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Thomas More a beaucoup écrit. Mieux inspiré qu’Érasme, il ne s’est pas contenté du souple et vivant latin qui valut à l’_Utopia_ une gloire européenne, égale à celle de l’_Encomium Morio_. Il voulut aussi se servir de la langue de son pays. L’_englishe_ prose balbutiait encore à cette époque et aucun maître ne l’avait débarrassée de ses langes. N’importe, elle était là, à portée de sa plume et un sûr instinct disait à More qu’il pourrait plier la jeune langue à toutes ses élégances d’humaniste, aux caprices de son humour, à ses convictions de chrétien. Presque enfant, il écrit en assez pauvres vers, «_A merry tale_», puis des devises médiocres aussi, mais où sonne parfois la chère musique que de vrais poètes vont bientôt rendre immortelle.
«Fast by her side doth weary Labour stand.»
Spenser aurait pu garder ce vers. En 1510 à 32 ans, More traduit en anglais la vie de Pic de la Mirandole. Arrivé à la fin du livre, il croit encore que la muse le taquine et il applique à l’_amour de Dieu_, en une série de pieuses ballades, les «douze lois de l’amoureux parfait». En 1513, il commence une vie de Richard III, la première histoire écrite en anglais. De 1516 à 1520, paraissent les principales œuvres latines, l’_Utopia_ (1516), les lettres-brochures en faveur d’Érasme (1516, 1520), la lettre à l’Université d’Oxford sur l’étude du grec (1518), les épigrammes (1518), la réponse à Luther (1523). Entre temps, l’ami d’Érasme est devenu un homme politique. Il est trop pressé maintenant, trop mêlé à la vie réelle, à la vie nationale pour ne pas abandonner la langue des humanistes. Et puis, c’est dans le petit peuple que les premiers protestants jettent par milliers leurs livres de propagande. C’est en anglais que More leur répondra. Chaque nouvelle œuvre le trouve prêt à la riposte: en 1528, il publie le _Dialogue_;--en 1529, il répond à la _Supplication des mendiants_ par la _Supplication des âmes du purgatoire_; en 1531, il réfute Tyndale; Frith, en 1532. L’année suivante, il publie son _Apologie_. Il apprend alors que de différents côtés on se prépare à le contredire.
«Comme un mari, écrit-il, dont la femme est en mal d’enfant, se tient à l’affût de la bonne nouvelle, ainsi depuis qu’on m’a parlé du laborieux effort de ces braves gens, j’attends avec impatience d’en voir le terme et d’apprendre l’heureuse apparition de quelques-uns au moins de ces beaux enfants que tant de mois, de Pâques à la Saint-Michel, ces grandes montagnes nous ont fait attendre: elles accouchent péniblement du cadavre d’une souris. La mère ne va pas bien, la pauvre femme, et a besoin encore de beaucoup de soins.»
La souris était un dialogue intitulé: _Salem and Bysance_. En moins d’un mois la réponse de More était écrite et imprimée (1533); un autre livre sur l’Eucharistie le réclame alors, mais il n’a pas le temps de le finir. Par grand bonheur, il y a de l’encre et des plumes à la Tour de Londres, et, si les plumes manquent, on peut encore écrire avec du charbon.
More est écrivain dans l’âme, il écrira jusqu’au bout:--mais, chose importante, est-ce que son latin s’est rouillé, est-ce que, si près de la mort, il veut éviter jusqu’à l’ombre même d’une élégance artificielle? Toujours est-il qu’il oublie, ou veut oublier cette langue latine si laborieusement acquise et compose en anglais les œuvres où il a mis le plus de lui-même, ce dialogue du _Comfort against tribulation_, à qui presque rien ne manque pour être placé parmi les plus beaux livres de dévotion. Avec ce Dialogue s’achève le robuste _in-quarto gothique_ aux quinze cents pages de deux colonnes, qui renferme les _English works_ de Thomas More. Les _Opera latina_ n’occupent pas un moindre volume, noble bagage littéraire d’un homme qui fut auteur à ses moments perdus et qui ne connut guère de loisirs avant les mois de prison qui précédèrent son martyre.
Auteur à ses moments perdus, la chose est claire, mais il fut auteur dans toute la force du mot. Curieux de style et friand d’écriture, il a tant de goût au métier que ses livres en dehors de tout autre renseignement doivent nous aider à le pénétrer davantage. Et voilà pourquoi il semble qu’une étude littéraire de Thomas More, homme de lettres, doit trouver place dans sa vie.
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