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_A fainter heart_, nous pouvons, je crois, prendre ces mots à la lettre. More n’avait pas un de ces tempéraments de soldat chez qui une certaine vigueur première renforcée par l’éducation atténue la naturelle lâcheté du système nerveux, et l’horreur de l’imagination pour toute souffrance physique. Avec peut-être plus de sérénité qu’Érasme, il a pourtant, comme son ami, une sensibilité un peu craintive et leur vie à tous deux, facile et douce pour l’époque avait laissé intacte la tendresse délicate de leur nature[154].

[154] On se rappelle qu’Érasme, à Venise, ne put jamais se faire au régime par trop italien et sommaire, de ses amis, les Alde, chez qui il vivait. La poitrine de More, surtout vers la fin donnait des inquiétudes à sa famille et la pierre, cette terrible rançon de la science d’alors, les menaçait tous deux.

D’ailleurs le cilice que le plus fervent des deux, More jugeait nécessaire pour résister aux tentations communes n’avait pas fait de lui un de ces héros qui vont allègrement à la torture et loin de se donner l’air de tenir pour bagatelle le supplice qui l’attendait, More en avouant simplement ses frayeurs, tâchait de ne pas trop regarder inutilement de ce côté-là et de s’en remettre avec une confiance d’enfant aux provisions de courage qui lui viendraient du ciel en temps opportun.

Pour la prison en elle-même, si rigoureuse fût-elle, il n’avait aucune peine à lui faire bon visage. Homme d’étude et de prière, il avait gardé de ses anciennes velléités de vie religieuse, une sorte de nostalgie de la solitude, et toutes les alertes de ces dernières années l’avaient préparé à regarder ce repos comme une grâce. La Tour fut donc pour lui une chartreuse, et sa chambre de prisonnier une cellule. Jamais moine ne s’habitua plus suavement à la monotonie de sa règle. Le _dialogue sur la tribulation_, écrit au cours de ces quatorze derniers mois, est le plus reposé, le plus souriant de tous ses livres et s’il avait été seul à souffrir, le condamné eût cru avoir la part de bonheur que sa philosophie peu exigeante rêvait en ce monde.

«Je crois, disait-il à sa fille, que ceux qui m’ont mis ici s’imaginent m’avoir fait une grosse peine, mais je t’assure sur ma foi, que n’eût été pour ma femme et vous mes enfants, il y a beau temps que je me serais enfermé moi-même, et dans une plus étroite prison. Mais enfin puisque je ne suis pour rien dans ce qui arrive, je compte que Dieu me remplacera au milieu de vous. Pour ce qui me concerne, Dieu merci, je ne me trouve pas plus mal qu’à la maison, et il me semble que Dieu me met sur ses genoux et me berce comme un enfant gâté[155].»

[155] B. I, p. 367.

Mais, à Chelsea, la désolation de tous ces pauvres cœurs était indicible. Il les avait pourtant préparés de longue main à l’épreuve et comme un maître trop savant qui ne s’aperçoit pas de l’instant où seule l’affection de ses élèves continue à le suivre, naïvement, il s’était cru compris lorsque avec tant de paisible conviction il leur parlait du rien de la vie. Or voici que tout était à recommencer.

D’âge mûr et d’âme bourgeoise, Lady More était la plus difficile à convaincre. Bonne jusqu’à se priver de tout pour pourvoir de son mieux à l’entretien du prisonnier, elle n’essayait même pas de prêter un sens raisonnable à l’étrange caprice de son mari. Pourquoi ne voulait-il pas faire comme tout le monde et imiter tant d’honnêtes gens de leur connaissance? Il avait eu bien des lubies en sa vie, mais celle-ci passait toute limite. «Bonjour, bonjour M. More, lui dit-elle à leur première rencontre,--c’est Roper qui nous le raconte, et en lisant son naïf récit on croit entendre la bonne dame--bonjour, bonjour, et quelle merveille que vous qui jusqu’ici avez passé pour sage, vous vous donniez maintenant des airs de fou? A quoi pensez-vous de préférer cette prison étroite et sale où vous n’avez pour compagnie que les rats et les souris quand vous pourriez jouir de votre liberté et des faveurs du roi. Pourquoi ne pas faire ce que font tous les évêques et les plus savants hommes du royaume? Et dire que vous avez à Chelsea votre belle maison, votre bibliothèque, votre galerie, votre jardin, où vous pourriez vivre content en compagnie de moi, votre femme, et de vos enfants; par Dieu, quel plaisir pouvez-vous trouver à rester ici?» Après quoi--continue Roper--lui, l’ayant écoutée tout du long tranquillement et d’un air joyeux, il lui demanda: «Est-ce que cette maison n’est pas aussi près du ciel que la mienne?» A quoi elle, comme elle faisait toujours quand les paroles de son mari n’étaient pas de son goût, répondit: «Ta, ta, ta.--Comment Dame Alice, n’est-il pas vrai?» Et elle: «Bon Dieu, bon Dieu, mon pauvre homme, ne sortirez-vous pas d’ici?»...

Une page du _Dialogue sur la tribulation_ nous la montre encore furetant dans le cachot, inspectant sur le plancher et le long des murs les bottes de paille que More a fait venir pour se préserver du froid, regardant en gémissant les fortes serrures et s’écriant que pour elle, la nuit, sous le poids de pareilles portes, elle ne pourrait pas respirer[156]. Vraiment, on ne sait s’il faut rire ou pleurer, quand on les voit ainsi tous deux si unis et si loin pourtant l’un de l’autre, elle le traitant comme un enfant capricieux qu’on laisse parler sans l’entendre, lui coupant court à des réponses inutiles, et attendant gentiment qu’elle ait fini de gronder.

[156] Dialogue, livre III, chap. XX.

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