L’ENTREVUE AU CLAIR DE LUNE.

«J’ai besoin de vous parler, me dit tout d’abord Naomi. Vous ne penserez pas mal de moi pour vous avoir suivi jusqu’ici. Nous n’avons pas l’habitude de faire beaucoup de cérémonies en Amérique.

--Et vous avez bien raison, lui dis-je. Asseyez-vous, je vous prie.»

Elle s’assit à côté de moi, en me regardant franchement et sans crainte à la lumière de la lune.

«Vous êtes allié à la famille, et moi aussi. J’en conclus que je puis vous dire ce que je ne pourrais dire à un étranger. Je suis vraiment bien aise que vous soyez venu ici, monsieur Lefrank; et cela pour une raison, monsieur, que vous ne pouvez deviner.

--Je vous remercie du compliment, mademoiselle, quelle qu’en soit la raison.»

Elle ne fit aucune attention à ma réponse et poursuivit sa pensée.

«J’ai dans l’idée que vous pouvez faire quelque bien dans cette malheureuse maison, continua-t-elle en attachant attentivement ses yeux sur les miens. Il n’y a ni amour, ni confiance, ni paix à la ferme de Morwick. A l’exception d’Ambroise, ils ont tous besoin de quelqu’un qui les morigène. Ne pensez pas mal d’Ambroise. Il a seulement le défaut d’être insouciant. Je dis que tous les autres ont besoin de quelqu’un qui les fasse rougir de la dureté de leurs cœurs et de leurs détestables procédés, empreints de fausseté et d’envie. Vous êtes un gentleman, vous en savez plus long qu’eux. Ils ne peuvent s’aider eux-mêmes; il faut qu’ils écoutent vos leçons. Essayez, monsieur Lefrank, quand vous en aurez l’occasion, je vous en prie, essayez, monsieur, de mettre la paix entre eux. Vous avez vu ce qui s’est passé pendant le souper, et vous en avez été dégoûté. Oh! oui, vous en avez été dégoûté! Je vous ai vu froncer le sourcil, et je sais ce que cela signifie chez vous autres Anglais.»

Je n’avais pas à choisir; il fallait que je parlasse à Naomi à cœur ouvert. J’avouai l’impression que j’avais ressentie pendant le souper aussi franchement que je viens de l’avouer. Naomi me fit comprendre par un signe de tête qu’elle me savait entièrement gré de ma franchise.

«C’est quelque chose; c’est bien parler, dit-elle; mais vous jugez la chose avec trop d’indulgence quand vous dites que les hommes, ici, ne semblent pas être en bons termes les uns vis-à-vis des autres. Ils se haïssent les uns les autres; c’est là le mot, monsieur Lefrank, ils se haïssent; oui, ils se haïssent amèrement... amèrement!»

Et elle ferma ses petits poings et les pressa l’un contre l’autre, comme pour donner de la force à ses dernières paroles; mais, se souvenant soudain d’Ambroise, elle ajouta:

«J’excepte Ambroise, pourtant; et ouvrant sa main qu’elle s’empressa de poser sur mon bras: N’allez pas mal juger Ambroise, dit-elle, monsieur. Il n’y a pas un grain de méchanceté dans ce pauvre Ambroise.»

L’innocente franchise de la jeune fille était en vérité irrésistible.

«Aurais-je absolument tort de penser, lui demandai-je, que vous avez un faible pour Ambroise?»

Une Anglaise aurait senti, ou aurait feint de sentir du moins, quelque hésitation à répondre à une pareille question. Naomi n’hésita pas un instant.

«Vous avez parfaitement raison, monsieur, dit-elle avec le plus grand calme. Si les choses vont bien, je compte épouser Ambroise.

--Si les choses vont bien, répétai-je. Qu’entendez-vous par là? Est-ce sous le rapport de l’argent?»

Elle secoua la tête.

«J’entends la crainte que j’éprouve, répondit-elle, monsieur Lefrank, que les choses ne tournent mal ici entre les hommes, des hommes qui sont méchants, qui ont le cœur dur, insensible. Je veux parler non pas d’Ambroise, monsieur, mais de son frère Silas et de Yago. Avez-vous fait attention à la main de Silas? Yago l’a blessé avec un couteau.

--Par accident? demandai-je.

--A dessein, répondit-elle, en retour d’un coup de poing de Silas.»

Cette simple révélation de l’état des choses me donna à réfléchir. Des coups de poing et des coups de couteau sous le toit du riche et respectable M. Meadowcroft! Et cela, non entre les ouvriers et les domestiques, mais entre les maîtres! Ma première impression fut celle que vous ressentirez vous-mêmes, sans doute; je pus à peine en croire mes oreilles.

«Êtes-vous bien sûre de ce fait? dis-je à Naomi.

--Je le tiens d’Ambroise. Ambroise ne me tromperait pas. Ambroise sait tout ce qu’il en est.»

Ma curiosité fut puissamment excitée. Au milieu de quelle famille suis-je tombé en traversant l’Océan pour venir chercher le repos et le calme?

«Puis-je apprendre tous les détails de cette affaire? dis-je.

--Très-bien; je vais essayer de vous dire tout ce que m’a raconté Ambroise. Mais vous devez me promettre une chose auparavant, monsieur. Promettez-moi de ne pas vous en aller et de ne pas nous laisser dans cette situation quand vous connaîtrez toute la vérité. Donnez-moi une poignée de main en gage de cette promesse, monsieur Lefrank; donnez-moi une poignée de main, je vous prie...»

Il n’y avait pas moyen de résister à cette simplicité pleine de confiance. Je lui donnai une poignée de main.

Naomi aborda son récit dès qu’elle eut reçu ce gage de ma foi, sans dire un seul mot en forme de préface.

«Quand vous êtes arrivé ici, dit-elle, vous avez dû voir qu’il y avait, par le fait, deux fermes en une. De ce côté, si nous regardons de l’endroit où nous sommes sous cet arbre, sont les terres arables; de l’autre côté, c’est-à-dire sur la plus grande moitié du domaine, sont les pâturages. Quand M. Meadowcroft devint trop vieux et trop infirme pour veiller lui-même sur la ferme entière, ses fils, je veux dire Ambroise et Silas, se partagèrent le travail. Ambroise prit à sa charge le soin des moissons, Silas celui du bétail. Les choses ne marchèrent pas bien, par une cause ou une autre, sous leur administration. Je ne puis vous dire pourquoi. Je suis sûre seulement que la faute n’en était pas à Ambroise. Le vieillard devint de plus en plus mécontent surtout à cause de ses bestiaux. Il met tout son orgueil à les voir en bon état. Sans dire un mot de son projet à ses fils, et, en cela, je pense qu’il eut tort, n’est-il pas vrai, monsieur? il chercha secrètement à trouver un aide; et, dans une heure de malheur, il fit venir Yago. Aimez-vous Yago, monsieur Lefrank?

--Jusqu’à présent, je ne l’aime pas.

--C’est comme moi, monsieur; mais qui sait? il est probable que nous avons tort. Il n’y a rien à dire contre lui, si ce n’est qu’il a des manières fort étranges... On dit qu’il garde toute cette vilaine barbe, je déteste cette habitude de porter toute sa barbe, par suite d’un vœu qu’il a fait quand il a perdu sa femme... Ne pensez-vous pas, monsieur Lefrank, qu’il faut qu’un homme ait un grain de folie pour témoigner la douleur qu’il éprouve de la mort de sa femme en faisant vœu de ne jamais plus se raser à l’avenir? Voilà ce qu’on prétend qu’il a dit... C’est peut-être un mensonge. On est si menteur ici! Quoi qu’il en soit, il est certain, les jeunes gens eux-mêmes l’avouent, que lorsque John vint à la ferme, il y vint avec un excellent caractère... Il n’est pas facile de plaire au vieux père, et John lui plut... Oui, le fait est exact... M. Meadowcroft n’aime pas, en général, mes compatriotes. Il ressemble à ses fils; il est anglais, anglais pur sang, anglais jusqu’à la moelle des os. Toujours est-il qu’Yago, malgré cela, sut s’en faire bien venir; peut-être est-ce parce qu’il entend bien son affaire. Oh! oui. Pour ce qui est des bestiaux et des moissons, John s’y entend bien. Depuis qu’il est le contre-maître de la ferme, les choses ont prospéré comme elles ne prospéraient pas sous l’administration des jeunes gens. Ambroise en est convenu avec moi... C’est égal, monsieur, il est dur de se voir supplanté par un étranger, n’est-ce pas? C’est John maintenant qui commande, les enfants ne font qu’exécuter ses ordres; ils n’ont point voix au chapitre, une fois que John et le vieillard sont d’accord sur ce qui doit être fait. Je suis entrée dans de longs détails là-dessus; mais maintenant vous savez comment l’envie et la haine ont grandi parmi ces hommes avant mon arrivée ici... Depuis que j’y suis, les choses n’ont fait qu’aller de mal en pis... Il se passe à peine un jour que de dures paroles ne soient échangées entre John et les enfants, ou entre les enfants et le père. Le vieillard a une habitude irritante, une très-vilaine habitude, nous pouvons le dire, de donner raison à Yago. Parlez-lui de cela quand vous en aurez l’occasion. La plus grande partie de la responsabilité de la querelle qui eut lieu l’autre jour entre Silas et John lui revient, je crois... Je ne veux pas excuser Silas non plus... Il a été brutal, je l’avoue, quoiqu’il soit le frère d’Ambroise, quand il a frappé John, qui est plus petit et plus faible que lui. Mais John a été plus brutal encore, monsieur, de tirer son couteau et de vouloir porter un coup mortel à Silas... Oui, il le tenta... Si Silas ne s’était pas emparé du couteau de sa main blessée... et elle était terriblement blessée, je puis vous le dire, car je l’ai pansée moi-même... la querelle, autant que je puis le croire, aurait abouti à un meurtre.»

Elle s’arrêta sur ce dernier mot, regarda derrière elle, et tressaillit violemment.

Je regardai dans la même direction qu’elle. La figure sombre d’un homme qui nous épiait se laissait voir dans l’ombre de l’orme. Je me levai aussitôt pour aller à lui; mais Naomi avait recouvré son sang-froid et m’empêcha d’intervenir.

«Qui êtes-vous? cria-t-elle, en se tournant brusquement vers l’étranger. Que voulez-vous?»

L’homme sortit de l’ombre qui le cachait à demi et se montra éclairé par la lune; c’était Yago.

«J’espère que je ne vous dérange pas? dit-il en jetant sur moi un regard dur.

--Que voulez-vous? répéta Naomi.

--Je ne veux pas vous troubler, ni troubler ce gentleman, continua-t-il. Mais, quand vous en aurez le loisir, vous m’obligerez beaucoup si vous me permettez de vous dire quelques mots en particulier.»

Il s’exprimait avec la plus scrupuleuse politesse, en s’efforçant, mais en vain, de cacher la violente agitation qui le maîtrisait. Ses yeux noirs et sauvages, qui paraissaient encore plus sauvages au clair de lune, se fixèrent d’un air suppliant et avec une étrange expression de désespoir sur la figure de Naomi. Ses mains jointes sur son front tremblaient continuellement. Si peu que j’aimasse cet homme, il m’inspira en ce moment un véritable sentiment de pitié.

«Voulez-vous dire que vous désirez me parler ce soir? demanda Naomi avec une visible surprise.

--Oui, mademoiselle, s’il vous plaît, au moment qui vous conviendra et qui conviendra à M. Lefrank.»

Naomi hésitait.

«Ne pouvez-vous pas attendre jusqu’à demain? demanda-t-elle.

--Les travaux de la ferme m’obligeront à sortir de bon matin, mademoiselle, et je serai absent tout le jour. Accordez-moi, je vous prie, quelques minutes ce soir.»

Il fit un pas vers elle; sa voix faiblissait et prenait le ton d’un timide murmure.

«J’ai réellement quelque chose à vous dire, mademoiselle Naomi: ce serait de votre part un acte d’obligeance, de très-grande obligeance, si vous vouliez me permettre de vous parler avant que je ne rentre dans ma chambre.»

Je me levai pour lui céder ma place. Naomi m’en empêcha encore une fois.

«Non, dit-elle, ne bougez pas.»

S’adressant à Yago, elle lui dit avec une véritable répugnance:

«Si vous êtes si pressé de me parler, monsieur John, je suppose que vous en avez, en effet, besoin. Je ne puis deviner ce que vous avez à me dire qui ne puisse être dit devant une tierce personne. Toutefois, il ne serait pas poli de ma part, je crois, de vous répondre par un refus. Vous savez que le soin de remonter chaque soir l’horloge du vestibule, à dix heures, me regarde; s’il vous convient de venir avec moi procéder à cette besogne, nous avons la chance d’avoir le vestibule à notre disposition. Cela vous va-t-il?

--Pas dans le vestibule, mademoiselle, si vous voulez me le permettre.

--Pas dans le vestibule!

--Ni dans la maison non plus, si j’ose vous en prier.

--Que voulez-vous dire?»

Elle se tourna de mon côté avec impatience et en appela à moi.

«Le comprenez-vous?» dit-elle.

Yago soupira et me pria de lui permettre de répondre lui-même.

«Pardonnez-moi, mademoiselle, dit-il, je pense que vous pourrez me comprendre. Il y a des yeux et des oreilles qui veillent dans la maison, et il y a des gens... je ne sais qui ce peut être... qui vont et viennent si doucement que personne ne peut les entendre.»

Cette dernière allusion fut évidemment comprise. Naomi interrompit John avant qu’il allât plus loin.

«Bien; quel endroit vous convient mieux? dit-elle d’un air résigné. Est-ce le jardin, monsieur John?

--Merci de votre bonté, mademoiselle. Oui, je préfère le jardin.»

Il indiqua une allée sablonneuse, à quelque distance et baignée par les flots de la lumière de la lune.

«Là, dit-il, nous pourrons voir tout autour de nous et être sûrs que personne ne nous écoute. A dix heures...» Il fit une courte pause, puis s’adressant à moi: «Je vous demande pardon, monsieur, d’être venu vous déranger dans votre entretien. Excusez-moi, s’il vous plaît.»

Ses yeux jetèrent un dernier regard plein d’anxiété et de prière sur Naomi. Il nous salua et disparut dans l’ombre de l’orme. Le bruit éloigné d’une porte qui se fermait doucement vint jusqu’à nous, à travers le silence de la nuit: Yago était rentré dans la maison.

Maintenant qu’il n’était plus à portée de nous entendre, Naomi me dit avec vivacité:

«Ne supposez pas, monsieur, qu’il y ait aucun secret entre lui et moi. Je ne sais pas plus que vous ce qu’il veut me dire. J’ai presque envie de ne pas aller à ce rendez-vous, à dix heures. Que feriez-vous à ma place?

--L’ayant accepté, répondis-je, il me semble que vous vous devez à vous-même de vous y rendre. Si vous éprouvez la moindre alarme, j’attendrai dans une autre partie du jardin, à portée de vous entendre si vous m’appelez.»

Elle reçut ma proposition avec un mouvement de tête dédaigneux et un sourire de pitié pour mon ignorance.

«Vous êtes étranger, monsieur Lefrank; sinon vous ne me parleriez pas de cette manière. En Amérique, nous ne faisons pas aux hommes l’honneur de nous alarmer. En Amérique, les femmes veillent sur elles-mêmes. Il a obtenu de moi que j’acceptasse son rendez-vous, comme vous savez, et je dois tenir ma promesse. Mais pensez, ajouta-t-elle en s’adressant à elle-même plutôt qu’à moi, pensez donc! Yago surprenant Mlle Meadowcroft dans ses allées et venues sournoises et clandestines à travers la maison! La plupart des hommes ici ne l’avaient jamais remarquée dans ces promenades nocturnes.»

Je n’en revenais pas de ma surprise. La triste, la sévère Mlle Meadowcroft écouter aux portes et épier!

«L’allusion de John à des yeux qui guettent, à des oreilles qui écoutent, à des pas furtifs qui vont et viennent, était-elle réellement une allusion à la fille de M. Meadowcroft? demandai-je.

--Sans aucun doute. Ah! elle vous en a imposé comme elle en impose à tous ceux qui la voient sans la connaître, la méchante femme! Elle est en secret pour la moitié de tous les mauvais sentiments qui divisent cette famille. Elle aigrit, j’en suis certaine, l’esprit de M. Meadowcroft contre ses fils. Toute vieille et laide qu’elle est, monsieur Lefrank, elle ne se refuserait pas à devenir la seconde femme de John, si elle pouvait l’amener à la demander en mariage. Oui, monsieur, et ce ne serait pas un grand chagrin pour elle si le père, à sa mort, ne laissait ni un arbre ni une pierre dans la ferme à ses fils... Je l’ai étudiée, et je la connais bien. Ah! ah! je pourrais vous en dire long à ce sujet... Mais je n’ai pas le temps maintenant; il est près de dix heures, nous devons nous séparer. Je suis très-contente de vous avoir entretenu, monsieur. Je vous répète en vous quittant ce que je vous ai déjà dit: employez votre influence, je vous prie, employez votre influence à amollir ces hommes, à les faire rougir d’eux-mêmes. Nous causerons demain plus à loisir de ce que vous pouvez faire, quand vous visiterez la ferme. Je vous dis à revoir maintenant. Voilà dix heures qui sonnent; et, tenez, Yago se glisse furtivement dans l’ombre de l’orme! Bonne nuit, monsieur Lefrank, et n’ayez que d’agréables rêves.»

D’une de ses mains elle prit l’une des miennes et la pressa cordialement; de l’autre, elle me poussa sans cérémonie dans la direction de la maison. Quelle charmante fille! On ne saurait lui résister. Je ne valais guère mieux que les jeunes gens en ce moment. Je déclare que je haïssais Yago presque autant qu’eux, quand nous nous croisâmes l’un l’autre, sous l’ombrage de l’orme.

Arrivée à la porte vitrée, je me retournai pour jeter un coup d’œil en arrière sur l’allée sablonneuse.

Ils s’étaient rencontrés. Je vis leurs deux silhouettes allant et venant lentement au clair de la lune. Que lui disait-il? pourquoi craignait-il si fort qu’aucune de ses paroles fût entendue? Nos pressentiments sont, dans certains cas rares, la prévision fidèle de l’avenir. Une vague défiance de cette entrevue nocturne s’empara malgré moi de mon esprit.

«Un malheur doit-il en sortir?» me demandai-je à moi-même quand je fermai la porte et rentrai dans la maison.

Un malheur allait en sortir en effet... vous allez apprendre comment.