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Mais de plus touchantes visites sont éternellement liées dans la mémoire des hommes à l’histoire de ces longs mois de prison. A vrai dire, il a manqué un Platon pour écrire sous la dictée du juste mourant, et nous n’avons que la lettre longue et pesante où Marguerite Roper raconte ses derniers entretiens avec son père. Telle quelle pourtant, cette lettre est d’un prix inestimable, et je regrette de ne pouvoir la transcrire tout entière. La jeune femme avait obtenu à deux ou trois reprises la permission de s’entretenir avec More. En haut lieu, on espérait que cette intervention suprême de son enfant préférée aurait peut-être enfin raison de l’obstination du condamné. La chère _Meg_ ressemblait trop à Thomas More, il avait fait d’elle depuis trop longtemps la compagne de ses plus habituelles pensées pour que celle-ci ne sentît pas au fond de son cœur que son père avait raison contre tout le monde. Mais elle était possédée par le désir de le sauver à tout prix, et elle essayait de fermer les yeux à l’évidence. Manifestement elle ne trouverait pas de raisons nouvelles. De plus habiles qu’elle avaient épuisé tous les moyens de conviction. Mais elle résumait en elle, si j’ose ainsi parler, d’une façon touchante, tout ce qui pouvait décider Thomas More à se cramponner, ou bien à se résigner à la vie. C’est la beauté douloureuse de cette rencontre. Nous savons d’avance que la demande est sans espoir, mais nous souffrons avec elle et avec lui en pensant à ce qu’ils durent éprouver tous deux dans cette longue entrevue qui leur rappelait tout le passé, et où se déchiraient cruellement tous les voiles de l’avenir. La lettre de Marguerite Roper a aussi cet avantage de nous montrer Thomas More au naturel. A travers les phrases encombrées de la jeune femme, nous l’entendrons vraiment parler lui, tantôt et le plus souvent avec cette abondance un peu doctorale qui ne lui déplaisait point, tantôt avec de vives saillies d’_humour_, de malice et de tendresse.

«A la dernière visite que je lui ai faite (la lettre de Marguerite est adressée à Alice Alington, sa belle-sœur), nous parlâmes d’abord un peu de temps de ses maladies, et de son ancienne faiblesse de poitrine et de cette récente attaque de gravelle et de pierre, et du rhumatisme qui parfois, pendant la nuit, engourdit ses jambes. Je vis, à ce qu’il me dit, qu’aucune n’avait empiré. C’est toujours à peu près la même chose, avec des hauts et des bas. Pour le moment il souffrait à peine et avait aussi bonne mine que possible. Nous récitâmes donc ensemble les sept psaumes et les litanies, puis nous nous assîmes et, tout à la joie d’être ensemble, nous nous entretînmes d’abord d’autre chose, de la belle façon dont ma mère, mon frère et mes sœurs portaient l’épreuve, et comment chaque jour les détachait un peu plus du monde et les rapprochait de Dieu. Je lui dis comment toute la maison, tous les voisins et ses autres bons amis le recommandaient diligemment à Dieu dans leurs prières[157].»

[157] La lettre de Marguerite est imprimée à la fin des œuvres anglaises de More. Ses biographes en donnent de longs extraits: on la trouve aussi reproduite intégralement, et plus facile à lire, dans l’appendice de la vie de More par Roper, édition Singer, 1832.

Ce préambule achevé, elle aborde de front l’objet de sa visite, répétant à More qu’il pourrait bien suivre l’exemple de tant de «grandes, sages et savantes personnes», puis, sortant un papier, elle ajouta: «J’ai là une lettre de ma sœur Alington, qui fait bien voir que si vous ne changez d’avis, vous perdrez tous ceux de vos amis qui sont capables de vous être utiles... Là-dessus, mon père me regarda en souriant: «Ah! ah! Madame Ève, ne voilà-t-il pas que ma fille Alington a joué avec vous le rôle du serpent, et vous a dépêchée ici, avec une lettre, pour essayer d’amener votre père à prêter un serment contre sa conscience!...» Et puis ses yeux redevinrent tristes et il me dit d’un ton grave: «Marguerite, mon enfant, à nous deux nous avons souvent déjà discuté la chose... et je t’ai déjà répondu que si je pouvais obéir au roi sans offenser Dieu, il y a beau temps que j’aurais prêté ce serment, et avec plus d’allégresse que personne.»

La lettre d’Alice Alington avait été évidemment écrite pour être mise sous les yeux de More, et n’était autre chose qu’un avis détourné du Lord Chancelier. Celui-ci, en effet, quelques jours auparavant, était allé chasser le chevreuil, et non sans dessein, dans le parc du mari d’Alice, et il avait prié celle-ci de le venir voir le lendemain. Alice s’y était rendue de bonne heure, toute joyeuse, s’attendant à quelque bonne nouvelle pour celui qu’elle appelait son père. Après des protestations d’amitié pour More... le Chancelier avait ajouté: «En vérité, je me félicite de n’avoir point d’instruction, si ce n’est pour me rappeler deux ou trois fables d’Ésope, celle-ci entre autres. Il y avait un pays dont tous les habitants, sauf quelques sages, étaient fous. Ces sages prévoyant qu’il devait tomber une grande pluie qui rendrait fous tous ceux qui en seraient mouillés, se creusèrent des cavernes sous terre, où ils attendirent que la pluie fût passée. Alors ils reparurent au jour, pensant bien qu’ils allaient faire des fous tout ce qu’ils voudraient. Mais ceux-ci les repoussèrent et s’obstinèrent à se gouverner eux-mêmes. Alors les sages se repentirent, mais trop tard, de ne pas s’être laissé mouiller comme tous les autres[158].» Alice ne s’était point trompée sur le sens de cette fable et avait supplié le Chancelier de s’employer, une fois encore, au salut de More. Les hommes d’alors étaient décidément moins pressés que nous. Audley, dont aussi bien les jours n’étaient pas en danger, n’avait pas laissé partir la jeune femme sans lui infliger une autre fable. Celle-ci nous est déjà connue. More, qui peut-être la tenait de cette même lettre d’Alice, en tire un des chapitres du traité qu’il rédigeait alors. C’est l’histoire de l’âne et du loup qui vont à confesse. Dans la version d’Audley, l’âne, en tout semblable à celui de La Fontaine, était, pour une peccadille, pour un scrupule, renvoyé au tribunal de l’évêque, tandis que le loup continuait, en toute tranquillité, ses brigandages.

[158] Nisard, p. 270, 271.

«Le chancelier, ajoute Nisard, avait du moins le mérite, étant du côté des fous et des loups, de ne pas affecter, comme le roi son maître, la sagesse ni les scrupules.»

Confuse, la pauvre Alice n’avait su que répondre à toute cette littérature, et elle avait envoyé tel quel l’équivoque message pour que Marguerite le transmît au prisonnier. More lut la lettre que lui tendait sa fille, et, détail caractéristique:

«Quand il fut arrivé à la fin, il se mit à la relire depuis le commencement. Et il ne se hâtait en aucune façon, mais au contraire il la méditait à loisir, pesant chaque mot. Puis, après une pause, il me dit: «Oui, c’est bien là ma fille Alington, telle que je l’ai toujours vue, telle qu’elle sera toujours, aussi naturellement occupée de moi que vous, mes enfants[159]. D’ailleurs, moi aussi je la tiens tout à fait pour un des miens, et je l’ai élevée comme vous, et Dieu merci ça n’a pas été sans fruit, et voici que maintenant elle élève très bien ses enfants. Car Dieu lui en a envoyé une belle provision, et je prie Notre-Seigneur de les lui garder et de faire qu’ils lui donnent beaucoup de joie, et aussi à mon fils, son brave homme de mari... Je leur suis tout dévoué, écris-le leur. Ce qu’elle a fait en tout ceci est plein de sagesse, et lui ressemble tout à fait.»

[159] Alice était née du premier mariage de Lady More.

Ainsi sa première pensée allait à ces bons cœurs en détresse, mais le lord Chancelier n’aura rien perdu pour attendre.

«Entre nous, Meg, ni Monseigneur ni ses fables ne me touchent guère. Mais puisque dans sa sagesse, et pour me divertir, il les a contées à une de mes filles, ainsi, pour me divertir avec toi, mon autre fille, je m’en vais m’amuser à leur répondre.»

Que le lecteur prenne patience et se rappelle qu’il a devant lui un père tout occupé à distraire son enfant. Ainsi jadis devait-il faire quand il tenait la petite Meg sur ses genoux, forgeant des histoires interminables pour lui faire oublier ses menus chagrins. More d’abord--et c’est une malice d’homme de lettres--rappelle à sa fille que la première des deux énigmes ne fait pas honneur à l’invention du chancelier. La fable de la pluie qui rend fous tous ceux qu’elle mouille était un dicton de Wolsey, que Lord Audley, peu riche de son fonds, avait trouvé dans les traditions de la chancellerie. More, s’appliquant la fable avec bonne grâce, en portait un jugement plein de sens. «Si les sages, remarquait-il, au sortir de leur trou, regrettaient de ne pas être fous, par dépit de voir les fous se refuser à être gouvernés par eux, ces sages avaient dû recevoir quelques gouttes de pluie jusque dans leurs cachettes souterraines» et il ajoutait: «J’espère que Lord Audley m’aura compté parmi les fous, au nombre desquels je me range moi-même, et où me place mon nom en grec. Il est très vrai que Dieu et ma conscience savent combien peu je mérite d’être compris parmi ceux qui désirent tant de gouverner les autres[160].» Il avait un peu élevé le ton à la fin de sa glose, mais la seconde fable le remet en joie.

[160] Ce raccourci est emprunté à Nisard, p. 271-272. Dans le texte même, le commentaire n’en finit plus.

«Celle-ci, Marget, ne m’a pas l’air d’être d’Ésope, car puisqu’elle roule sur la confession il faut qu’elle date de l’ère chrétienne. En Grèce, avant Notre-Seigneur, on n’usait pas de la confession, pas plus les hommes d’alors, que les bêtes d’aujourd’hui. Mais quoi! peu nous importe qui l’a faite, et je n’en veux disputer la gloire à Ésope.»

Et ce fut encore un long commentaire suivi d’une longue histoire. More voulait bien être l’âne de la fable, mais il se refusait à reconnaître que la démarche qu’on exigeait de lui fût une simple peccadille. En tous cas sa conscience était ainsi faite, et l’exemple même du vieil évêque Fisher ne la pourrait ébranler.

«En vérité, mon enfant, je suis bien décidé à ne jamais cheviller mon âme au dos de qui que ce soit, serait-ce même le plus saint homme de nos jours.»

D’ailleurs est-il bien sûr que personne au fond ne pense comme lui?

«Laisse les vivants et remonte à ceux qui sont morts, et que Dieu, j’espère, a reçus au paradis. Je suis sûr que le plus grand nombre de ceux-ci, quand ils vivaient encore sur la terre, auraient jugé de ces choses comme je fais... et je prie Dieu que mon âme reste en compagnie de leurs âmes. Encore ne puis-je tout te dire[161]. Mais, pour conclure, mon enfant, comme je t’ai dit souvent, je ne prends sur moi ni de définir ni de discuter en ces matières, je n’attaque ni ne condamne l’attitude des autres, jamais je n’ai dit une parole ni écrit une ligne contre la décision du parlement, et je ne me mêle en rien de la conscience de ceux qui pensent ou disent qu’ils pensent autrement que moi. Je ne damne personne, mais ma conscience en ce point est telle qu’il y va pour moi de mon salut. De cela, Meg, je suis aussi convaincu que de l’existence de Dieu...» Vous pouvez penser, ma sœur, comme j’étais triste en l’entendant s’exprimer de la sorte et comme j’avais le cœur gros à la vue du péril qui le menaçait. Lui, voyant mon chagrin, sourit dans mes yeux et me dit: «Eh! bien, Marget, mon enfant, qu’est devenue notre mère Ève? à quoi pense-t-elle? à quel serpent demande-t-elle un nouveau moyen de décider le père Adam à manger la pomme?» En vérité, lui dis-je, je ne puis aller plus loin, et me voilà, comme _Cressida_ dans Chaucer, _au bout de mon esprit_. Puisque l’exemple de tant de graves personnages ne vous émeut pas, que puis-je ajouter sinon de vous servir la raison que maître Harry Patenson a trouvée (c’était l’ancien fou de More). Celui-ci, en effet, rencontrant l’autre jour un de nos gens et ayant appris de lui où vous étiez, entra dans une grande colère: «Quoi donc? criait-il, quelle mouche l’a piquée? Eh! ne peut-il pas prêter ce serment, je l’ai bien prêté moi-même!» Et moi, comme lui, il ne me reste qu’à vous dire: Pourquoi refuser le serment, je l’ai bien prêté moi-même. Cela le fit rire et il répondit: Oui, voilà qui ressemble tout à fait à Ève, laquelle n’offrait de si mauvais fruit à Adam qu’elle n’en eût mangé avant lui.»

[161] More a répété souvent qu’il ne pouvait dire toutes les raisons qui lui faisaient un devoir de refuser le serment.

Et le dialogue continue...

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