LE BÂTON DE HÊTRE.
Les personnes d’un tempérament sensible et nerveux, qui couchent pour la première fois dans une maison étrangère et dans un lit nouveau, doivent se résigner à passer une nuit sans sommeil ou à peu près. Ma première nuit à Morwick ne fit pas exception à la règle. Le peu de sommeil que j’y goûtai fut fréquemment interrompu et troublé par des songes. Vers six heures du matin, il ne me fut plus possible de rester au lit. Le soleil se laissait entrevoir radieux par ma fenêtre. Je résolus d’essayer l’influence vivifiante d’une promenade à l’air frais du matin.
Juste à l’instant où je sortais de mon lit, j’entendis des bruits de pas et de voix sous ma fenêtre.
Le bruit des pas cessa et je pus reconnaître les voix. J’avais laissé toute la nuit ma fenêtre ouverte; je pouvais, sans attirer l’attention des personnes qui se trouvaient au-dessous, regarder en dehors.
Ces personnes étaient Silas, Yago, et trois autres, dont le costume et l’aspect indiquaient clairement que c’étaient des ouvriers de la ferme. Silas agitait un gros bâton de hêtre qu’il tenait à la main, et parlait à Yago grossièrement et insolemment de son entretien au clair de la lune, avec Naomi, pendant la soirée précédente.
«Puis, vous êtes allé faire la cour à une jeune fille, en secret, dit Silas, en attendant que la lune se couchât ou fût cachée par un nuage. On vous a vu dans le jardin, maître Yago, et vous pouvez aussi bien nous dire la vérité, pour une fois en passant. L’avez-vous trouvée accessible à vos instances, monsieur? A-t-elle dit: _Oui_?»
Yago garda son sang-froid.
«Si vous voulez plaisanter, monsieur Silas, dit-il avec calme et fermeté, ayez la bonté de plaisanter sur un autre sujet. Vous vous trompez entièrement dans votre supposition sur ce qui s’est passé entre cette jeune fille et moi.»
Silas se retourna et s’adressa ironiquement aux trois ouvriers:
«Vous l’entendez, enfants. Il ne dira pas la vérité. Prenez-vous y comme vous pourrez. Il ne faisait pas sa cour à Naomi dans le jardin, hier soir. Oh! mon Dieu! non! Il a déjà été marié une fois, et il est trop avisé pour reprendre le joug une seconde fois.»
A ma très-grande surprise, Yago fit à cette grossière plaisanterie une réponse grave et sérieuse.
«Vous avez parfaitement raison, monsieur, dit-il, je n’ai pas l’intention de me marier une seconde fois. Ce que je disais à Mlle Naomi ne vous regarde nullement. Cela n’avait absolument rien de commun avec ce qu’il vous plaît de supposer. C’était quelque chose de fort différent et qui ne nous concerne pas. Veuillez croire, monsieur Silas, une fois pour toutes, que jamais la pensée de faire la cour à cette jeune fille ne m’est passée par la tête. Je la respecte, j’admire ses excellentes qualités; mais si elle était la seule femme qui restât sur la terre et que je fusse beaucoup plus jeune que je ne le suis, je ne penserais jamais à la demander en mariage.» Et il éclata soudain de rire, d’un rire rude, contraint. «Non! non! elle n’est pas de mon espèce, monsieur Silas, elle n’est pas de mon espèce!»
Quelque chose dans ces mots, ou dans la manière dont les dit Yago, parut exaspérer Silas. Il renonça à son langage ironique, et s’adressant directement à Yago, il répéta:
«Elle n’est pas de votre espèce? Sur mon âme, c’est là une singulière manière de s’exprimer pour un homme dans votre position! Qu’entendez-vous en disant qu’elle n’est pas de votre espèce? Impudent mendiant! Naomi serait digne d’être aimée par ceux qui sont vos maîtres.»
Le sang-froid d’Yago commença à l’abandonner. Il se rapprocha d’un air de défi de Silas.
«Et qui sont mes maîtres? demanda-t-il.
--Ambroise vous l’apprendra, si vous le lui demandez, répondit l’autre. Retirez-vous de son chemin, si vous voulez garder votre peau intacte sur vos os.»
Yago jeta obliquement un de ses regards ironiques sur la main blessée du jeune fermier.
«N’oubliez pas votre propre peau, monsieur Silas, quand vous menacez la mienne. J’ai mis ma marque sur la vôtre, une première fois. Laissez-moi à mes affaires, ou je pourrai y mettre une seconde fois ma marque.»
Silas leva son bâton. Les ouvriers, voyant la tournure sérieuse que la querelle menaçait de prendre, se jetèrent entre les deux hommes et les séparèrent. Je m’étais habillé à la hâte pendant cette altercation, et alors je descendis en courant l’escalier afin d’aller voir si mon influence pourrait maintenir la paix.
La guerre des mots provocateurs continuait quand j’arrivai sur le théâtre de la querelle.
«Allez à vos affaires, lâche canaille! disait Silas, allez à la ville, et prenez garde de rencontrer Ambroise sur votre chemin.
--Et vous, prenez garde de sentir encore une fois la pointe de mon couteau avant que je m’en aille!» répondit Yago.
Silas fit un effort désespéré pour échapper aux mains des ouvriers qui le retenaient.
«La dernière fois vous n’avez senti que le poids de mon poing, cria-t-il; cette fois vous allez sentir le poids de ce bâton.»
Il leva son bâton en disant ces mots. Je m’approchai et le lui arrachai de la main.
«Monsieur Silas, dis-je, je suis un invalide et je vais faire une promenade au dehors. Votre bâton me sera utile, je vous demande la permission de vous l’emprunter.»
Les ouvriers éclatèrent de rire. Silas fixa sur moi un regard où se lisaient la colère et la surprise. Yago, reprenant aussitôt possession de lui-même, retira son chapeau et me salua humblement.
«Je ne pensais pas, monsieur Lefrank, que nous pouvions vous troubler, dit-il; je suis vraiment très honteux de moi-même. Je vous en fais mes excuses.
--Je les accepte, monsieur Yago, répondis-je, en espérant que, si vous êtes encore provoqué, à l’avenir, comme vous venez de l’être, vous-même aussi bien que monsieur vous donnerez l’exemple de la modération. J’ai en outre une faveur à vous demander, ajoutai-je en me tournant vers Silas, et que vous voudrez bien m’accorder comme à l’hôte de votre père. La première fois que votre esprit vous entraînera à plaisanter aux dépens de M. Yago, ne poussez pas la plaisanterie aussi loin. Je suis sûr que vous ne le faisiez pas dans une mauvaise intention, monsieur Silas; voulez-vous me faire le plaisir d’en convenir vous-même? Je désire vous voir, vous et M. Yago, vous serrer mutuellement la main.»
Yago tendit aussitôt sa main avec un empressement qui ne me parut pas assez naturel. Silas ne fit, lui, aucune avance qui témoignât d’un sentiment de cordialité pareil.
«Laissez-le aller à sa besogne, dit Silas. Je ne perdrai pas plus longtemps mes paroles avec lui, monsieur Lefrank. Mais, sauf votre respect, je veux être damné si je prends jamais sa main.»
Il était inutile d’insister davantage auprès d’un tel homme. Silas ne me fournit pas une nouvelle occasion de lui faire entendre raison, quand j’aurais voulu l’essayer: il me tourna le dos d’un air de mauvaise humeur et, reprenant le chemin par lequel il était venu, disparut à l’angle de la maison. Les ouvriers se retirèrent ensuite dans différentes directions pour aller commencer leur journée. Yago et moi nous demeurâmes seuls.
Je laissai l’homme aux yeux noirs et sauvages prendre le premier la parole.
«Dans une demi-heure, dit-il, je me dirigerai vers Narrabee, notre marché. N’avez-vous pas de lettres à envoyer prendre à la poste, ou y a-t-il quelque autre chose que je puisse faire dans la ville pour vous être agréable?»
Je le remerciai, en refusant ses deux offres. Il me fit un nouveau salut respectueux et rentra dans la maison.
Je suivis machinalement le sentier que Silas venait de prendre peu auparavant.
Tournant le coin de la maison et continuant à marcher droit devant moi, je me trouvai à l’entrée des étables et de nouveau face à face avec Silas.
Il avait le coude appuyé contre la porte de la cour, qu’il balançait lentement en avant et en arrière, en mâchonnant entre ses dents un fétu de paille. Quand il me vit venir de son côté, il s’éloigna un peu de la porte et s’efforça de s’excuser de très-mauvaise grâce.
«Il ne faut pas m’en vouloir, monsieur. Demandez-moi tout ce que vous voudrez, et je le ferai, pour vous plaire. Mais ne me demandez pas de donner une poignée de main à Yago; je le hais trop pour cela. Si je le touchais d’une main, monsieur, je vous le dis sincèrement, je l’étranglerais de l’autre.
--C’est là le sentiment que vous éprouvez pour cet homme?
--Oui, monsieur Lefrank, et je n’en ai pas honte, je vous assure.
--Est-ce qu’il n’y a pas, dans vos environs, quelque chose comme une église, monsieur Silas?
--Naturellement, il y en a une.
--Et y allez-vous jamais?
--Naturellement, j’y vais.
--A de longs intervalles, monsieur Silas?
--Tous les dimanches, monsieur, sans faute.»
Une tierce personne, en ce moment, éclata de rire derrière moi. Je me retournai et vis Ambroise.
«Je comprends le but de vos questions, monsieur, quoique mon frère ne le comprenne pas, dit-il. Il ne faut pas en vouloir à Silas. Il n’est pas le seul chrétien qui laisse son christianisme sur son banc, quand il quitte l’église. Vous ne nous réconcilierez jamais avec John Yago, quoi que vous puissiez faire. Mais qu’est-ce que vous avez là dans la main? Que je meure, si ce n’est pas mon bâton, que je viens de chercher dans tous les coins!»
Cet énorme bâton m’avait déjà paru fort incommode, dans ma main d’invalide, par sa pesanteur. Je ne voyais aucune nécessité de le garder plus longtemps. Yago cheminait vers Narrabee, et Silas était allé cuver sa mauvaise humeur dans le repos. Je rendis à Ambroise son bâton. Il ne put s’empêcher de rire en le prenant.
«Vous ne pouvez vous imaginer combien on est dépaysé quand on sort sans bâton. On ne manque pas d’occasions de s’en servir, monsieur, je vous assure. Êtes-vous disposé à déjeuner?
--Pas encore. Je veux faire d’abord une courte promenade.
--A votre aise, monsieur. Je voudrais pouvoir vous accompagner; mais j’ai une occupation qui m’attend ce matin, et Silas a la sienne aussi. Si vous revenez par le chemin que vous prenez, vous vous trouverez dans le jardin. Si vous voulez aller plus loin, vous pouvez sortir par le guichet qui est au bout de l’avenue.»
Par pure inattention, je fis une véritable étourderie. Je revins sur mes pas, et je laissai les deux frères dans la cour de l’étable.