LE FOUR A CHAUX.
M. Meadowcroft fut le premier à prendre la parole.
«Il faut que quelqu’un retrouve John, dit-il.
--Et sans perdre un moment», ajouta sa fille.
Ambroise sortit soudain du coin obscur, où il se trouvait.
«J’irai à sa recherche», dit-il.
Silas s’avança à sa suite.
«J’irai avec vous», dit-il à son tour.
M. Meadowcroft interposa son autorité.
«Un de vous suffira... pour le moment, du moins. Vas-y, Ambroise. On peut avoir besoin de ton frère plus tard. Si quelque accident est arrivé... ce dont Dieu nous préserve, nous pourrons avoir à diriger nos recherches dans plus d’une direction. Silas, reste à la ferme.»
Les deux frères se retirèrent en même temps: Ambroise pour se préparer à partir, Silas pour lui seller un cheval. Naomi s’esquiva après eux. Laissé en compagnie de M. Meadowcroft et de sa fille (l’un et l’autre dévorés d’inquiétude par suite de cette disparition, et s’efforçant de cacher leur anxiété sous une apparence de dévote résignation), j’ai à peine besoin d’ajouter que je me retirai aussi, dès qu’il me fut possible de quitter sans impolitesse la salle. En montant l’escalier pour regagner ma chambre, j’aperçus Naomi à demi cachée dans le renfoncement formé par la fenêtre à l’ancienne mode du premier palier. Ma petite amie était en proie à un trouble profond. Son tablier couvrait sa figure et elle pleurait amèrement. Ambroise n’avait pas pris congé d’elle aussi tendrement que de coutume. Elle était plus fermement persuadée que jamais qu’Ambroise lui cachait un secret. Nous attendions tous avec anxiété le jour suivant. Le jour suivant rendit le mystère encore plus obscur.
Le cheval qu’Ambroise avait pris pour se rendre à Narrabee fut ramené à la ferme par un garçon de l’hôtel. Celui-ci apportait une dépêche écrite par Ambroise qui nous plongea dans un grand étonnement. Ses recherches avaient prouvé positivement, selon lui, qu’Yago n’avait point été vu dans le voisinage de Narrabee. Les seuls renseignements qu’on avait pu obtenir sur son compte venaient d’un rapport passablement vague. Ce rapport disait qu’un homme ressemblant à Yago avait été vu le jour précédent dans un wagon de chemin de fer sur la ligne de New-York. Agissant conformément à ce renseignement, Ambroise s’était déterminé à pousser ses recherches jusqu’à New-York pour vérifier l’exactitude de ce renseignement.
Ce procédé extraordinaire me donna lieu de soupçonner malgré moi qu’il y avait réellement au fond de tout cela quelque chose de louche. Je gardai ce soupçon pour moi, mais je fus préparé dès ce moment à voir la disparition d’Yago suivie de quelques graves conséquences.
Le même jour, ces conséquences se révélèrent.
Il s’était maintenant écoulé assez de temps pour que le bruit de ce qui était arrivé à la ferme se fût propagé dans le district. Déjà instruits des dissentiments qui existaient entre ces hommes, les voisins avaient été informés (sans doute par les ouvriers présents à la scène du matin sous ma fenêtre) des détails de la querelle. L’opinion publique, en Amérique, se manifeste sans la moindre réserve ni la moindre préoccupation des conséquences. En cette occasion, la rumeur générale déclara que l’homme disparu était la victime d’un crime et rendit l’un ou l’autre des frères responsable de cette disparition. Un peu plus tard, dans le courant de la journée, la vraisemblance de cette grave supposition fut confirmée aux yeux du vulgaire par une terrible découverte. On annonça qu’un prédicateur méthodiste, établi depuis quelque temps à Morwick, et grandement respecté dans tout le district, avait rêvé qu’Yago venait d’être assassiné et que son cadavre était caché dans la ferme de Morwick. Avant la nuit, ce ne fut qu’un cri exclamant la vérification du rêve du prédicateur. Non-seulement dans tout le district, mais dans la ville de Narrabee même, la population insista sur la nécessité d’une perquisition dans la ferme de Morwick, pour y découvrir les restes mortels d’Yago.
Dans la terrible tournure qu’avait prise maintenant l’affaire, le vieux Meadowcroft déploya une force de caractère et une énergie auxquelles je ne me serais pas attendu.
«Mes fils ont leurs défauts, dit-il, des défauts sérieux, et personne ne le sait mieux que moi. Ils se sont très mal conduits envers Yago, je ne le nie pas. Mais ni Ambroise ni Silas ne sont des meurtriers. Faites vos recherches! Je le demande moi-même; je fais plus, j’insiste pour qu’elles aient lieu, après tout ce qui a été dit; c’est une justice qui est due à ma famille et à mon nom.»
Les voisins le prirent au mot. La population du district de Morwick s’organisa sur place. Cette fraction du peuple souverain d’Amérique se réunit en comité, fit des discours, élut des personnes compétentes pour représenter l’intérêt public et commença ses perquisitions le jour suivant.
Toute cette procédure, ridicule et informe au point de vue légal, fut conduite par ce peuple extraordinaire avec un sentiment aussi austère et aussi strict du devoir que si elle avait été sanctionnée par le tribunal le plus élevé du pays.
Naomi fit face à la calamité qui frappait la famille avec autant de résolution que son oncle lui-même. Le courage de la jeune fille s’éleva au niveau de ce que les circonstances exigeaient d’elle. Sa seule inquiétude était pour Ambroise.
«Il devrait être ici, me dit-elle. Les méchantes langues du voisinage sont assez perverses pour dire que son absence est un aveu de son crime.»
Elle avait raison. Dans l’état présent de l’esprit public, l’absence seule d’Ambroise faisait peser un grave soupçon sur lui.
«Nous pouvons télégraphier à New-York, dis-je, si vous savez seulement où une dépêche pourrait vraisemblablement l’atteindre.
--Je connais l’hôtel où les Meadowcroft descendent à New-York, répondit-elle. J’y fus envoyée après la mort de mon père pour attendre que Mlle Meadowcroft pût venir me prendre et m’amener à Morwick.»
Notre résolûmes de télégraphier à cet hôtel.
J’étais occupé à écrire la dépêche, et Naomi regardait par-dessus mon épaule, quand une voix étrangère, que nous entendîmes près de nous, nous fit tressaillir.
«Ah! c’est là son adresse? dit la voix; nous en avions besoin aussi.»
La personne qui parlait ainsi m’était inconnue. Naomi reconnut un voisin.
«Pourquoi avez-vous besoin de son adresse? dit-elle vivement.
--Je suppose que nous avons trouvé les restes mortels d’Yago, mademoiselle, répliqua le voisin. Nous avons pris déjà Silas et nous avons besoin d’Ambroise, tous deux soupçonnés de meurtre.
--C’est un mensonge, s’écria Naomi furieuse, un abominable mensonge.»
Le voisin se tourna vers moi.
«Conduisez-la dans la chambre voisine, monsieur, et laissez-la songer à elle-même.»
Nous passâmes dans la chambre voisine.
Dans un coin, assise près de son père et tenant sa main, nous vîmes, sombre et immobile comme une statue, Mlle Meadowcroft qui pleurait en silence. En face, accroupi sur la banquette de la fenêtre, les yeux hagards, les mains pendantes, nous découvrîmes Silas qui était visiblement en proie à une terreur panique.
Un petit nombre de personnes, qui avaient pris part aux recherches, étaient assises près de lui et le surveillaient. Les autres étrangers présents entouraient une table au milieu de la salle. Ils nous firent place quand nous approchâmes, Naomi et moi, et nous laissèrent voir divers objets placés sur la table.
L’objet qui occupait le milieu était un petit amas d’os carbonisés. Autour de ces os se trouvait un couteau, deux boutons de métal, et un bâton à moitié brûlé. Le couteau fut reconnu par les ouvriers comme celui que Yago portait habituellement sur lui; c’était celui-là même avec lequel il avait blessé Silas à la main. Naomi déclara que les boutons étaient d’un dessin particulier qui avait attiré son attention sur l’habit d’Yago. Quant au bâton, quoique en partie brûlé, je n’eus aucune peine à reconnaître le nœud curieusement sculpté qui en formait la pomme. C’était le lourd bâton de hêtre que j’avais arraché de la main de Silas et que j’avais rendu à Ambroise, quand il me l’avait réclamé comme lui appartenant. En réponse à mes questions, j’appris alors que les os, le couteau, les boutons et le bâton avaient été tous trouvés ensemble dans un four à chaux de service à cette époque sur la ferme.
«Est-ce sérieux?» me dit à l’oreille Naomi, lorsque nous nous éloignâmes de la table.
C’eût été un acte de pure cruauté que de l’induire alors en erreur.
«Oui, lui dis-je tout bas, c’est sérieux.»
Le comité d’enquête procéda à ses opérations avec la plus stricte régularité. Sur le rapport qu’il soumit à la justice de paix, celle-ci rendit son mandat. Dans la soirée, Silas fut conduit à la prison, et un officier fut envoyé à New-York pour y arrêter Ambroise.
Quant à moi, je fis tout ce que je pus pour me rendre utile. Avec l’autorisation tacite de Meadowcroft et de sa fille, je me rendis à Narrabee et assurai la meilleure assistance légale à la défense qu’il me fut possible de me procurer dans cette ville. Cela fait, nous n’avions pas d’autre alternative que d’attendre des nouvelles d’Ambroise et sa comparution devant le magistrat, qui devait avoir lieu à son retour. Je passerai sous silence les chagrins auxquels les habitants de la maison furent en proie pendant cet intervalle. Il est inutile de les décrire ici. Je dirai seulement que la conduite de Naomi me confirma dans la conviction qu’elle possédait un noble cœur. Je n’avais pas conscience de mes sentiments envers elle à cette époque; mais je suis maintenant disposé à croire que ce fut le moment où je commençai à envier à Ambroise la femme dont il avait su conquérir l’affection.
Le télégraphe nous apporta les premières nouvelles d’Ambroise. Il avait été arrêté à l’hôtel et revenait à Morwick. Il arriva le jour suivant et fut enfermé dans la prison où était déjà retenu son frère. Chacun d’eux occupait une cellule séparée, et ils ne pouvaient communiquer ensemble.
Deux jours après, l’enquête préliminaire eut lieu. Ambroise et Silas comparurent devant le juge sous l’inculpation d’avoir donné volontairement la mort à Yago. Je fus cité comme témoin, et, sur la demande de Naomi, j’accompagnai la pauvre jeune fille à l’audience et restai assis auprès d’elle pendant l’interrogatoire. Mon hôte aussi y assista dans son fauteuil d’invalide, ayant sa fille à côté de lui.
Tel fut le résultat de mon voyage à travers l’Océan pour aller chercher en Amérique le repos et la tranquillité. C’est ainsi que le temps et le hasard accomplirent mes premiers pressentiments de la triste vie que je devais mener à la ferme de Morwick.