Advertisement
En ce même mois de mars 1534, le parlement vota un _Act_ qui confirmait le mariage d’Henri et d’Anne Boleyn, en garantissant aux enfants de celle-ci le droit de succession à la couronne. Quiconque s’opposerait à cet _Act_ serait coupable de haute trahison, et pour couper court aux réticences, tous les sujets du royaume étaient mis dans la nécessité de s’engager par serment devant le roi lui-même ou ses délégués, à observer dans son intégrité la nouvelle loi. La formule de ce serment, rédigée par la commission, ne se contentait pas de reconnaître les droits d’Anne Boleyn et des enfants qui naîtraient d’elle, mais elle s’aggravait encore d’un préambule où l’autorité du Souverain Pontife était formellement rejetée.
On obéit en masse. D’ailleurs l’exécution de la _holy maid_ ne servit pas peu à vaincre les répugnances et le moyen vraiment d’être meilleur juge de ce cas de conscience que l’archevêque de Cantorbéry entre les mains duquel on était invité à faire cette soumission? Et puis une prudente restriction tranquillisait, si besoin était, les consciences, on s’engageait «autant que cela n’était pas contraire à la loi de Dieu». C’est sans doute ainsi que la fille chérie de More elle-même, Marguerite Roper, obéit aux volontés du Parlement. Mais ces petites habiletés qu’on peut, selon les points de vue, ou permettre ou pardonner à la foule, déshonoreraient un Fisher ou un Thomas More. Pour ces deux hommes, la limite des concessions légitimes est maintenant dépassée.
Le dimanche de Quasimodo, 12 avril, More vint à Londres pour entendre un sermon à Saint-Paul, puis il alla voir John Clements. Sa présence fut remarquée et il fut vite rejoint par un officier de la cour qui le citait à comparaître le lendemain, à Lambeth, devant les commissaires royaux, pour prêter le nouveau serment.
«Alors, raconte Roper, Sir Thomas More comme il avait accoutumé en toutes les choses d’importance (comme lorsqu’il entra au _privy council_, ou qu’il fut envoyé en ambassade, ou choisi comme _speaker_, ou nommé chancelier) d’aller à l’église, de se confesser, d’entendre la messe et de recevoir la communion, ainsi fit-il pareillement de grand matin ce même jour (lundi 13 avril) où il était convoqué devant les Lords à Lambeth. D’ordinaire, avant de quitter sa femme et ses enfants qu’il aimait avec tendresse, il les faisait venir jusqu’à la barque et là il les embrassait et leur disait adieu. Mais, ce jour-là, il ne laissa sortir personne et le cœur pesant, comme son air le laissait bien voir, il s’embarqua avec moi et nos quatre serviteurs. Quelque temps il resta assis dans un triste silence, mais enfin, brusquement, il me souffla dans le tuyau de l’oreille: «Mon fils, Dieu merci, la bataille est gagnée». Ce qu’il voulait dire alors, je ne savais pas, mais plutôt que d’avouer mon ignorance, je lui répondis: «J’en suis très heureux». Après, je compris que, en ce moment, l’amour de Dieu l’avait emporté définitivement sur toutes les affections de la terre.»
Quelques instants après, More se retrouvait devant ses juges.
L’histoire de l’Église a peu de pages plus importantes. On connaît le lieu de la scène, au bord de la Tamise, Lambeth, le palais des archevêques de Cantorbéry, successeurs d’Anselme et de Thomas Becket. De l’autre côté du fleuve se dresse la merveilleuse église où dort la poussière du saint roi Édouard. A ces deux points sacrés viennent converger les souvenirs de tant de siècles de foi, les ménologes d’Iona et de Bangor, l’incomparable légende dorée de celle qui fut vraiment l’île des saints. On va exorciser tous ces fantômes. Dans la coulisse, à quelque distance de là, le roi Henri mène le drame. Une femme est près de lui, et dans un berceau, un enfant de huit mois, la future reine Elizabeth. Sur le devant du théâtre, quatre serviteurs à tout faire, le chancelier Audley, Thomas Cromwell, et deux hommes d’église, l’un et l’autre clergé, Thomas Cranmer, archevêque de Cantorbéry et l’abbé de Westminster. Entre leurs mains, nobles et prêtres viennent gaiement renier l’autorité de l’évêque de Rome. Personne encore n’a songé à refuser le serment, mais voici qu’enfin en face des quatre commissaires, notre Thomas More se tient debout. C’est la conscience catholique, non pas tendue ni cassante, mais inébranlable. Ce qui se consomme dans cette salle, c’est le schisme de cette Angleterre dont nous savons aujourd’hui les impériales destinées, schisme plus funeste à l’Église romaine et plus déplorable que la révolte même de Luther. Que veut-on de plus? Des rires, des quolibets pour que le drame ressemble à ceux de Shakespeare. Nous voilà servi à souhait. Sir Thomas More lui-même nous a conservé le souvenir des plus vulgaires détails du spectacle. De la petite chambre où on lui a dit d’aller réfléchir encore, son regard plongeait sur la cour.
«Je vis maître Latimer arriver dans le jardin et se promener avec d’autres docteurs et chapelains de Mgr de Cantorbéry. Et certes, il avait l’air à la joie, car il riait le bras sur l’épaule de ses compagnons qu’il enlaçait si gentiment que si c’eût été des femmes, je l’aurais pris pour un libertin..., et puis on me dit que le curé de Croydon et d’autres prêtres de Londres avaient prêté serment. Ce fut bientôt fait d’ailleurs et on ne les laissa pas s’ennuyer dans l’antichambre, puis l’affaire ainsi dépêchée, ledit curé soit dans l’entraînement de sa joie, soit qu’il eût le gosier sec, ou encore pour bien montrer _quod ille notus erat pontifici_, se rendit au buffet de Monseigneur, demanda à boire et vida son verre _valde familiariter_.» L’interrogation de More fut menée serré; le vieil avocat n’avait rien perdu de ses moyens, mais il n’avait jamais eu affaire à des assaillants aussi retors. Il faillit même perdre pied, comme lui-même le raconte.
«J’avais dit que je ne condamnais pas la conscience de ceux qui prêtaient le serment. C’était donc, m’objecta Mgr de Cantorbéry, que manifestement la chose n’était pas pour moi, sûre et certaine et que la malice de ce serment ne m’était pas démontrée. Mais dans ce cas, me dit-il, vous savez à n’en pas douter, que vous devez rigoureuse obéissance à votre souverain. Ainsi donc, laissez l’incertain pour le certain, et en prêtant ce serment qui n’est pas sûrement mauvais, remplissez votre devoir d’obéissance qui est manifeste. Or, en vérité, il me semblait bien que cela ne concluait pas, mais l’argument me parut soudain si subtil et d’autant que le noble prélat qui me le proposait lui donnait une nouvelle force, que je ne sus rien répondre sinon que je pensais ne pas pouvoir agir de la sorte parce que, aux yeux de ma conscience, c’était là un des cas où on n’est pas obligé d’obéir aux princes, puisque (quel que pût être à ce sujet le sentiment d’autres personnages que je ne voulais ni condamner ni juger) ma conscience à moi voyait la vérité d’un autre côté.»
Là-dessus l’abbé de Westminster, le rappelant à la modestie, lui fit observer que le grand conseil du royaume s’étant prononcé en sens contraire, il ne devait pas s’obstiner à suivre ses propres lumières. A quoi More répondit sans hésiter que contre le conseil du royaume, il avait, avec sa conscience, _the general council of Christendom_. Alors Thomas Cromwell, qui entendait bien ne pas ressembler aux juges du premier de tous les martyrs, loin de crier au scandale, jura tout ému qu’il aimerait mieux sacrifier son propre fils que de voir Sir Thomas More s’entêter ainsi à refuser le serment: que penserait le roi et qu’allait-il faire?
«A quoi je répondis, que quoi qu’il pût m’arriver, je ne pouvais conjurer le danger, au risque de perdre mon âme[150].»
[150] B. I, p. 353-358. Tout le récit de cette scène a été écrit par Thomas More à sa fille Marguerite.
Il n’y a pas de dialectique au monde qui puisse avoir raison d’un pareil homme. Les juges le comprirent enfin et abandonnèrent une discussion inutile. Soyons pitoyables à ces pauvres gens. Ils sont plus à plaindre que leur victime. Celui qui comparaissait à leur tribunal était pour eux un vieil ami. Ils l’avaient rencontré souvent dans un autre appareil, et décidément ni le comble des honneurs ni les pires extrémités de la vie humaine ne changeaient rien à sa bonne grâce, à son esprit, à sa bonhomie affectueuse. Au dire d’Érasme, il était de ceux qu’on ne peut s’empêcher d’aimer, et maintenant que tant de simple courage apparaissait sous cette douceur avenante, le charme devait être encore plus puissant qu’autrefois. Oui, croyons-le, et pour eux, et pour Thomas More, tous et même Cromwell auraient tenu à grande joie de trouver une échappatoire et la politique n’inspira pas seule les démarches qu’ils tentèrent ensemble pour le sauver.
Une restait possible. More avait dit expressément que seul le préambule du serment gênait sa conscience. Il ne faisait aucune difficulté de reconnaître les droits de la reine et l’accession au trône des enfants issus de ce mariage. Mais il ne pouvait pas admettre l’atteinte qui était portée dans le préambule à l’autorité de l’évêque de Rome[151]. Le subtil et conciliant Cranmer pria donc Cromwell de présenter au roi une nouvelle formule que _maître More_ pourrait signer sans plus de scrupules. «Si nous obtenons par là, ajoutait-il, l’assentiment de More et de Fisher, il n’y aura plus dans tout le royaume une seule âme pour songer à la résistance et il s’ensuivra un complet apaisement, _a good quietation_ dans toutes les consciences[152].» Mais il n’était plus temps. L’amour-propre du tyran tenu en échec par l’honnêteté de ces deux hommes, voulait avidement sa vengeance, et Henri refusa de condescendre à la prière de ses conseillers.
[151] Le pape ayant déclaré la validité du mariage d’Henri et de Catherine, il semble bien que, avec ou sans le préambule, le serment n’était guère compatible avec les droits du Saint-Siège... Du moins l’atteinte était-elle moins explicite et moins directe. En tous cas, il est bien clair que More n’a pas songé à cette conséquence. Fisher non plus.
[152] B. I. p. 358-359.
L’enquête terminée et le jugement rendu More avait été confié pour quelques jours à la garde de l’abbé de Westminster. Le 17 avril, ayant de nouveau refusé de prêter le serment il fut conduit à la Tour de Londres.
Comme il se rendait à sa prison, portant au cou sa chaîne d’or, Sir Richard Southwell qui le conduisait lui conseilla de se défaire de cette chaîne et de l’envoyer à Lady More. «Non, répondit-il, je n’en ferai rien, car pris par les ennemis sur le champ de bataille, il me plairait que cette capture leur fût de quelque profit», et comme au seuil de la Tour, le portier lui demandait de se défaire de sa robe, «Voici, Mr Porter», lui dit-il en lui tendant sa toque, ça m’ennuie fort de ne pas vous en offrir une plus belle.»
CHAPITRE VIII
LE MARTYRE
Bien sûr, Meg, tu ne peux avoir un plus faible, un plus frêle cœur que ton père... et, en vérité, ma chère fille, c’est là ma grande force que bien que ma nature répugne si fort à la souffrance qu’une chiquenaude me fait presque trembler, pourtant, dans toutes les agonies que j’ai souffertes, grâce à la pitié et la puissance de Dieu, je n’ai jamais pensé à consentir à quoi que ce fût contre ma conscience[153].
[153] B. I, p. 378.
Advertisement