rire, purement nerveux, n’a rien de ridicule.

«Il fut donc conduit sur les neuf heures par Mr. le Lieutenant hors de la Tour. Sa barbe était longue, contrairement à l’usage de toute sa vie. Il portait à la main une croix rouge et ses yeux regardaient le ciel. Comme il passait près de la maison d’une bonne femme, celle-ci lui offrit un verre de vin. Il refusa en disant: «Le Christ, dans sa passion, n’a bu que du vinaigre.» Une autre femme survint, criant après lui pour certains livres qu’elle disait lui avoir donnés en dépôt quand il était chancelier. «Bonne femme, lui dit-il, encore un peu de patience. Dans une heure Sa Majesté le roi m’aura débarrassé de tous ces soucis.» Une autre, subornée sans doute par ses ennemis pour l’insulter, le suivait, en criant qu’il lui avait fait une grande injustice quand il était chancelier. Il lui répondit «qu’il se rappelait très bien sa cause et que s’il avait en ce moment à la juger, il ne changerait rien de sa première sentence...»

Il était maintenant à l’endroit du supplice. Comme l’échafaud ne lui paraissait pas solide, il dit plaisamment au lieutenant: «Je vous prie, monsieur, de vouloir bien m’aider à monter sans mésaventure: pour descendre, je me tirerai d’affaire tout seul.»

Alors il commença à parler au peuple qui était en foule pour le voir et l’entendre, mais le shérif l’interrompit. Il se contenta donc de leur demander en peu de mots de prier pour lui et de lui rendre ce témoignage qu’il mourait dans et pour la sainte Église catholique, serviteur fidèle et de Dieu et du roi. Ayant ainsi parlé il s’agenouilla et récita pieusement le _Miserere_. Puis, il se redressa joyeusement et comme le bourreau s’avançait pour lui demander pardon, il l’embrassa et lui dit: «Tu vas me rendre en ce jour le plus grand service qu’homme mortel me puisse rendre. Allons, mon garçon, prends courage et que ta besogne ne t’effraie pas, mon cou est très court, ne va pas perdre ta réputation en frappant à côté.» Lorsque le bourreau voulut lui bander les yeux, il dit: «Je me les banderai moi-même.» Puis se plaçant lui-même sur la planche, il dit au bourreau d’attendre qu’il eût écarté sa barbe «car, dit-il, celle-ci n’a pas commis de trahison.» Ainsi allègrement et avec grande joie spirituelle, il reçut le coup fatal, et alors il réalisa la vérité de ces paroles, souvent répétées par lui, qu’un homme peut être décapité sans grand dommage, et bien au contraire pour son indicible bien et son bonheur éternel[173].»

[173] Cresacre More. Chap. XI.

BIBLIOGRAPHIE

ŒUVRES DE MORE:

_English works_ (avec plusieurs lettres de More) édit. Rastall, 1557.

_Opera latina._ Francfort, 1689.

Plusieurs lettres sont insérées ou résumées dans les _Calendars_. On trouvera commodément: la lettre à Dorpus, dans l’édition des lettres d’Érasme (Lond.);--la lettre au moine qui avait attaqué Érasme, et la lettre à l’Univ. d’Oxford, dans les appendices de Jortin. (Erasmus III).

Le _Bibliographical Dictionary of the english catholics_ (J. Gillow, 1902) donne une excellente bibliographie de More. Je me borne à rappeler quelques traductions franç. de l’_Utopia_: Jean le Blond (1550), Sorbière (1643), et Guendeville (1715).

DOCUMENTS CONTEMPORAINS:

_Calendars, Rolls Series._

_Letters and papers_ Henri VIII (vol. 3 et suivants), édités par Brewer, J. Gairdner, H. Broodie.

_Spanish state papers_ (vol. II et suivants), édit. Bergenroth et P. de Gayangos.

_Venitian._ III, IV. Rawdon Brown.

_Baga de Secretis._ Texte du procès.

_Erasmi epistolæ_, Lond. (1642) et Le Clerc.

Les dates des lettres sont très exactement fixées dans la trad. de F. M. Nichols, qui malheureusement s’arrête à l’avènement de Henri VIII.

_Sir H. Ellis_, Original letters.

VIES DE THOMAS MORE:

_Contemporaines ou quasi contemporaines._ Roper (édit. Singer). Ms. Harpsfield, Brit. Mus. Harl. 6,253--_Th. Stapleton_, 1588--et un bon résumé de ces trois ouvrages, écrit en 1599 et édité par Wordsworth. _Eccl. biogr._, t. II.

_Vies anglaises._ Cresacre More, édit. Hunter, 1828; Walter, 1840; Bridgett, 2 éd., 1892; W.-H. Hutton, 1895.

_Françaises._ Traductions de Stapleton et de Walter.

_Italiennes._ Dom. Regi 1675, voit surtout en M. le chancelier.

Deux ou trois vies allemandes, mais _out of date_.

NOTICES, OU CHAPITRES DE LIVRES:

Mackintosh. _Lives of British Statemen._

Campbell. _Lives of the Chancellors._

D. Nisard. _Études sur la Renaissance._

Seebohm. _Oxford reformers._

Lilly. _Renaissance types._

Sydney Lee. _Dict. of national biography._

LIVRES DE FANTAISIE:

Ellis Heywood. _Il Moro._

Miss Manning. The household of sir Th. More.

_Philomorus_ (sur les épigrammes latines de More) (Marsden).

HISTOIRE GÉNÉRALE:

Brewer. _The reign of Henry VIII._

Dixon. _H. of the Church of England._

Friedmann. _Anne Boleyn._ (La traduction franç. revue par l’auteur est plus complète.)

Gairdner. _The english church in the XVI c._

Gasquet. _Henri VIII and the E. Monasteries_ (trad. du Lac).

_The eve of the reformation._

_The english bible._

BIOGRAPHIES DES CONTEMPORAINS:

_Dictionary of national biography._

Bridgett. _Life of Fisher_, 1888.

Van Ortroy. _Vie de Fisher._ Bruxelles, 1893. Réédition d’une ancienne vie latine, avec des notes très précieuses. Cf. p. 35 l’attribution à Ph. Dumont de la fameuse lettre sur le martyre de More, longtemps attribuée à Érasme.

Les différentes _vies d’Érasme_, Jortin, Drummond, Feugère, Amiel, Froude, etc., etc.

Creighton, _Wolsey_, etc., etc.

ICONOGRAPHIE:

Portrait d’Holbein que possède M. E. Huth. Cf. une excellente photogravure dans le Henry VIII de Pollard, 1902.

Une bonne étude de Holbein à Windra. Le dessin à la plume du musée de Bâle. Cf. _Gillow_.

TABLE DES MATIÈRES

Avant-propos III Sources de la vie de More V Chapitre I.--Années de jeunesse 1 Chapitre II.--Érasme et Thomas More 21 Chapitre III.--Vie intime 43 Chapitre IV.--Vie publique 73 Chapitre V.--Thomas More et l’invasion luthérienne 95 Chapitre VI.--Thomas More écrivain 111 Chapitre VII.--Le conflit 139 Chapitre VIII.--Le martyre 165 Bibliographie 189

51937.--IMPRIMERIE GÉNÉRALE LAHURE

9, rue de Fleurus, 9

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