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More écrivain mérite une étude spéciale, néanmoins je dois dire ici quelques mots de ses ouvrages de controverse. Ces ouvrages ont été amèrement critiqués et des hommes, qui manifestement ne l’ont jamais lu, lui ont reproché d’égaler ses adversaires en grossièreté et en violence. Telle quelle l’accusation ne tient pas debout. Certes, More polémiste est sans pitié, non seulement pour les erreurs qu’il combat, mais souvent aussi pour les personnes et il ne se retient guère de bafouer à plaisir les désordres privés des «évangéliques». Lui-même pourtant avoue son impuissance à leur répondre jusqu’au bout dans leur propre langue.
«Tant qu’ils se bornent à m’attaquer, si vilainement que ce soit, je ne les paierai point de la même monnaie. Bonnes ou mauvaises paroles de leur part, tout m’est égal, ou plutôt, pire ce sera et mieux cela vaudra: s’ils répandaient sur ma tête l’huile parfumée de leurs éloges, je n’en éprouverais aucun plaisir et je préfère cent fois qu’en haine de l’Église ils me traînent dans la boue. Mais sur tout autre sujet je n’entends pas écouter patiemment leurs moqueries, ni me défendre d’essayer de leur riposter en leur langue. Quant à y réussir pleinement, alors même que je voudrais, je ne le pourrais, et si je pouvais je ne voudrais pas. A eux la palme dans une lutte où j’aurais honte d’être vainqueur[104].»
[104] B. I, p. 296.
Ainsi donc il sait jusqu’où il veut aller comme liberté de plume et quelles limites un chrétien et un _gentleman_ se doivent de ne pas franchir. S’est-il laissé une trop large carrière, ou bien, dans l’entraînement de sa verve, a-t-il dépassé les bornes qu’il s’était posées? La question est délicate, et quand on la comprend bien, on hésite à la trancher.
D’ici, de-là, certains mots nous effarouchent et notamment telle page latine sur les sources d’inspiration de Luther. Mais on sait de reste que les plus délicats de ce temps-là n’y mettaient pas tant de façons. Quant à cette controverse personnelle qui côtoie souvent et dépasse quelquefois l’injure, la licence contemporaine n’est pas une excuse suffisante pour un homme comme More. Ici encore cependant je voudrais qu’on me dise où s’arrêtaient en 1530 les droits, les nécessités de la polémique. Dans les écrits de ce genre, More fait proprement fonction de journaliste. Il ne s’adresse pas à des raffinés mais à cette foule que chaque jour d’immondes brochures ameutent non pas contre les idées, mais contre les personnes.
Devant ce public, il ne suffit pas d’avoir raison et devant quel public suffit-il d’avoir raison? Le meilleur argument ne vaut pas la répartie vengeresse, le coup droit et décisif qui met l’assaillant en ridicule posture. Et puis n’est-il pas une somme de dégoût qu’aucune parole mesurée ne pourrait traduire? Que celui de nous qui en présence de certains renégats et malfaiteurs publics n’a jamais été démangé par l’épithète brutale, jette à Th. More la première pierre. Pour ma part, je ne saurais; mais, enfin, je ne fais pas de difficulté de reconnaître avec Brewer que tel passage de ces livres me peine _like the misconduct of a dear friend_. «C’est autour de More, écrit cet historien, que pendant tout ce règne se pressent nos plus fortes sympathies. Cet homme est l’humanité même avec ce qu’elle a de plus attachant, son soleil et ses nuages, son amabilité et le rayonnement de son cœur, ses chagrins et ses déceptions. Là fut précisément le danger, le fatal danger auquel les hommes de cette nature furent exposés par la violence emportée de Luther. Ils se détournèrent avec dégoût d’une doctrine défendue d’un tel style et avec une si furieuse impertinence[105].»
[105] Letters and papers, III, CCCCXXIX.
Quant au fond même de la doctrine, on ne saurait assez admirer l’instinct théologique du controversiste. Stapleton qui est du métier nous en est un sûr garant: _ita ad veræ theologiæ normam loqui ut accuratius et aptius professione theologus vix loqui possit_[106]. La tactique habituellement suivie par lui est très habile. Bien qu’il ne néglige pas de répondre par le menu aux attaques particulières, il revient toujours à la vérité essentielle qui ruine _a priori_ tout le système des hérétiques, à la nécessité d’une règle vivante et infaillible de la foi. A Tyndale qui brandit sa Bible, il oppose ces «_unwritten verities_», ces vérités non écrites, source du développement doctrinal et liturgique de l’Église. «Si vous consentez à croire tout ce que More imaginera en dehors de l’écriture, _ce poète_ (c’est là pour Tyndale une grosse injure) vous inventera une autre église que celle du Christ[107].» Ainsi parle Tyndale, mais More ne s’en tient pas moins fermement attaché à ce vrai livre de foi, écrit dans le cœur de toute l’Église catholique[108], à cette Bible vivante qui garde la tradition et dont l’autorité doctrinale de l’Église fixe le sens.
[106] Cap. IV. Le _vix_ sauve l’honneur du corps ou l’élégance de la période, mais il est probable qu’une étude attentive montrerait çà et là des inexactitudes de détail dans cette œuvre très abondante et toujours improvisée.
[107] Tyndal. Parker. III, 231.
[108] English works. p. 488.
Chose consolante, quelques-uns des ministres de cette Église, évêques et prêtres d’Angleterre, voulurent reconnaître par un hommage public les services que ce laïque avait rendus à la cause de la foi. Le chancelier disgracié était pauvre. Le clergé se cotisa pour lui offrir une somme de plus de 4000 livres. Les évêques de Durham, de Bath et d’Exeter furent chargés du message, More nous a raconté lui-même cette entrevue, en répondant à ceux qui lui reprochaient de battre monnaie avec sa plume.
«J’ose prendre Dieu et le clergé à témoin qu’on ne put me faire accepter un centime et que je répondis aux députés que j’aimerais mieux voir leur argent jeté à la Tamise. Certes c’étaient de braves gens et très honorables, mais Dieu vaut plus encore et je ne veux rien devoir qu’à Lui. Car c’est pour lui et non pour eux que je travaille. Fier comme je suis et paresseux, aucune somme n’aurait pu me décider à entreprendre l’énorme travail que j’ai dû faire[109].»
[109] B. I, 312.
Les évêques, ajoute Roper, repartirent et durent s’occuper de rendre à chaque souscripteur son argent.
CHAPITRE VI
L’ÉCRIVAIN
I beseech your Grace, pardon me: I was born to speak all mirth, and no matter (_Much ado about nothing_, act. II, sc. 1).
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