Advertisement

LES NOUVELLES FIGURES.

Aussitôt arrivé, je fus présenté à M. Meadowcroft père.

Le vieillard était tout à fait impotent: un rhumatisme chronique le clouait dans son fauteuil. Il me reçut avec bienveillance, quoique d’un air un peu fatigué. Sa seule fille non mariée,--il était veuf depuis longtemps,--était dans sa chambre pour lui donner ses soins. C’était une femme entre deux âges, d’une physionomie absolument dépourvue de toute espèce d’agrément, une de ces personnes qui semblent n’accepter la vie qu’à regret et comme un fardeau qu’elles n’auraient jamais consenti à porter, si on les avait consultées avant de les en charger. Nous eûmes une courte et assez triste entrevue, à nous trois, dans un parloir dont les murs étaient nus; puis il me fut permis de monter dans ma chambre et d’y déboucler mon porte-manteau.

«Le souper a lieu à neuf heures, monsieur», me dit Mlle Meadowcroft.

Elle prononça ces mots comme si souper était une sorte de délit domestique habituellement commis par les hommes et toléré par les femmes.

Je suivis le domestique jusqu’à ma chambre, médiocrement satisfait de ce premier aperçu de la ferme.

Point de Naomi, point de roman jusqu’ici.

Ma chambre était propre, propre même à l’excès. J’aurais voulu y voir quelque part un peu de poussière. Ma bibliothèque ne contenait que deux volumes: la Bible et le livre de prières. La vue que j’avais de ma fenêtre me laissa apercevoir un terrain plat, nu, en partie cultivé, qui disparaissait tristement au loin dans les ombres déjà croissantes de la nuit. Sur la tête de mon lit, paré de linge blanc, pendait un rouleau de papier développé, portant une citation tirée des saintes écritures et soigneusement écrite en lettres rouges et noires. On sentait que Mlle Meadowcroft avait passé par là et y avait laissé l’empreinte de sa tristesse. Mon esprit fut saisi d’abattement quand je regardai autour de moi. Le souper était un événement encore en perspective. J’allumai les flambeaux et tirai de mon porte-manteau ce que je croyais fermement être le premier roman français qui eût été jusque-là introduit à Morwick. C’était un des charmants chefs-d’œuvre d’Alexandre Dumas. En cinq minutes j’étais transporté dans un monde nouveau, et ma mélancolique chambre était remplie de la plus aimable compagnie française. Le son impérieux d’une cloche me rappela à la réalité. Je regardai à ma montre; elle marquait neuf heures.

Ambroise vint me recevoir au pied de l’escalier et me conduisit à la salle à manger.

Le fauteuil de M. Meadowcroft avait été roulé au bout supérieur de la table. A sa droite était assise sa triste et silencieuse fille: elle me fit signe, avec la solennité d’un fantôme, de m’asseoir à la place laissée vacante à la gauche de son père. Silas Meadowcroft arriva en ce moment et me fut présenté par son frère. Il y avait entre lui et Ambroise un air de famille fortement prononcé; mais Ambroise était le plus grand et le plus beau des deux frères; il n’y avait, d’ailleurs, ni dans l’un ni dans l’autre, aucun trait caractéristique. Je les pris pour deux êtres dont les qualités, bonnes ou mauvaises, n’étaient pas encore développées, et attendaient que le temps et les circonstances missent ces qualités dans tout leur jour.

La porte s’ouvrit de nouveau pendant que j’étudiais ces deux physionomies, sans être, je le confesse avec franchise, prévenu en faveur d’aucune des deux. Un nouveau membre de la famille, qui attira aussitôt mon attention, entra dans la salle.

Il était petit, sec, nerveux et singulièrement pâle pour une personne qui passait sa vie à la campagne. Sa figure était d’ailleurs remarquable sous d’autres rapports. Elle était couverte, dans sa partie inférieure, d’une barbe et de moustaches noires et épaisses, à une époque où il était de règle, en Amérique, de se raser, et où porter la barbe était exceptionnel. Quant à la partie supérieure de cette figure, elle était illuminée par deux yeux bruns, sauvages, étincelants, dont l’expression me donna à penser qu’il y avait quelque chose de dérangé dans son état mental. Quoiqu’il parlât et agît, autant que je pus en juger, comme une personne parfaitement saine d’esprit, il y avait toujours dans ses yeux bruns au regard sauvage quelque chose qui me faisait croire que, dans certaines circonstances exceptionnelles, il pourrait surprendre ses vieux amis, en agissant d’une manière exceptionnellement violente ou déraisonnable.

«C’est un cerveau un peu fêlé» fut le jugement que je portai sur l’étranger qui fit alors son entrée dans la salle à manger.

M. Meadowcroft, qui n’avait pas encore dit un mot, me présenta lui-même le nouveau venu, en jetant sur ses fils un regard oblique qui semblait exprimer la défiance et auquel, je le remarquai avec peine, les deux jeunes gens répondirent par un regard pareil, empreint d’une égale défiance.

«Philippe Lefrank, voici mon contre-maître, M. Yago, dit le vieillard en nous présentant cérémonieusement l’un à l’autre. John Yago, monsieur est un mien cousin par alliance, M. Lefrank. Il ne se porte pas très-bien en ce moment; il a traversé l’Océan pour venir ici se reposer et changer d’air. M. Yago est Américain, Philippe. J’espère que vous n’avez pas de préjugés contre les Américains. Faites connaissance avec M. Yago. Asseyez-vous à côté l’un de l’autre.»

Il jeta sur ses fils un nouveau regard sombre, et ses fils le lui rendirent. Ils s’éloignèrent avec affectation de John Yago, quand celui-ci vint occuper un siége vide à côté de moi. Il était évident que l’homme barbu était en grande faveur auprès du père et qu’il déplaisait cordialement, à cause de cela ou pour tout autre motif, à ses fils.

La porte s’ouvrit encore une fois. Une jeune femme vint prendre tranquillement sa place à la table du souper.

Est-ce la jeune Naomi? Je regardai Ambroise et je lus la réponse à ma question muette sur son visage. Oui, c’était enfin Naomi!

Elle était petite et, autant que je pouvais en juger sur l’apparence, ce devait être une bonne personne. Pour en donner une idée en gros, je dirai qu’elle avait une petite tête bien portée et bien placée sur ses épaules, des yeux gris brillants qui vous regardaient d’un air honnête, une petite figure régulière et un peu étroite, trop étroite selon l’idée que nous nous formons en Angleterre de la beauté; enfin, chose rare en Amérique, un son de voix agréable et qui avait, pour les oreilles anglaises, un charme particulier. Notre première impression à la vue d’une personne est, neuf fois sur dix, l’impression juste. J’aimai Naomi à la première vue; j’aimai son agréable sourire, j’aimai son cordial serrement de main quand nous fûmes présentés l’un à l’autre.

«Si je ne puis sympathiser avec personne autre dans cette maison, pensai-je en moi-même, je sympathiserai certainement avec Naomi.»

Pour cette fois, je fus un vrai prophète. Dans cette atmosphère d’inimitiés latentes qui couvaient à Morwick, la jolie Américaine et moi nous restâmes de constants et fidèles amis, depuis le premier moment jusqu’au dernier.

Ambroise fit une place à Naomi entre son frère et lui. Elle rougit un moment et le regarda avec une expression de tendresse involontaire et charmante, quand elle s’assit. Je soupçonnai fortement le jeune fermier de lui avoir serré la main en cachette, par-dessous la nappe.

Le souper ne fut pas animé: la seule conversation qui l’égayât fut celle qui eut lieu entre Naomi et moi, à travers la table.

Par une raison que je ne compris pas, John Yago sembla être mal à l’aise en présence de sa jeune compatriote. Il leva les yeux sur elle d’un air équivoque, et les baissa ensuite lentement en fronçant les sourcils. Quand je lui adressai la parole, il me répondit d’un air contraint; même en parlant à M. Meadowcroft, il était toujours sur ses gardes, sur ses gardes à l’égard des deux jeunes frères, comme je l’imaginai par la direction que prenaient alors ses yeux. Quand nous commençâmes le repas, j’avais remarqué, pour la première fois, que la main gauche de Silas était enveloppée d’un bandage, et maintenant je m’aperçus que les yeux bruns d’Yago, se promenant furtivement sur chacun des convives, laissèrent tomber un regard curieux et cyniquement scrutateur sur la main blessée du jeune homme.

Une chose rendit ma première soirée à la ferme d’autant plus embarrassante pour moi, dans ma situation d’étranger. Je découvris bientôt que le père et ses deux fils ne se parlaient qu’indirectement, et en adressant la parole à Yago ou à moi. Quand le vieux M. Meadowcroft, par exemple, faisait à son contre-maître quelques observations critiques sur des erreurs précédemment commises dans la culture des terres de la ferme, il regardait tour à tour ses deux fils, comme pour indiquer à qui devaient s’appliquer ses reproches. Quand ses deux fils, d’un autre côté, relevaient une de mes vagues remarques sur les animaux en général et en faisaient l’application, dans une pensée de critique, à la mauvaise direction donnée à l’élève du bétail, et des bœufs en particulier, c’était sur Yago qu’ils arrêtaient leurs regards, tout en m’adressant la parole. En pareilles occasions, et cela arriva fréquemment, Naomi intervint résolûment, avec un grand à-propos, pour détourner la conversation sur quelque autre sujet. Chaque fois qu’elle prit ainsi une part importante dans la conversation pour maintenir la paix, la mélancolique Mlle Meadowcroft se tourna lentement vers elle, en laissant tomber sur elle un regard sombre et silencieux, comme pour condamner son intervention. Je ne me suis jamais assis à la table d’une famille plus tristement désunie. L’envie, la haine, la méchanceté, et l’absence de toute charité ne m’ont jamais paru si profondément condamnables que quand elles ont pour mobile le sentiment de la propriété et agissent sous son couvert. Et, si ce n’avait été l’intérêt que m’inspirait Naomi, et aussi celui que je prenais aux petits coups d’œil amoureux que je surprenais de temps en temps entre elle et Ambroise, je n’aurais pu assister jusqu’à la fin à ce souper; je serais allé certainement chercher un refuge dans ma chambre et dans la lecture de mon roman français.

Enfin, ce repas d’une longueur intolérable, servi avec une profusion pleine d’ostentation, arriva à son terme. Mlle Meadowcroft se leva avec sa solennité sépulcrale et me donna mon congé en ces termes:

«Nous nous levons de bonne heure à la ferme, monsieur Lefrank. Je vous souhaite une bonne nuit.»

Elle plaça ses mains osseuses sur le dos du fauteuil de M. Meadowcroft, coupa court à la salutation qu’il m’adressait, et le roula hors de la salle vers son lit, comme si elle l’avait roulé vers sa tombe.

«Regagnez-vous immédiatement votre chambre, monsieur? Sinon, je puis vous offrir un cigare... pourvu que les jeunes messieurs veuillent bien le permettre.»

Ce fut ainsi que, choisissant ses mots avec une hésitation pénible, et indiquant du doigt les jeunes gens, quand il réclama leur permission, en leur lançant de côté un coup d’œil sardonique, Yago remplit, pour ce qui le concernait, les devoirs de l’hospitalité. Je déclinai l’offre de son cigare. L’homme aux yeux bruns étincelants me souhaita le bonsoir avec une politesse étudiée et sortit de la salle.

Ambroise et Silas vinrent alors à moi en me présentant leurs étuis à cigares ouverts, d’un air hospitalier.

«Vous avez fort bien fait de lui répondre par un refus. Ne fumez jamais avec Yago. Ses cigares vous empoisonneraient, dit Ambroise.

--Et ne croyez jamais un mot de ce qu’il vous dira, ajouta Silas. C’est le plus grand menteur qui soit en Amérique, quoi qu’on en puisse dire.»

Naomi donna une petite tape aux jeunes étourdis, en forme de réprimande, comme elle aurait fait à deux enfants.

«Que pensera M. Lefrank, dit-elle, si vous parlez de cette façon d’une personne que votre père estime et en qui il a mis sa confiance?»

Silas s’éloigna sans répondre un seul mot. Ambroise resta, dans l’espoir, évidemment, de faire sa paix avec Naomi avant de la quitter.

Voyant que je les gênais, je me dirigeai vers une porte vitrée qui était à l’extrémité de la salle. Cette porte s’ouvrait sur le joli petit jardin de la ferme, inondé en ce moment par un charmant clair de lune. Je sortis pour mieux jouir du paysage, et j’allai m’asseoir sur un siége au pied d’un orme. Le profond repos de la nature ne m’avait jamais paru si solennel et si beau qu’en ce moment, après ce que j’avais vu et entendu dans la maison. Je comprenais ou pensais comprendre le sentiment qui conduit les hommes dans les monastères. Le côté misanthropique de ma nature, et quel malade n’a pas un tel côté en lui? allait bientôt prendre le dessus, lorsque je sentis qu’une main se posait légèrement sur mon épaule, et je me réconciliai aussitôt avec mon espèce en me trouvant en présence de Naomi.

Advertisement