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Ainsi, sur bien des terrains, More ouvre brillamment la voie à la littérature de son pays. Il y a plus et c’est encore sa gloire d’avoir, pour ainsi parler, fiancé avec les pensées de la foi et les expériences de la vie chrétienne cette prose anglaise, une des langues les plus nobles, les plus fortes et les plus suaves que l’évangile ait encore trouvées pour interpréter son message.
Ici d’ailleurs, pas plus que dans la théologie populaire de ses livres de controverse, rien de nouveau, rien qui rappelle la recherche légèrement inquiète, la curiosité de l’_Utopia_. Contre les novateurs, il défend les vérités du catéchisme, dans ses livres spirituels, il ne s’éloigne jamais des grands lieux communs de la prédication chrétienne, les fins dernières surtout et l’histoire de la Passion. Pour exceller dans son art et renouveler tout ce qu’il touche, l’écrivain religieux n’a pas d’autre secret que l’humoriste, le polémiste ou le conteur. Les choses saintes lui sont présentes et vivantes comme tantôt une histoire de nourrice ou un souvenir d’audience avec cette différence pourtant que l’_humour_ chez lui n’est que de surface, tandis que, dans les paisibles profondeurs où elle se recueille sans peine, son âme sereine et grave écoute habituellement la parole de Dieu et se tient prête à lui répondre.
«Faites», écrit-il dans sa prison, «faites, Seigneur, que la mort ne me soit pas une étrangère», et cette ligne rejoint, à travers toutes les années de son âge mûr, le témoignage du meilleur ami de sa jeunesse, _cum amicis sic fabulatur de vita futuri seculi ut agnoscas illum ex animo loqui_.
«En vérité la terre n’est que notre prison, mais, soit par des contrats que nous faisons entre nous, soit par fraude, soit par violence, nous nous en attribuons des lambeaux, auxquels nous nous gardons bien de donner cet affreux nom de prison, mais que nous appelons notre domaine. Sur cette prison nous élevons de somptueux édifices, dont nous dorons les murailles; dans cette prison, on vend, on achète; dans cette prison on crie et on se chamaille, on se bat, on joue, on chante, on danse. Dans quelque coin de cette prison plus d’un réputé homme honnête commet tranquillement des infamies. Et ainsi pendant que Dieu, le roi et le grand geôlier, nous laisse seuls, nous nous croyons libres, et nous avons horreur du sort de ceux que nous appelons des prisonniers[126].»
[126] B. II, p. 76, 77.
Ce n’est pas que par moments il n’insiste avec une étrange éloquence sur l’horreur de cette mort qui plus habituellement est pour lui le commencement de la vie. More n’était pas homme à négliger tout à fait les leçons de cette grande maîtresse d’ironie. Dans sa méditation des _Quatre fins dernières_, il s’amuse des insensés qui règlent dans leur testament le cérémonial de leurs funérailles.
«Tant de torches, tant de cires, tant de robes noires, tant de pleureurs riant sous leurs noires cagoules, enfin des funérailles splendides, tout comme si d’une fenêtre il devait contempler le cortège et voir avec quels honneurs on le conduit à l’église.»
Pétri de la pensée des siècles de foi, dont il n’a jamais songé à répudier l’héritage, même aux moments de ses plus enthousiastes ferveurs d’humaniste, il écrira lui aussi, et magnifiquement, son _Triomphe de la mort_.
«Dans sa plus nonchalante promenade, comme lorsqu’il chevauche au milieu du plus redoutable cortège, le plus grand roi peut bien essayer de chasser la vision importune, il sait bien qu’il n’échappera pas à la mort. La sentence est portée. A moins d’être un fou, il ne peut vivre sans épouvante. Demain, aujourd’hui peut-être, le sinistre et cruel bourreau sera là. La mort qui, depuis sa naissance, rôde autour de lui et le regarde et l’attend. Elle viendra, au milieu de sa cour, et de ses gardes, elle ne pliera pas le genou devant lui, elle ne lui fera pas de révérence et ne lui demandera pas poliment de vouloir bien la suivre; mais, d’une féroce étreinte, elle le saisira (_gripe_) par la poitrine et, dans un cliquetis d’ossements, elle lui donnera le coup mortel[127].»
[127] B. II, p. 72.
Mais d’ordinaire, quand il écrit pour les vrais chrétiens ou qu’il s’adresse à lui-même, More est plus doux pour la pensée de la mort.
Chose remarquable chez un homme dont la méditation revient habituellement à des pensées de ce genre, la crainte ne domine pas sa spiritualité et une fois encore, nous voyons se résoudre--non d’une façon théorique--mais dans l’humble confiance d’un saint, l’antinomie qui scandalise si fort les moralistes indépendants. Ni la peur de l’enfer ni l’attente du ciel ne lui paraissent incompatibles avec des sentiments plus élevés. Ce n’est pas sainte Thérèse, mais un solide Anglais, homme de son temps et père de famille qui a écrit cette prière:
«Donnez-moi, mon Dieu, un vif désir d’être avec vous, non pour être délivré des calamités de ce triste monde, ni pour éviter les flammes du purgatoire ou de l’enfer, non pas même pour que je puisse atteindre et goûter les joies du ciel, enfin non pas en vue de mon propre avantage, mais uniquement par amour pour vous[128].»
[128] B. II, p. 96.
Les mots me manquent pour dire à quel point cette grâce de l’amour de Dieu et des âmes attendrit la vive candeur de ce style et avec quelle compassion pénétrante et humaine le futur martyr détaille les plaies du Sauveur crucifié. Comment rendre l’exquise douceur de cette autre prière!
«_And give me, good Lord, an humble, lowly, quiet, peaceable, patient, charitable, kind, tender and filial mind_--toutes les nuances de la charité--_with all my works, and all my words, and all my thoughts, to have a taste of Thy holy blessed Spirit_[129].»
[129] B. II, p. 95.
En vérité, je me ferais fort de prouver par un parallèle assez rigoureux que le _mellitissimus_ ami d’Érasme[130], ton et doctrine, annonce déjà saint François de Sales. Un peu effarouchée de l’accent anglais, cependant, Philothée n’aurait pas hésité longtemps à reconnaître cette page sur le scrupule:
[130] B. I, p. 121.
«La pusillanimité engendre une fille très timorée, pauvre sotte, toujours larmoyante qui s’appelle conscience scrupuleuse. Cette fille est un fameux embarras dans une maison; non qu’elle soit oisive, au contraire elle est toujours en mouvement, mais quoiqu’elle serve une très bonne maîtresse qui l’aime bien et est contente de sa besogne, ou du moins contente de lui pardonner quand ce n’est pas bien (car enfin on ne saurait toujours bien faire), la maussade créature ne cesse de geindre et de pleurnicher, dans la crainte d’être grondée par sa maîtresse et renvoyée de la maison. Pensez-vous que sa maîtresse aimera cette façon? Non, bien sûr! J’ai connu une scrupuleuse dont la maîtresse était très sérieuse, et--chose qui chez les femmes n’est pas commune--très bienveillante et très douce. Elle était contente de son service, mais d’ailleurs une si désagréable habitude lui déplaisait si fort que parfois elle disait: «Eh! quelle mouche a piqué cette fille? La maudite gamine pense assurément que je suis le diable! Quand elle ferait dix fois mieux son service j’aurais grand-peine à la garder chez moi avec cette hantise de la peur[131].»
[131] p. 49.
Tel chapitre du _Dialogue sur la tribulation_ se placerait tout naturellement dans _L’introduction à la vie dévote_, comme, entre autres celui où More explique jusqu’à quel point il est permis d’écarter la croix.
«La tribulation est chose si bonne et si profitable que d’abord je n’hésiterai pas à dire que l’homme ne doit rien faire pour s’en délivrer, si Dieu ne nous avait enseigné qu’on peut le faire. Car Lui qui nous a dit de prendre notre peine en patience, ordonne aussi de faire tout le possible pour écarter la souffrance et de nous et du prochain. Et puisque donc il conseille les deux choses, je ne me casserai pas la tête pour montrer qu’il n’y a pas de contradiction entre elles. Quand il nous envoie le fléau de la peste, il veut que nous le recevions avec patience, mais encore veut-il que nous nous laissions donner le coup de lancette et mettre des cataplasmes... Et qui de nous saurait dire combien de souffrances il peut supporter, sans que son âme même vienne à en souffrir... Et cela il veut que nous le fassions aussi pour nos frères et que nous soyons en ce monde pitoyables les uns aux autres, et _non sine affectione_... Saint Jean a dit: «Celui qui n’aime pas son frère qu’il voit de ses yeux, n’aime guère Dieu qu’il ne voit pas», et moi je dis: «Celui qui, sous prétexte de s’intéresser à l’âme du prochain, ne veut avoir aucune pitié de son corps, celui-là a beau dire, il n’en a pas non plus pour son âme[132].»
[132] p. 52, 53.
Arrêtons-nous sur cette page toute salésienne. Le dernier biographe de More, M. R. Hutton rappelle avec beaucoup de justice quelques-uns des grands noms de la littérature religieuse anglaise, Hooker, J. Taylor, d’autres à côté de qui notre bienheureux mérite d’avoir une place. Si j’ai préféré évoquer un autre nom, ce n’est pas dans une arrière-pensée de controverse, mais simplement par exactitude littéraire. J’admire plus que personne la solennité mélodieuse des _anglican divines_, la foi sombre et ardente de Bunyan, et ces premiers sermons de Newman qui marquent une date dans la vie intérieure de quiconque les a lus. Une note pourtant manque dans tous ces livres, note que nous retrouvons ici à chaque page, c’est un mélange unique de tendresse et de respect, de sérieux et d’abandon, c’est «l’esprit des enfants» qu’aucune solennité n’arrête, qu’aucun puritanisme n’assombrit; la simple piété souriante, c’est enfin l’âme de jeunesse de cette Angleterre religieuse à la fois reposée et sereine qui va mourir avec Thomas More.
CHAPITRE VII
LE CONFLIT
Je n’ai pas oublié en tout ceci le conseil du Christ dans l’Évangile, et avant de me mettre à bâtir cette forteresse pour la sauvegarde de mon âme, je me suis assis et j’ai compté combien il m’en devait coûter. J’y ai réfléchi, Marguerite, pendant bien des nuits d’insomnie et d’angoisse, pendant que ma femme dormait, croyant que je dormais aussi. J’ai vu les périls qui pourraient m’advenir, et j’avais, en y pensant, le cœur bien gros. Mais enfin je remercie Notre-Seigneur de ce que, nonobstant, il m’a fait la grâce de ne jamais admettre la pensée d’une capitulation, même dans le cas où mes pires craintes se réaliseraient.
Lettre à Marguerite Roper, écrite en prison.
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