LES NOUVELLES DE NARRABEE.
Arrivé au jardin, une pensée me frappa. Le langage gai et les manières aisées d’Ambroise indiquaient qu’il ignorait jusqu’à présent la querelle qui avait eu lieu sous ma fenêtre. Non-seulement il n’était pas nécessaire, mais il n’était même pas désirable qu’Ambroise connût la querelle. Je revins à la cour de l’étable. Personne n’était plus à la porte. J’appelai alternativement Silas et Ambroise. Personne ne répondit. Les deux frères s’étaient rendus à leurs travaux.
En revenant du jardin, j’entendis une douce voix me souhaiter le bonjour. Je me retournai. Naomi était à une fenêtre du rez-de-chaussée de la ferme. Elle avait son tablier de travail et était occupée à faire reluire les couteaux pour le déjeuner, sur une table d’ancienne forme. Un chat au poil noir et luisant se balançait sur son épaule, attentif à l’éclat que jetait le couteau au fur et à mesure que sa maîtresse le faisait passer et repasser sur le cuir qui recouvrait la table.
«Venez ici, me dit-elle, j’ai besoin de vous parler.»
Je remarquai, en approchant, que sa jolie figure était couverte d’un nuage de tristesse et d’anxiété. Elle fit tomber le chat de son épaule par un mouvement nerveux, et me salua seulement par un de ses charmants sourires habituels.
«J’ai vu Yago, dit-elle. Il a fait allusion à quelque chose qu’il dit s’être passé ce matin sous la fenêtre de votre chambre. Quand je l’ai prié de s’expliquer avec plus de détail, il m’a répondu seulement: Demandez à M. Lefrank. Il faut que j’aille à Narrabee. Qu’est-ce que cela signifie? Dites-le moi clairement, monsieur. Je brûle de le savoir et ne saurais attendre.»
Je lui racontai ce qui s’était passé, comme je viens de le raconter plus haut, et ne lui en cachai que le côté le plus pénible, pour elle. Elle déposa le couteau qu’elle s’occupait à faire reluire et croisa ses mains devant elle, d’un air pensif.
«Je regrette d’avoir accordé ce rendez-vous à Yago, dit-elle. Quand un homme demande quelque chose à une femme, la femme, selon moi, se repent presque toujours d’avoir dit oui.»
Elle fit cette réflexion ingénieuse d’un air troublé. Ce rendez-vous au clair de la lune avait laissé quelques souvenirs pénibles dans son esprit: je vis cela aussi clairement que je voyais Naomi elle-même.
Qu’est-ce que Yago lui avait dit? Je le lui demandai avec toute la délicatesse nécessaire, en la priant au préalable d’excuser mon indiscrétion.
«Je voudrais pouvoir _vous_ le dire», me répondit-elle, en appuyant d’une façon particulière sur le mot «vous».
Ici, elle s’arrêta et devint pâle, puis une vive rougeur envahit son visage. Elle reprit son couteau et continua à le passer sur le cuir aussi soigneusement que jamais.
«Je ne dois pas vous le dire, reprit-elle en baissant son visage sur le couteau, j’ai promis de ne le dire à personne. C’est la vérité. Oubliez cela, monsieur, aussitôt que vous le pourrez. Chut! voici l’espion qui nous a vus la nuit dernière et qui l’a dit à Silas!»
La triste Mlle Meadowcroft ouvrit la porte de la cuisine: elle tenait à la main un gros livre de prières, et elle regarda Naomi comme une femme jalouse d’un certain âge peut seule regarder une femme plus jeune et plus jolie qu’elle.
«Les prières, mademoiselle Colebrook», dit-elle de son ton le plus aigre.
Elle se tut, et, m’apercevant debout sous la fenêtre:
«Les prières, monsieur Lefrank, ajouta-t-elle avec un regard de dévote piété qu’elle dirigea exclusivement sur moi.
--Nous allons vous suivre toute de suite, Mlle Meadowcroft, dit Naomi.
--Je n’ai pas l’intention de pénétrer vos secrets, mademoiselle Colebrook.»
Après cette aigre réponse, notre méthodiste disparut avec son livre. Je rejoignis Naomi en entrant dans la chambre par la porte du jardin. Elle vint à la hâte au-devant de moi.
«Je ne suis pas tranquille à cause d’une chose, me dit-elle. Ne m’avez-vous pas appris que vous aviez laissé Ambroise et Silas ensemble?
--Oui.
--Supposez que Silas raconte à Ambroise ce qui est arrivé ce matin.»
La même idée m’était venue à l’esprit, comme je l’ai déjà mentionné plus haut.
Je fis de mon mieux pour rassurer Naomi.
«M. Yago n’est pas ici, répliquai-je; vous et moi nous pourrons aisément arranger les choses en son absence.»
Elle prit mon bras.
«Venez pour les prières, dit-elle, Ambroise sera là, et je trouverai une occasion de lui parler.»
Ni Ambroise ni Silas n’étaient dans la salle à manger, quand nous y entrâmes. Après avoir attendu en vain pendant dix minutes, M. Meadowcroft dit à sa fille de lire les prières. Mlle Meadowcroft les lut en conséquence, et le déjeuner s’ensuivit, sans que les deux frères se montrassent. Mlle Meadowcroft regarda son père et dit:
«C’est de mal en pis, monsieur. Que vous avais-je dit?»
Naomi voulut aussitôt administrer l’antidote.
«Les jeunes gens sont sans doute retenus par leurs travaux, mon oncle.»
Et se tournant vers moi:
«Vous désirez visiter la ferme, monsieur Lefrank? dit-elle. Venez m’aider à retrouver les jeunes gens.»
Pendant plus d’une heure, nous visitâmes chaque partie de la ferme, l’une après l’autre, sans découvrir les deux frères. Nous les vîmes enfin près d’un petit bois, assis sur le tronc d’un arbre abattu et causant ensemble.
Silas se leva à notre approche et s’éloigna sans nous adresser le moindre mot d’excuse. Au moment où il se leva, je remarquai que son frère lui murmura quelques mots à l’oreille, et je l’entendis répondre:
«C’est bien!
--Ambroise, cela signifie-t-il que vous nous faites un secret de quelque chose? demanda Naomi en abordant son amant avec un sourire. Silas a-t-il l’ordre de se taire?»
Ambroise jouait d’un air boudeur du bout de son pied avec les cailloux qui étaient devant lui.
Je remarquai, non sans quelque surprise, que son bâton favori n’était pas dans sa main, ni auprès de lui.
«C’est une affaire, répondit-il à Naomi d’un air médiocrement gracieux, entre Silas et moi. Voilà ce que cela signifie, si vous désirez le savoir.»
Naomi, comme une femme qu’elle était, poursuivit ses questions, sans se soucier de la manière dont y répondait un homme qui semblait irrité.
«Pourquoi n’avez-vous assisté ni l’un ni l’autre aux prières ni au déjeuner? demanda-t-elle ensuite.
--Nous avions trop à faire, répliqua Ambroise assez rudement, et nous étions trop loin de la ferme.
--C’est singulier, dit Naomi. Voilà la première fois que cela arrive depuis que je suis à la ferme.
--Vivre, c’est apprendre. Cela est arrivé maintenant.»
Le ton qu’Ambroise mettait dans ses réponses aurait détourné tout autre interlocuteur de continuer à l’interroger. Mais les femmes ne tiennent aucun compte des avertissements qu’on leur donne d’une façon détournée. Naomi, ayant encore quelque chose sur le cœur, n’hésita pas à le dire.
«Avez-vous vu Yago ce matin?»
La colère qui couvait dans l’âme d’Ambroise fit soudainement explosion, sans qu’il fût possible de deviner pourquoi.
«Combien de questions ai-je encore à subir? s’écria-t-il violemment. Êtes-vous le ministre m’interrogeant sur mon catéchisme? Je n’ai point vu Yago, et ne me suis occupé que de mon travail. Cela vous satisfait-il?»
Il nous tourna le dos en jurant et suivit son frère dans le bois. Naomi me regarda avec des yeux où éclatait l’indignation.
«Qu’est-ce que veut dire, monsieur Lefrank, cette façon de me parler? Le vilain personnage! Comment ose-t-il prendre ce ton?»
Elle se tut un moment; sa voix, son regard, son air avaient changé soudainement.
«Cela ne lui était jamais arrivé jusqu’ici, monsieur. Que s’est-il passé? Je déclare que je ne reconnais plus Ambroise, tant il est changé. Dites-moi, cela ne vous frappe-t-il pas?»
Je tâchai d’excuser le jeune homme.
«Quelque chose l’aura mis de mauvaise humeur, dis-je. Le moindre incident, quelquefois, mademoiselle, fait sortir un homme de son caractère. Je parle comme quelqu’un qui sait ce que c’est par sa propre expérience. Donnez-lui le temps de rentrer en lui-même, il viendra vous faire ses excuses, et il ne restera plus trace de tout cela.»
Ma manière d’interpréter la chose ne réussit nullement à rassurer ma jolie compagne. Nous revînmes à la maison. L’heure du dîner sonna et les frères reparurent. Leur père leur reprocha leur absence du matin avec une sévérité inutile; ils reçurent ces reproches avec une indignation plus inutile encore, à mon avis, et sortirent de la salle. Un aigre sourire de satisfaction se montra sur les lèvres de Mlle Meadowcroft. Elle regarda son père, puis leva ses yeux empreints de tristesse au plafond et dit:
«Nous ne pouvons que prier pour eux, monsieur.»
Naomi disparut après le dîner. Quand je la revis, elle avait des nouvelles pour moi.
«J’ai trouvé Ambroise, me dit-elle, et il m’a demandé pardon. Nous nous sommes entendus. Mais... mais...
--Mais quoi, mademoiselle Naomi?
--Il n’est plus le même, monsieur. Il ne veut pas en convenir; mais je ne puis m’empêcher de penser qu’il me cache quelque chose.»
Le jour s’écoula et la soirée vint. Je retournai à mon roman, mais Alexandre Dumas lui-même ne put captiver mon attention. Je ne saurais dire à quoi je pensais. Je suis incapable d’expliquer ce qui me troublait l’esprit en ce moment. Je souhaitais d’être de retour en Angleterre; je pris en haine, sans raison, la ferme de Morwick.
Neuf heures sonnant, nous nous réunîmes de nouveau pour le souper; il ne manquait qu’Yago. Il devait être de retour pour le souper, et nous l’attendîmes un quart d’heure, conformément à la volonté de M. Meadowcroft; mais il ne revint pas.
La soirée se passa et il ne reparut point. Mlle Meadowcroft voulut veiller pour l’attendre. Naomi la regarda d’un air un peu malicieux, je dois l’avouer, quand les deux femmes se séparèrent pour la nuit. Je me retirai dans ma chambre, et je fus, comme la nuit précédente, incapable de dormir. Quand le soleil se leva, je sortis comme la veille, pour aller respirer l’air du matin.
Je rencontrai sur l’escalier Mlle Meadowcroft qui remontait dans sa chambre. Pas une boucle de ses cheveux gris et raides n’était dérangé.
Rien, chez cette femme impénétrable, ne laissait voir qu’elle avait veillé toute la nuit.
«M. Yago est-il revenu?» demandai-je.
Mlle Meadowcroft secoua lentement la tête et me regarda en fronçant les sourcils.
«Nous sommes dans les mains de la Providence, monsieur Lefrank. M. Yago doit avoir été retenu à Narrabee.»
Les repas quotidiens suivirent leur cours invariable. Le déjeuner et le dîner se succédèrent, et Yago ne se montra pas. M. Meadowcroft et sa fille se consultèrent et résolurent d’envoyer à la recherche de l’absent. Un des ouvriers les plus intelligents fut dépêché à Narrabee pour y faire une enquête.
Cet homme revint fort tard dans la soirée et rapporta d’inquiétantes nouvelles à la ferme. Il avait visité toutes les auberges et les endroits publics de Narrabee; il avait fait des recherches sans fin dans toutes les directions, et partout le résultat avait été le même. Personne n’avait vu Yago. Chacun avait déclaré qu’Yago n’avait pas mis le pied dans la ville.
Nous nous regardâmes tous les uns les autres, à l’exception des deux frères, qui étaient assis ensemble dans un endroit obscur de la salle. La conclusion était inévitable. Yago était un homme perdu.