LA CONFESSION.

Ma réponse à l’homme de loi était l’expression exacte de ma conviction. Le récit d’Ambroise avait à mes yeux toute l’apparence d’une histoire fabriquée, et maladroitement fabriquée, pour fausser le sens très clair des conclusions auxquelles était arrivé l’acte d’accusation. J’acceptai ces conclusions avec répugnance, avec regret, à cause de l’intérêt que je prenais à Naomi. Je lui dis tout ce que je pus pour ébranler la confiance absolue qu’elle nourrissait dans l’acquittement des accusés lors de la prochaine enquête.

Le jour où elle devait avoir lieu arriva.

Naomi et moi nous nous rendîmes ensemble à l’audience. M. Meadowcroft ne put cette fois quitter sa chambre. Sa fille vint seule à la cour et y occupa un siége réservé pour elle.

Dans cette seconde comparution, Silas se montra beaucoup plus calme et plus semblable à son frère. Aucun nouveau témoin ne fut appelé par l’accusation. On reprit le débat sur les dépositions des docteurs relativement aux os carbonisés, et nous remportâmes jusqu’à un certain point la victoire. En d’autres termes, nous obligeâmes les docteurs à convenir qu’ils différaient beaucoup d’opinion. Trois avouèrent qu’ils étaient indécis. Deux allèrent encore plus loin et affirmèrent que les os étaient ceux d’un animal, non d’un homme. Nous insistâmes sur cette opinion, puis nous développâmes notre système de défense, fondé sur le récit d’Ambroise.

Nécessairement, aucun témoin ne pouvait être appelé par nous. Soit que cette circonstance eût découragé notre avocat, soit qu’il partageât mon opinion sur le récit de son client, ce que je ne saurais dire, il parla machinalement, tout en faisant de son mieux, à coup sûr, mais sans y mettre la chaleur et la vivacité d’une conviction naturelle. Naomi me jeta un regard plein d’angoisses, dès qu’il eut fini. La main de la jeune fille, quand je la pris, était froide. Elle vit dans les yeux et dans l’attitude de l’avocat adverse les signes évidents de l’insuccès de la défense; mais elle attendit résolûment que le magistrat président fît connaître sa décision. Je n’avais que trop bien prévu ce que celui-ci croirait de son devoir de faire. La tête de Naomi se pencha sur mon épaule quand il prononça les terribles mots qui renvoyaient Ambroise et Silas devant les assises sous l’accusation de meurtre.

Je la conduisis hors de la salle pour qu’elle prît l’air. Quand je passai devant la barre, je remarquai qu’Ambroise, mortellement pâle, nous suivait du regard, pendant que nous nous éloignions de lui. La décision du magistrat avait évidemment abattu son courage. Son frère Silas s’était laissé tomber sur la chaise du geôlier, en proie à une indicible terreur. Il était muet et tremblant comme un chien qu’on vient de battre.

Mlle Meadowcroft revint avec nous à la ferme, sans prononcer un seul mot pendant tout le trajet. Je ne pus rien découvrir dans sa physionomie qui laissât percer le moindre sentiment de compassion pour les prisonniers. Quand Naomi se retira dans sa chambre, nous restâmes en tête-à-tête pendant quelques minutes, et alors, à mon grand étonnement, cette femme, en apparence impitoyable, me prouva qu’elle aussi était une fille d’Ève, et pouvait sentir et souffrir à sa manière, tout comme nous. Elle s’approcha soudainement de moi et posa sa main sur mon bras.

«Vous êtes homme de loi, n’est-ce pas? me dit-elle.

--Oui.

--Avez-vous pratiqué déjà pendant quelque temps?

--Pendant dix ans.

--Pensez-vous?...»

Elle s’interrompit brusquement; sa dure physionomie s’adoucit; ses yeux s’abaissèrent.

«N’importe, dit-elle d’un air confus, je suis bouleversée par cette calamité, quoique je ne le laisse pas voir. N’y faites pas attention.»

Elle s’éloigna. J’attendis, dans la ferme persuasion que la question qu’elle avait voulu m’adresser se frayerait tôt ou tard un passage à travers ses lèvres. Je ne me trompais pas. Elle revint involontairement vers moi, comme une femme agissant sous quelque influence à laquelle toute force de volonté est incapable de résister.

«Croyez-vous qu’Yago soit encore vivant?»

Elle m’adressa cette question d’un ton brusque, désespéré, comme si les paroles se précipitaient hors de sa bouche malgré elle.

«Je ne le crois pas, répondis-je.

--Rappelez-vous ce qu’Yago a souffert de la part de mes frères, reprit-elle. Votre expérience vous permet-elle de croire qu’il pourrait avoir pris une résolution subite de quitter la ferme?»

Je lui répondis aussi franchement qu’auparavant.

«Mon expérience ne me permet pas de le croire.»

Elle me regarda un moment avec une figure pâle de désespoir, puis inclina silencieusement, en forme de salut, sa tête grisonnante, et me laissa. Quand elle traversa la salle pour gagner la porte, je la vis lever les yeux au ciel, et je l’entendis murmurer entre ses dents:

«La vengeance m’appartient, dit le Seigneur, je ne laisserai pas ce crime impuni.»

Ce fut le _Requiem_ d’Yago prononcé par la femme qui l’aimait.

La première fois que je revis Mlle Meadowcroft, elle avait repris son masque. Elle était redevenue elle-même et put s’asseoir calme et impénétrable, tandis que les hommes de loi discutaient sur la terrible position de ses frères, avec l’échafaud en perspective, comme l’une des probabilités de la cause.

Laissé seul, je commençai à être inquiet de Naomi. Je montai les escaliers et, frappant doucement à sa porte, je lui demandai du dehors comment elle se trouvait. Elle me répondit tristement:

«Je m’efforce de supporter ce coup; je ne voudrais pas vous importuner de mon chagrin quand nous nous retrouverons.»

Je redescendis les escaliers, soupçonnant pour la première fois la véritable nature de l’intérêt que m’inspirait la jeune Américaine. Pourquoi sa réponse avait elle fait monter les larmes dans mes yeux?

Je sortis et m’allai promener seul pour réfléchir dans le calme. Pourquoi le son de sa voix continua-t-il à retentir dans mon oreille pendant toute cette promenade?

Je pris soudain la résolution de retourner en Angleterre.

Quand je revins à la ferme, le jour commençait à baisser. La lampe cependant n’était pas encore allumée dans le vestibule. M’arrêtant un instant pour accoutumer mes yeux à l’obscurité de l’intérieur, j’entendis la voix de l’avocat auquel nous avions eu recours pour la défense; il causait vivement avec quelqu’un.

«Ce n’est pas ma faute, disait l’avocat. Elle m’a arraché le papier de la main avant que je devinasse son intention.

--En avez-vous besoin? demanda Mlle Meadowcroft.

--Non, ce n’est qu’une copie. Si la possession de ce papier peut contribuer à la calmer, laissez-la le garder tant qu’elle voudra. Bonsoir.»

En disant ces mots, l’avocat, qui se dirigeait vers la porte de sortie, me trouva sur son chemin. Je l’arrêtai sans cérémonie; j’éprouvais un insurmontable désir d’en savoir davantage.

«Qui vous a arraché le papier des mains?» lui dis-je brusquement.

L’homme de loi tressaillit. Je l’avais pris par surprise. Son instinct de réserve professionnelle l’empêcha de répondre immédiatement.

Pendant ce court intervalle de silence, Mlle Meadowcroft me répondit de l’autre bout du vestibule:

«C’est Naomi qui lui a arraché le papier des mains.

--Quel papier?»

Une porte s’ouvrit doucement derrière moi. Naomi elle-même parut sur le seuil; Naomi elle-même répondit à ma question.

«Je vais vous le dire, murmura-t-elle. Venez ici.»

Une seule bougie éclairait la chambre. J’envisageai Naomi à sa pâle clarté. Ma résolution de retourner en Angleterre s’évanouit aussitôt, comme tant d’autres projets de ma vie restés sans exécution.

«Bon Dieu! m’écriai-je, qu’est-il donc arrivé?»

Elle me tendit le papier qu’elle avait arraché de la main de l’homme de loi.

La _copie_ à laquelle il avait fait allusion était une copie de la confession que Silas avait écrite en rentrant dans sa prison. Il y accusait son frère Ambroise du meurtre de Yago. Il déclarait sous serment qu’il avait vu son frère Ambroise commettre le crime.

Je pus, comme on dit vulgairement, en croire à peine mes yeux. Je lus deux fois les dernières phrases de cette confession:

«... Je les entendis, y disait Silas, disputer dans le four à chaux. Ils parlaient de la cousine Naomi. Je courus sur la place pour les séparer. Je n’arrivai pas à temps. Je vis Ambroise donner au défunt un terrible coup de son lourd bâton sur la tête. Celui-ci tomba sans pousser un cri. Je mis la main sur son cœur. Le malheureux était mort. Je fus horriblement effrayé. Ambroise me menaça de me tuer si je disais un mot de ce qui venait d’arriver à âme qui vive. Il prit le corps de John et le jeta dans la chaux vive; il y jeta ensuite le bâton. Nous nous dirigeâmes après vers le bois, et nous nous assîmes sur un arbre tombé à l’entrée. Ambroise inventa l’histoire que nous devions dire si l’on découvrait ce qu’il avait fait. Il me la fit répéter comme une leçon. Nous étions encore occupés de ce soin quand arriva ma cousine Naomi, accompagnée de M. Lefrank. Vous connaissez le reste. Ceci est ma confession, que j’affirme sous serment être sincère. Je la fais de mon propre et libre gré, en me repentant bien de ne l’avoir pas faite plus tôt.

Signé: Silas Meadowcroft.»

Je déposai le papier et regardai de nouveau Naomi. Elle me parla avec un calme étrange. Ses yeux et sa voix accusaient une résolution inébranlable.

«Silas veut livrer la vie de son frère pour sauver la sienne. Je vois un lâche mensonge, une lâche cruauté dans chaque ligne de ce papier. Ambroise est innocent et le moment est venu d’en fournir la preuve.

--Vous oubliez, lui dis-je, que nous venons, aujourd’hui même, d’échouer dans cette tâche.

--Yago est vivant. Il se cache quelque part, continua-t-elle, à nos yeux et aux yeux de tous ceux qui le connaissent. Aidez-moi, ami Lefrank, à faire une annonce dans les journaux pour le découvrir.»

Je reculai, frappé de mutisme et de tristesse, en l’entendant parler ainsi. J’avoue que je crus que la nouvelle calamité qui venait de l’atteindre avait ébranlé son cerveau.

«Vous ne croyez pas cela? dit-elle. Fermez la porte.»

Je lui obéis. Elle s’assit et m’indiqua une chaise auprès d’elle.

«Asseyez-vous, continua-t-elle. Je vais commettre une action coupable, mais je ne puis éviter de le faire. Je vais trahir une promesse sacrée. Vous vous rappelez cette soirée éclairée par la lune, durant laquelle je le rencontrai dans le jardin?

--John Yago?

--Oui. Maintenant écoutez. Je vais vous raconter ce qui s’est passé alors entre lui et moi.»