LES ÉLÉMENTS DE LA DÉFENSE.
En allant occuper les places qui nous étaient destinées dans la salle d’audience, nous passâmes devant l’estrade où étaient assis les accusés.
Silas ne prit pas garde à nous. Ambroise nous fit un salut amical et posa ensuite sa main sur la _barre_ qui était devant lui. Quand nous passâmes devant l’estrade, Naomi se trouva juste assez grande, en se dressant sur la pointe des pieds, pour atteindre la main d’Ambroise. Elle la prit.
«Je sais que vous êtes innocent», murmura-t-elle.
Et elle jeta sur lui un regard d’amour et d’encouragement, tout en me suivant jusqu’aux siéges qui nous attendaient.
Ambroise ne cessa pas un instant d’être maître de lui. Je pouvais me tromper, mais je ne vis pas cela avec satisfaction.
L’acte d’accusation dressé contre les deux prévenus les chargeait fortement.
Ambroise et Silas étaient accusés d’avoir donné la mort à Yago au moyen d’un bâton ou de quelque autre arme et d’avoir, de propos délibéré, fait disparaître son corps en le jetant dans de la chaux vive. Comme preuve de cette dernière assertion, on produisait le couteau que la victime portait habituellement sur elle et des boutons de métal qui furent reconnus comme ayant appartenu à son habit. On prétendit ces matières incombustibles et quelques fragments des os les plus gros avaient seuls échappé à l’action destructive de la chaux. Après avoir produit les témoignages des hommes de l’art qui corroboraient l’accusation en déclarant que les os étaient bien ceux d’un corps humain, et après avoir rappelé les circonstances de la découverte de ces restes dans le four à chaux, l’acte d’accusation s’efforçait de prouver que l’homme disparu avait été assassiné par les deux frères et avait été jeté par eux dans un four à chaux comme un moyen de céler leur crime.
Les témoins déposèrent, les uns après les autres, de l’inimitié invétérée qu’Ambroise et Silas nourrissaient contre Yago. Les menaces qu’ils proféraient habituellement contre lui, les violentes querelles qui avaient lieu entre lui et eux, qui étaient devenues un sujet de scandale public dans le voisinage et s’étaient terminées (l’une d’elles tout au moins) par des voies de fait; la scène honteuse qui s’était passée sous ma fenêtre et la restitution à Ambroise, dans la matinée de cette fatale scène, du même bâton qui avait été trouvé sur le théâtre du crime, avec les autres pièces à conviction: ces faits et ces incidents, ainsi qu’une foule d’autres circonstances moins importantes, affirmés sous la foi du serment par des témoins dont la véracité n’était pas suspecte, concouraient puissamment à démontrer, par voie directe, l’exactitude des conclusions auxquelles était arrivé l’acte d’accusation.
Je regardai les deux frères pendant que se déroulaient successivement les charges que ces témoignages faisaient peser sur eux. Si l’on pouvait en juger sur l’apparence, Ambroise demeurait toujours maître de lui. Il en était autrement de Silas. Une abjecte terreur se laissait voir dans la pâleur mortelle de son visage, dans le tremblement de ses larges mains osseuses, dans ses yeux effarés et qui s’arrêtaient avec un indicible effroi sur chaque témoin qui venait faire sa déposition. Le sentiment public le condamnait sur ces symptômes. On y voyait déjà l’aveu involontaire de son crime.
La défense, dans la contre-enquête, ne triompha que sur un point: celui des os carbonisés.
Pressés sur ce point, la plupart des hommes de l’art convinrent que leur examen avait été superficiel et qu’il pouvait très-bien se faire que ces os, au lieu d’être ceux d’un homme, fussent en réalité ceux d’un animal. Le juge qui présidait l’enquête décida qu’un second examen aurait lieu et que le nombre de médecins serait augmenté.
L’enquête préliminaire se trouva ainsi suspendue, et les prisonniers furent renvoyés à comparaître de nouveau dans trois jours.
La prostration de Silas, à la levée de cette première audience, se trouva si complète qu’il fallut que deux hommes le soutinssent quand il quitta la salle. Ambroise s’appuya sur la barre pour parler à Naomi avant de suivre le geôlier pour retourner à sa prison.
«Attendez, dit-il tout bas à Naomi, qu’ils aient entendu ce que j’ai à dire!»
Elle se baisa sa propre main en signe de son affection pour lui, et se retourna vers moi les yeux pleins de larmes.
«Pourquoi n’entendent-ils pas tout de suite ce qu’il a à leur dire? me demanda-t-elle. Chacun peut voir qu’Ambroise est innocent. C’est une injustice criante, monsieur, de le renvoyer en prison. Ne pensez-vous pas ainsi?»
Si j’avais confessé ce que je pensais réellement, je lui aurais répondu qu’Ambroise n’avait rien prouvé, selon moi, si ce n’est qu’il possédait un rare empire sur lui-même. Il n’était pas possible de dire cela à ma jeune amie. Je détournai sa pensée de la question de l’innocence de celui qu’elle aimait en lui proposant de faire les démarches nécessaires pour obtenir l’autorisation de le visiter le lendemain dans sa prison. Elle sécha ses larmes et me serra doucement la main en signe de remerciement.
«Oh! mon Dieu! quel excellent ami vous êtes! s’écria-t-elle avec effusion. Quand viendra le temps où vous serez marié, je suis sûre que votre femme ne se repentira pas d’avoir dit _oui_!»
M. Meadowcroft ne sortit pas de son silence pendant que nous cheminâmes, de chaque côté de son fauteuil roulant, en revenant à la ferme. Tout ce qui lui était resté de fermeté semblait avoir succombé sous le poids des charges que l’instruction avait fait peser sur ses fils. Sa fille, dans un sentiment d’austère indulgence pour Naomi, ne laissa percer son opinion qu’en citant quelques passages des Saintes Écritures. Si ces citations signifiaient quelque chose, elles signifiaient qu’elle avait prévu tout ce qui était arrivé, et que le seul triste côté de l’affaire, à ses yeux, était que la mort eût frappé Yago sans y être préparé.
J’obtins l’ordre pour être admis à la prison, le lendemain matin.
Nous trouvâmes Ambroise toujours confiant dans un résultat favorable pour son frère et pour lui-même de l’enquête devant le juge. Il semblait être aussi impatient de raconter que Naomi était pressée d’entendre la véritable histoire de ce qui était arrivé au four à chaux. Les directeurs de la prison, présents comme de raison à l’entrevue, l’avertirent de songer que ce qu’il allait dire pourrait être consigné par écrit et produit contre lui devant la cour.
«Faites, messieurs, et je vous en remercie, dit Ambroise. Je n’ai rien à craindre, je ne vais dire que la vérité.»
Là-dessus, il se tourna vers Naomi et commença son récit, autant que je puis m’en souvenir, en ces termes:
«Après que M. Lefrank nous eut quittés le matin, je demandai à Silas comment il avait pris possession de mon bâton. En me le disant, il me parla des mots qu’il avait échangés avec Yago sous la fenêtre de M. Lefrank. J’étais de mauvaise humeur et en proie à la jalousie, et, je vous l’avoue franchement, Naomi, je pensai fort mal de vous et de John.»
Ici, Naomi l’interrompit sans façon.
«Est-ce là ce qui fit que vous m’avez parlé comme vous l’avez fait, quand nous vous avons trouvé auprès du bois? demanda-t-elle.
--Oui.
--Et ce qui fut cause que vous m’avez laissée, quand vous êtes parti pour Narrabee, sans me donner un baiser d’adieu?
--Oui.
--Demandez-moi pardon pour cela avant de me dire un mot de plus.
--Je vous le demande.
--Dites-moi que vous en êtes honteux.
--J’en suis honteux, répondit Ambroise d’un air repentant.
--Maintenant, vous pouvez continuer, dit Naomi. Je suis satisfaite!»
Ambroise continua.
«Nous poursuivîmes notre route vers la clairière, de l’autre côté du bois, tandis que Silas me parlait; et, comme si le malheur s’en était mêlé, nous prîmes le sentier qui conduit au four à chaux. En tournant le coude que fait ce sentier, nous rencontrâmes Yago qui se rendait à Narrabee. J’étais trop en colère, je vous le dis, pour le laisser passer tranquillement. Je lui lâchai quelques quolibets. Il était irrité de son côté, je le suppose, et me répondit du même ton. J’avoue que je le menaçai de mon bâton; mais je jure que je n’avais pas l’intention de le frapper. Vous savez, puisque vous avez pansé la main de Silas, que Yago est prompt à jouer du couteau. Il vient de l’Ouest, dont les habitants ont toujours une arme ou une autre dans leur poche. Il est assez probable qu’il n’avait point non plus l’intention de me frapper; mais comment pouvais-je en être sûr? Quand il marcha sur moi et me montra son couteau, je jetai mon bâton et l’abordai. D’une main, je lui arrachai son couteau, que je jetai au loin; de l’autre, je le saisis par le collet de son habit, qui était vieux et usé, en lui donnant une secousse qui fit craquer ses os. Un morceau de son habit me resta dans la main; je le jetai dans le four à chaux; j’en fis autant du couteau, que je ramassai, et je crois que si Silas ne m’en avait empêché, j’aurais probablement fait prendre le même chemin à Yago lui-même. Quoi qu’il en soit, Silas me retint. En même temps, il cria à Yago:--Éloignez-vous et ne revenez pas, si vous ne voulez pas être brûlé dans le four à chaux! John nous regarda un moment en prenant haleine. Puis il cria d’une voix calme:--On dit souvent la vérité en riant, monsieur Silas. _Je ne reviendrai pas._ Il nous tourna le dos et s’éloigna. Nous restâmes à nous regarder l’un l’autre, comme deux insensés.--Vous ne croyez pas qu’il le fasse comme il le dit? m’écriai-je.--Allons donc! dit Silas, il tient trop à Naomi pour ne pas revenir. Est-ce donc vrai, Naomi?»
J’en avais fait la remarque de mon côté. Naomi tressaillit et devint pâle quand Ambroise lui répéta ce que Silas avait dit.
«Il n’en est rien, répondit Naomi. Votre frère n’a pas le droit de mettre ainsi mon nom en jeu. Continuez. Silas dit-il encore quelque autre chose, pendant qu’il était sur ce chapitre?
--Oui, il regarda dans le four et demanda:--Pourquoi as-tu jeté le couteau, Ambroise?--Est-ce qu’on sait ce qu’on fait, répondis-je quand on est en colère?--C’était un bon couteau, ajouta Silas; à ta place je l’aurais gardé. Je ramassai le bâton et m’approchai du four en répondant:--Qui dit que je l’ai perdu?--Je me mis à sonder le four à l’aide du bâton et à rapprocher le couteau du bord.--Donne-moi la main, dis-je à Silas, que je puisse m’étendre un peu, et je le reprendrai tout de suite. Mais au lieu de reprendre le couteau, je faillis tomber moi-même dans la chaux bouillante. Sa vapeur, sans doute, me suffoqua. Tout ce que je sais, c’est que j’eus un vertige et je laissai tomber le bâton dans le four. Je l’y aurais suivi et aurais certainement péri si Silas ne m’avait ramené en arrière en me tirant par la main.--Laisse là ce couteau, me dit-il, si je ne t’avais retenu, le couteau d’Yago t’aurait coûté la vie. Il me prit par le bras, et nous nous dirigeâmes ensemble vers le bois. Nous nous arrêtâmes où vous nous avez trouvés, et nous nous assîmes sur un arbre tombé. Nous parlâmes encore un moment d’Yago. Nous finîmes par convenir que nous attendrions pour voir ce qui allait arriver, et qu’en attendant nous tiendrions conseil. Vous et M. Lefrank, vous arrivâtes sur ces entrefaites, Naomi, et vous devinâtes juste quand vous supposâtes que nous vous cachions un secret. Vous savez maintenant quel était ce secret.»
Là, il s’arrêta. Je lui adressai cette question, la première que je lui eusse faite encore:
«Vous ou votre frère, n’avez-vous éprouvé, en ce moment, aucune crainte de l’accusation qui a été portée contre vous depuis? dis-je.
--Aucune pensée semblable ne nous est venue à l’esprit, monsieur, répondit Ambroise. Comment pouvions-nous prévoir que les voisins iraient faire des recherches dans le four et qu’ils diraient ce qu’ils ont dit de nous? Tout ce que nous craignions, c’est que le vieillard n’entendît parler de notre querelle et ne fût plus irrité que jamais contre nous. J’étais le plus désireux de tenir la chose secrète, parce que j’avais à songer à Naomi en même temps qu’au vieillard. Mettez-vous à ma place, et vous avouerez que la perspective de ce qui m’attendait à la ferme n’avait rien de fort agréable pour moi si Yago, en effet, n’y revenait pas, et s’il transpirait que j’étais la cause de son départ.»
C’était là, certainement, une explication de la conduite d’Ambroise, mais elle ne me satisfaisait pas entièrement.
«Ainsi donc, continuai-je, vous croyez qu’Yago a mis à exécution sa menace de ne pas retourner à la ferme? Selon vous, il est maintenant vivant et caché quelque part?
--Certainement! dit Ambroise.
--Certainement! répéta Naomi.
--Croyez-vous qu’il soit vrai qu’on l’ait vu voyageant sur le chemin de fer de New-York?
--Je le crois fermement, monsieur; et, qui plus est, je crois que j’étais sur sa trace. J’étais trop désireux de le retrouver, et j’affirme que je l’aurais retrouvé, si l’on m’avait laissé libre à New-York.»
Je regardai Naomi.
«Je le crois aussi, dit-elle. Yago se tient à l’écart.
--Supposez-vous qu’il ait peur d’Ambroise et de Silas?»
Elle hésita.
«Il _peut_ en avoir peur, répliqua-t-elle en appuyant fortement sur les mots: il peut.
--Mais vous ne pensez pas que ce soit vraisemblable?»
Elle hésita de nouveau.
J’insistai, en répétant ma question.
Elle baissa les yeux et répondit, presque avec humeur:
«Je ne sais pas.»
Je m’adressai à Ambroise.
«Avez-vous quelque chose de plus à nous dire? lui demandai-je.
--Non, dit-il, je vous ai dit tout ce que je sais.»
Je me levai pour parler à l’homme de loi dont j’avais requis les services. Il nous avait aidés à obtenir l’ordre d’admission et nous avait accompagnés à la prison. Assis à part, il avait gardé le silence jusqu’à ce moment, examinant avec attention l’effet que produisait le récit d’Ambroise sur les officiers de la prison et sur moi.
«Est-ce là la défense? lui demandai-je tout bas.
--C’est la défense, monsieur Lefrank. Qu’en pensez-vous, entre nous?
--Entre nous, je pense que le juge les renverra devant le jury.
--Sous l’accusation de meurtre?
--Oui, sous l’accusation de meurtre.»