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C’est la belle humeur, l’entrain, la vie. Cet homme réservé, doux et calme, ennemi de tout éclat, ce parfait courtisan qui aurait rencontré moins de faveur et gardé moins d’amis si par une naturelle bienveillance il n’avait pas su écouter, écouter encore, même quand sa curiosité était satisfaite, vivait cependant par l’esprit, l’imagination et le cœur d’une vie intense. Sous la surface de pacifique ironie, circule une activité incessante. Observation de tout ce que ses yeux rencontrent, hommes et choses, brusque vivification d’une vieille idée par de jeunes images et l’afflux spontané d’une fraîche émotion, ralliement accéléré de toutes les forces de l’âme, de toutes les expériences autour du sujet qui, pour le moment, l’occupe, exercice constant et facile d’une nature qu’aucune fièvre ne brûle, qui se possède en se prodiguant et que chaque occasion nouvelle trouve en éveil. Que ses adversaires revisent soigneusement leurs factums, car More excelle à prendre la balle. Le moine obscur[116] qui lui avait écrit contre Érasme, achevait sa lettre en promettant de faire bon visage au grand humaniste si celui-ci toutefois voulait corriger ses bévues. «_Papæ! beasti hominem!_ s’écrie More, que serait devenu le pauvre Érasme sans une ombre d’espoir de retrouver enfin la faveur d’un si grand homme[117].»
[116] More n’a pas voulu qu’on sût le nom de ce moine, il l’a même effacé soigneusement de la lettre écrite par lui. Jortin, III, p. 392.
[117] Jortin, III, p. 393.
Tyndale s’était aventuré à dire que, sans l’église, il pourrait discerner les écritures, tout comme les jeunes aigles, au sortir du nid, fondent sur leur proie. More n’a garde de laisser tomber la comparaison.
«Il va chercher l’exemple de cet oiseau superbe, roi de toute la gent ailée, le bel aigle... Car puisque son excellente nature apprend à cet oiseau par un secret instinct, à épier sa proie, il s’en suit, parbleu (_it must needs follow, perdie!_) que Tyndale, Luther, Swingle et autres excellents hérétiques--placés par la faveur de Dieu autant au-dessus de l’église catholique que l’aigle, roi des oiseaux est au-dessus d’un petit poulet--doivent découvrir, sans le secours de personne, les véritables écritures.
«Et maintenant, vous voyez bien, amis lecteurs, que, à côté de ces nobles aigles qui épient leur proie sans le secours de l’église, saint Augustin ne fut qu’un nigaud de petit poulet... mais il y a une chose dont je ne cesse de m’émerveiller, puisque Dieu inspire directement Tyndale et autres aigles de son envergure, comment se fait-il que le grand, grand aigle, Martin Luther lui-même, dans le royal nid duquel fut couvé ce jeune aiglon, ait été privé de cette inspiration.
«D’ailleurs je me rappelle bien que lorsque notre aiglon Tyndale apprenait à chercher sa proie, il n’avait pas encore toutes ses plumes; il était à peine sorti de sa coque, et, loin de planer dans les airs, il picorait le sol en compagnie d’autre menue volaille, les humbles enfants de sa mère, laquelle, quoi qu’il en dise, l’a élevé[118].»
[118] B. II, p. 231-232.
Vous voyez comme il a suffi d’un mot pour le mettre en branle, et si d’ailleurs vous trouvez que le chat joue un peu trop longtemps avec la souris, remarquez aussi que, tout en s’amusant, l’écrivain ne piétine pas sur place et que, grâce à la plaisanterie, la discussion gagne du terrain.
Il est vivant, et tout, images, arguments, autorités, l’anime vite en traversant sa pensée.
«J’ai une autre grave autorité avec moi, écrit-il encore, un certain père qui a nom, je crois, Origène.» D’abord quand je l’invitai à me porter son témoignage, il parut ravi, mais à peine lui eus-je dit que j’allais le présenter à Tyndale, il se signa et tourna les talons. «J’aimerais mieux, disait-il, courir à plusieurs lieues d’ici que de le rencontrer.» Un jour que ce saint et savant homme, l’évêque de Rochester, citait mon autorité contre Tyndale, ce malhonnête prit un accès de rage, m’appela hérétique et le pire de tous. «Voilà ce que me dit Origène et il jura par saint Simkin que au grand jamais personne ne l’avait traité de la sorte. Oh! le vilain, traiter ainsi un vénérable vieillard, car enfin Origène doit avoir aujourd’hui 1300 ans, ou peu s’en faut[119].»
[119] B. II, p. 193.
D’ailleurs tout parle en ses ouvrages:
«Cousin Vincent, si l’univers était doué d’une âme raisonnable--comme a imaginé Platon--et si chaque créature avait assez d’esprit pour raisonner, grand Dieu, quel éclat de rire pousserait la terre sur laquelle un fastueux seigneur élève un édifice qu’il pense devoir appartenir toujours aux hommes de son sang. Ame chétive et sotte, dirait-elle, tu te crois un dieu, et sous la gloire de tes beaux habits tu n’es qu’un homme. Moi, le sol, sur lequel tu marches avec tant d’orgueil, j’ai eu des centaines de pseudo-propriétaires comme toi. Ils faisaient sonner leurs pas sur ma tête, et maintenant ils sont enfouis dans mes entrailles, et plusieurs viendront qui se diront mes maîtres et qui ne seront pas de ton sang et qui ne porteront pas ton nom.
--Il y a 3000 ans, cousin, qui possédait votre domaine?»
Voilà pourquoi, en dehors même de ceux de ses livres qui sont de propos délibéré un long dialogue, il entame souvent une conversation imaginaire, résistant rarement aux petites drôleries qu’une pareille forme de style entraîne plus facilement avec elle, mais ramenant vite ces plaisantes digressions au fil du débat.
«En vérité si tous les évêques étaient de mon avis,--quelques-uns en sont, je le sais,--vous n’auriez pas tant de prêtres. Mais si j’étais Pape.--Sur mon âme, interrompit le messager, que je voudrais vous y voir, et my lady votre femme papesse aussi.--Parfait, lui dis-je, elle s’occuperait des nonnes, et, quant au choix des prêtres, je ne saurais, pour ma part, forger des règlements plus sages que ceux que l’Église a depuis longtemps établis[120].»
[120] _English works_, 227-228.
Chez nous l’esprit est dans une série d’étincelles dont chacune, isolée et mise sous verre, n’aurait plus de sens. La plaisanterie anglaise est faite d’unités plus résistantes. Dans ce pays gris on cultive, on choie une belle répartie, comme une tulipe rare. Une fois éclose, on l’annonce, on se la passe de mains en mains, jusqu’à ce que, un peu embellie en route, elle soit recueillie par un écrivain. A ce titre encore, Th. More est un des premiers représentants de l’esprit national. Le père Bridgett a réuni en un chapitre la fleur de ces _fancies, sports and merry tales_ que notre bienheureux s’excusait aimablement d’avoir semée dans ses livres.
«Après tout, écrivait-il, je ne suis qu’un laïque et ces joyeusetés me conviennent mieux que le sérieux et le solennel des prédicateurs. Et puis je ne suis pas bien sûr que les «brethren» (les hérétiques) trouvent tant de joyeusetés dans mes écrits. Je n’ai jamais ouï dire qu’ils eussent grand plaisir à les lire[121].»
[121] B. II, 103.
On ne traduit pas un bon mot, mais un joli conte mis en langue étrangère ne perd pas toute saveur. Or, les jolis contes abondent dans l’œuvre de More. Il n’est pas jusqu’à ses longues lettres latines où on n’en trouve, et de charmants. Écrivant à Dorpius en faveur d’Érasme, il trouve sur son chemin les pseudo-théologiens qui dédaignent l’étude des saints Pères.
«Il m’est arrivé de rencontrer un homme de ce goût-là dans la boutique d’un libraire. C’était un vieillard avec déjà, comme on dit, un pied dans la tombe que l’autre ne devait pas tarder à rejoindre. Je ne sais comment, je vins à dire qu’Augustin crut, pendant un certain temps que les démons avaient un corps. Le voilà qui fronce le sourcil, et, le front orageux, me reproche ma témérité... «Croyez-vous bonnement que je n’ai pas lu Augustin, mais oui, oui, je l’ai lu et avant votre naissance.»
«Un exemplaire du _divinatione demonum_ était là, je trouve l’endroit et le lui montre. Il le lit et le relit, et, à la troisième lecture, commençant enfin, non sans mon secours, à le comprendre, il s’écrie tout stupéfait: «Ma foi, je suis bien surpris que dans ce lieu Augustin parle de la sorte, à coup sûr, il ne parle pas ainsi dans le maître des sentences, _qui est liber magis magistralis quam iste_[122].»
[122] _Ad Dorp._ 32. B. C. D.
Un certain Richard Hunn, accusé d’hérésie, avait été trouvé mort dans sa prison. L’enquête officielle concluait au suicide, mais les novateurs avaient intérêt à propager une autre version. More n’avait pas pris part à l’affaire, mais il y revient à plusieurs reprises, dans ses livres de controverse, et cela nous vaut quelques histoires pleines de verve où l’on retrouve manifestement ses souvenirs personnels de magistrat.
«Quelqu’un vous a dit--demande le juge à un des témoins--qu’il pourrait aller prendre par la manche l’assassin de Hunn. Où est cet homme?
«--Sir, dit-il, c’est celui-ci», et il le montrait du doigt.
Alors le juge demande à cet homme: «Pouvez-vous faire comme vous avez dit?--Sur ma foi, monseigneur, dit celui-ci, je n’en ai pas dit autant; ce gentleman ne m’a pas compris. En vérité j’ai dit que j’avais un voisin qui pourrait le faire.»
Et c’est encore le voisin du voisin. Enfin on arrive à un homme, qui a dit qu’il connaissait quelqu’un qui peut-être pourrait indiquer l’assassin.
«Ah! soupire le juge, enfin, quoique non sans peine nous voilà arrivés à quelque chose, mais où est cet homme?--Que votre Seigneurie me pardonne, c’est une femme, et je voudrais bien qu’elle fût ici.--Homme ou femme, ça ne fait rien, où qu’elle soit, il faut qu’elle vienne.--Ah! par Dieu, si elle était ici elle vous en dirait des merveilles... elle m’a assuré que si quelque chose avait été volé, elle pourrait dire où est le voleur, et je conclus qu’elle saurait aussi qui a tué Richard Hunn.--Comment cela, irait-elle demander au diable?--Oh! non, rien de si mauvais, je ne lui ai jamais vu faire autre chose que de regarder les mains. (Les juges éclatent de rire).--Qui est-elle?--Que votre Seigneurie me pardonne, c’est une Égyptienne. Elle demeurait ici, à Lambeth, mais maintenant elle a passé la mer. Pourtant elle ne doit pas être encore dans son pays, car j’ai entendu dire que c’était très loin, et il n’y a guère plus d’un mois qu’elle est partie[123].»
[123] _English works_, p. 236.
Arrive un autre témoin qui affirme que Hunn n’a pas pu se pendre. Il suffit d’être un peu du métier pour voir que son cadavre ne ressemblait pas à un cadavre de pendu.
«J’en ai tant vu dans ma carrière (domestique de l’aumônier de la prison).--Mais, dit le juge en riant, votre métier ne vous en a pas appris plus long qu’au bourreau lui-même et celui-ci a dit qu’il ne pourrait rien conclure.--Ah! monseigneur, il ne les a pas vus d’aussi près que moi.--Passe, combien en avez-vous vu?--Beaucoup, beaucoup, monseigneur. J’ai servi sous deux chapelains.--Mais combien à peu près?--Je ne saurais dire, mais beaucoup.--Une centaine?--Non, pas tout à fait.--Cinquante? (Là, il s’arrêta et réfléchit un bon moment).--Non, pas cinquante.--Vingt?--Là il répondit «non» sans hésiter, et les juges de rire en le voyant aussi sûr pour vingt, lui qui hésitait pour cinquante.--Quinze, dix?--Pas davantage.--Quatre ou cinq?--Là il se remit à réfléchir: oui, à peu près.» Mais pressé de nouveau il finit par reconnaître qu’il n’en avait jamais vu qu’un[124].
[124] _Ibid._, p. 237.
Ces vivantes histoires sont une façon de confidences. Ainsi le collectionneur de médailles et l’amateur d’animaux exotiques était avant tout curieux des choses de l’homme, spectateur toujours avide et toujours amusé de l’universelle comédie. Avocat, magistrat, homme de cour, ministre, il est sans doute en bonne place, mais comme il sait voir et comme il s’intéresse au spectacle! Est-il besoin d’ajouter ici que cette observation n’est jamais moqueuse et que chez lui le sentiment aigu du ridicule se tempère de bienveillance et de pitié.
Cette façon d’animer ainsi une discussion abstraite n’est pas d’ailleurs un simple procédé de style. En l’employant More montrait une grande sagesse de tacticien en même temps qu’il obéissait à la tendance la plus caractéristique de l’esprit anglais.
Les controversistes de son temps, le terne et sec Henri VIII, Fisher déjà bien plus remarquable, et Tyndale lui-même, qui n’est pas certes un écrivain méprisable, restent tous en somme fidèles à la dialectique impersonnelle de l’École. More, sur le tard, a beaucoup lu les scolastiques, et, pour la doctrine, il les suit toujours. Mais, dans le détail de la pensée et l’allure du débat, on voit à chaque pas percer et triompher une intelligence concrète, faite de _plain common sense_, de préoccupation morale et de réduction constante au tangible et au réel. Il ne répond pas toujours aux arguments de Tyndale, et cependant il a en somme toujours raison contre ce raisonneur qui pousse imprudemment le peuple à vérifier par lui-même les fondements de toute croyance. Rester dans les abstractions et faire à plaisir de la philosophie religieuse à certains moments et devant certain public, c’est jeter le dogme au pillage. More, d’instinct, a vu le péril, et sans renier son passé, le libre esprit qui a rêvé l’_Utopia_ devient en face des hérétiques le plus décidé des conservateurs. Il défend en bloc les positions menacées, et par les arguments concrets qu’aucune subtilité ne peut entamer. La dialectique n’est pas absente, mais elle a laissé son appareil d’intellectuelle, et au lieu d’argumenter contre la raison raisonnante, elle fait appel au bon sens du peuple, elle s’appuie sur la théologie implicite que des siècles de vie religieuse ont solidement apprise à cette foule, elle affirme, elle plaisante et sème, à foison, en guise de syllogisme, des bons mots et des histoires.
«Ils nous disent, écrit-il, que nous serons damnés pour une erreur dans la foi, et que nous ne pourrons savoir la vérité que par l’_Écriture_, mais que d’ailleurs nous ne sommes jamais sûrs de bien comprendre l’Écriture, et que, tout compte fait, Dieu nous damnera si nous la comprenons de travers. Ils me mettent en mémoire une aventure de maître Henri Patenson, homme de sagesse notoire (c’était le fou de More). Un jour, ayant accompagné son maître à Bruges, la foule s’aperçut qu’il n’était pas comme tout le monde et se mit à s’amuser de lui, sans pourtant lui faire de mal. Furieux, il ramasse des grosses pierres qu’il met dans sa robe, et, monté sur un banc, il fait une proclamation à la foule. Que ceux qui n’ont pas crié contre lui s’en aillent au plus vite... quiconque restera après sa proclamation sera considéré comme un des coupables de tout à l’heure ou un de leurs suppôts et gare à leurs têtes.
«Or cette proclamation fut faite en anglais. Personne n’y comprit rien et on resta à rire de plus belle... Là-dessus il jette une grosse pierre qui met en sang la tête d’un Bourguignon. Tant pis pour vous, lui dit maître Henri, vous n’aviez qu’à vous en aller comme je vous ai prié poliment de le faire[125].»
[125] B. II, p. 194-195.
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