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Le travail littéraire--si excellent d’ailleurs qu’il puisse être--manque toujours d’une certaine perfection supérieure, quand il n’est pas entrepris et continué avec une naturelle allégresse. Qu’il le fasse par simple fantaisie ou par devoir, More a toujours du plaisir à écrire, et c’est une des raisons pour lesquelles, dans les sujets les plus graves, ni en anglais, ni même en latin, on ne le trouve jamais ennuyeux. La chasse au mot propre, et à l’adjectif pittoresque, le mouvement d’une pensée qui se précise et s’amplifie sous la plume, la conquête d’une phrase que l’on maîtrise enfin, et que l’on sent qu’on va conduire sûrement au but, les jolies trouvailles inattendues, toute cette évolution du style qui nous mène autant que nous le menons, tout cela l’amuse et l’attache. Plus encore peut-être, l’incertitude, les surprises, la joyeuse défaite du lecteur auquel il s’adresse, et qu’il a toujours devant lui. Car il ne perd jamais de vue son lecteur. Non pas qu’il le harcèle, comme font certains qui ne nous laissent pas respirer. Il est à la fois trop discret et trop bonhomme pour être habituellement pressant, mais il nous regarde toujours; il suit sa pensée dans nos yeux; il devine nos hésitations et nos commencements de réponse, l’effet déconcertant d’une malice qu’on tarde à comprendre, le succès d’une anecdote ou d’un bon mot. C’est le piquant de ses livres; comme son portrait, ils nous tiennent sous l’énigme de son sourire. Quand est-il tout à fait sérieux, quand commence-t-il à plaisanter? A vous de voir. Pour lui, il ne sera jamais plus content que lorsque vous aurez jugé de travers et pris au sérieux une boutade ou une étincelle d’humour. Il eût été ravi d’apprendre qu’un jour viendrait où un poète de son pays, William Morris, découvrirait dans l’_Utopia_ un évangile socialiste, et la méprise lui aurait paru si «funny» qu’il n’aurait eu garde de la dissiper. Aussi dut-il se réjouir quand certaines âmes naïves, prises d’admiration et de pitié pour les habitants d’_Utopia_, parlèrent de fréter un vaisseau et de leur envoyer des missionnaires.
«N’allez pas croire, écrit Sir J. Mackintosh, que l’auteur de l’_Utopia_ distribue une égale faveur à chacun des divers systèmes et des plans de réforme qu’il propose. Bien au contraire, il parcourt tous les degrés de l’approbation, toutes les nuances de l’assentiment. Des limites d’une ferme et pleine croyance il descend graduellement à des idées de moins en moins plausibles, pour s’arrêter enfin à des chimères, et purs jeux d’esprit, compliquant le tout par d’impossibles paradoxes sous lesquels il cache une vérité, ou qu’il emploie seulement pour empêcher le livre d’être trop tendu.»
Inutile d’ajouter que More aurait gâté tout son plaisir, s’il nous eût fait confidence du degré de sérieux qu’il attachait à chacune de ses théories. Dans ses livres, comme dans sa vie, il reste toujours celui dont la femme même, au dire de Stapleton, ne savait jamais «_serione aut joco aliquid diceret_[110]».
[110] Stapleton, cap. XIII. Traduct. française, p. 281.
Comme son livre sur _L’île introuvable_, le dialogue du _Comfort against tribulation_ est une fiction. Deux honnêtes Hongrois, le vieillard Antoine et son neveu Vincent, causent entre eux sur l’invasion prochaine des Turcs, et s’arment de sérénité en vue de l’imminente catastrophe. Pour nous qui savons la fin de l’histoire, un frisson nous prend à chaque fois que le grand Turc revient dans ses pages. Nous savons le nom du tyran. Mais l’équivoque pathétique est pour Th. More surtout divertissante: il rit de son idée et se contente d’ajouter en une courte et paisible parenthèse: «Un Turc pur sang n’est pas aussi cruel pour le peuple chrétien, qu’un faux chrétien qui a abjuré sa foi.»
Parfois et jusqu’au milieu de la plus grave controverse, la mystification va plus loin.
«Depuis que Tyndale a commencé ses hérésies et va répétant que chaque femme chrétienne a reçu le sacerdoce, il y a maintenant des paroisses d’Angleterre où jusqu’à la femme la plus ignorante se pique de dire la messe: oui, oui, la dire elle-même et cela non en de petits coins et en secret, mais au grand jour et au maître-autel. Si je suis bien informé, il n’en est pas d’aussi chétive qui ne revête les ornements et ne dise, bien plus, ne chante, en une semaine, autant de messes que Tyndale lui-même n’en dit ou entend pendant deux années[111].»
[111] B. II, p. 230.
Il s’amuse, il veut pousser à l’absurde les théories de l’hérétique et nous rappeler que Tyndale ne met jamais les pieds à l’église. Mais, chemin faisant, si quelque bonne âme se persuade que, dans certains endroits, les villageoises allaient, par douzaines et en chasuble, chanter la messe, la plaisanterie est de bonne prise et More n’est pas homme à la dédaigner.
Un chapitre délicieux de son plus grand ouvrage ascétique le surprend en flagrant délit de faiblesse pour les ébats de sa fantaisie. C’est presque du La Fontaine, ou, pour mieux dire, cela nous fait penser aux _Lettres de mon moulin_; seulement, en bon Anglais, et en grand enfant qui se prend lui-même à son histoire, More n’a ni le courage, ni même l’idée d’être court. Il vient de parler du scrupule, maladie morale par où sa claire conscience n’a jamais passé, mais dont il a suivi parfois chez d’autres et, en particulier, chez son gendre Roper, les déplorables effets. Il veut montrer qu’à tout prendre, il vaut mieux trop de délicatesse que pas assez. N’oubliez pas que, pendant tout l’entretien, la bande des Turcs menace l’avant-garde chrétienne, et que Cromwell rédige une nouvelle formule de foi.
«Ma mère avait, quand j’étais petit, une bonne vieille servante qui prenait soin de la maisonnée, on l’appelait _Mother Maud_. Elle avait coutume, quand elle nous tenait près d’elle, autour du feu, de nous dire une foule de contes bleus. Un jour, je me rappelle, elle nous conta qu’il y avait une fois un âne et un loup qui allèrent se confesser au renard. L’âne vint le premier, et avoua le trouble affreux de sa conscience: il avait fait fâcher son maître en brayant si fort que celui-ci, brusquement réveillé, n’avait pu se rendormir. Pour cette faute, le renard, en sage confesseur, lui dit de ne plus recommencer, mais de rester tranquille et dormir comme une bonne petite bête jusqu’au lever de son maître.
«Quant à la confession du pauvre âne, je n’en finirais plus de vous la dire. Tout lui était péché mortel et le sage confesseur qui regardait, comme de juste, tout cela comme bagatelles, raconta plus tard que rien ne l’avait fatigué comme de rester assis à l’entendre, au lieu d’aller déjeuner d’une bonne oie grasse. Enfin, le moment de la pénitence venu, pensant que la gourmandise était le plus gros péché de cette confession, le renard lui donna pour pénitence de manger à sa guise tant qu’il ne ferait de tort à aucune autre bête, et de se tenir en paix.
«Et puis, comme disait Mother Maud, quand le loup arriva au confessionnal du Père Renard, le confesseur brandit sur lui son énorme chapelet aux grains aussi gros que des boules, et lui demanda pourquoi il venait si tard.» Mais les deux compères ne tardent pas à s’entendre: si le loup n’est pas venu plus tôt, c’est qu’il redoutait qu’on lui donnât pour pénitence quelque jeûne de carême.
«Allons, allons, mon enfant, je ne suis pas si sot, répond Père Renard. Moi-même, croyez-vous que je jeûne? Entre nous, et dans le secret de la confession, je puis vous dire que le jeûne est une invention humaine: pour moi, je fais gras tout le carême, oui, oui, moi, mais pour éviter tout scandale, je mange dans mes appartements, loin de mes frères scrupuleux.»
Pourtant la gloutonnerie du loup lui paraît passer les bornes; il peut sans doute continuer ses rapines.
«Car enfin, il faut vivre, et vous n’avez pas d’autre métier», mais «le trop est trop, et il faut de la mesure»; et le coupable reçoit comme pénitence l’ordre de ne jamais dépasser «_six pence_» à chacun de ses repas. Voilà pour la confession. Mother Maud disait alors comment les deux bêtes accomplirent leur pénitence.
«Le pauvre âne, mourant de faim, aperçoit une truie grassement couchée sur la paille fraîche et ses petits autour d’elle. S’approchant, il crut avoir mangé un brin de paille, et là-dessus ses scrupules de gronder encore au dedans de sa conscience. Car enfin, il devait manger sans faire de tort à personne, et peut-être, faute de la paille dérobée, un des petits cochons allait mourir de froid.»
Même scrupule pour un autre plat qui lui est offert. S’il en mange il va peut-être en priver quelque autre animal qui en aurait besoin.
«Ainsi il garda le jeûne, tant qu’enfin son père spirituel ayant passé par là lui forma mieux la conscience. A partir de ce jour il mangea sans plus de scrupule et resta dans le bon chemin, comme un honnête âne qu’il était.»
Quant au loup, son menu ne doit pas dépasser _six pence_, mais sa conscience fixera toute seule le cours du marché. «Ce vieux cheval qu’on vient d’abattre, ce doit être très cher et je n’ose y toucher. Quant à cette belle vache, elle ne vaut pas huit sous, il y en a tant dans le pays. Son veau doit coûter deux fois moins: mettons _six pence_ pour tous les deux.» Et More prend à regret congé du loup et de l’âne pour coudre à son long récit une courte morale sur les dangers d’une conscience relâchée.
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