LE CAILLOU ET LA FENÊTRE.

Mlle Meadowcroft et moi nous fûmes les seuls représentants de la famille, à la ferme, qui assistèrent aux débats de la cause. Nous nous rendîmes séparément à Narrabee. A l’exception de nos saluts ordinaires, le matin et le soir, Mlle Meadowcroft ne m’avait pas adressé la parole depuis le jour où je lui avais dit que je ne croyais pas qu’Yago fût encore de ce monde.

Je me suis abstenu à dessein d’embarrasser mon récit de détails judiciaires. Je me bornerai maintenant à retracer en peu de mots le fond de la défense.

Nous persistâmes à représenter les deux accusés comme innocents. Cela fait, nous nous attachâmes à démontrer l’illégalité de la procédure à son début. Nous en appelâmes à la vieille loi anglaise, qui veut qu’il ne puisse y avoir de condamnation pour meurtre jusqu’à ce que le corps de la victime soit trouvé, ou jusqu’à ce qu’il soit prouvé d’une manière évidente que ce corps a été détruit. Nous niâmes qu’une preuve suffisante de cette destruction eût été fournie devant la cour dans la cause actuelle.

Les juges, consultés, décidèrent qu’il y avait lieu de passer outre aux débats.

Nous attaquâmes alors les deux confessions lorsqu’elles furent produites. Nous déclarâmes qu’elles avaient été extorquées par la terreur ou par quelque influence illégitime, et nous fîmes ressortir plusieurs minimes particularités, dans lesquelles les aveux produits ne concordaient pas. Quant au reste, notre défense, dans ses points essentiels, fut en cette circonstance conforme à ce qu’elle avait été dans l’enquête devant le magistrat.

Cette fois encore, les juges furent consultés, et cette fois encore ils rejetèrent notre exception. Les aveux furent admis à titre de preuve. De son côté, l’avocat poursuivant produisit un nouveau témoin à l’appui de l’accusation. Ce serait une perte de temps inutile que de récapituler les dires de ce témoin. Il se contredit gravement dans l’interrogatoire que lui fit subir la défense. Nous démontrâmes clairement, et il fut prouvé, après examen, que ce témoin ne devait pas en être cru, malgré son serment.

Le jugé-président résuma la cause.

Il établit, relativement aux aveux, qu’aucune créance ne devait être accordée à une déclaration obtenue sous l’influence de l’espérance ou de la crainte, et il laissa au jury à décider si les déclarations produites dans le cas actuel étaient le résultat de l’une ou de l’autre de ces influences. Dans le cours des débats, il avait été démontré, du côté de la défense, que le sheriff et le gouverneur de la prison avaient dit à Ambroise, avec la connaissance et la sanction de son père, que les preuves étaient évidemment contre lui, que la seule chance qu’il eût d’épargner à sa famille la honte de le voir mourir sur l’échafaud était de faire l’aveu de son crime, et qu’ils feraient, eux, de leur mieux, si lui, Ambroise, confessait ce crime, pour obtenir que sa sentence fût commuée en celle de la transportation à vie. Quant à Silas, il fut prouvé qu’il n’était plus maître de lui, par suite de la terreur qu’il éprouvait, quand il avait formulé son abominable accusation contre son frère.

Nous avions cru en vain que la preuve évidente de ces deux points induirait la cour à rejeter les confessions, et nous fûmes une fois de plus désappointés en espérant que cette même preuve ferait pencher le verdict du jury du côté de la clémence.

Après une absence d’une heure, il rentra dans la salle d’audience avec un verdict qui déclarait _coupables_ les deux accusés.

Quand on leur eut demandé s’ils avaient quelque chose à dire sur l’application de la peine, Ambroise et Silas déclarèrent qu’ils étaient innocents, et avouèrent publiquement que leurs déclarations respectives leur avaient été arrachées par l’espérance d’échapper aux mains du bourreau. Les juges ne tinrent aucun compte de ces déclarations, et les deux prisonniers furent condamnés à mort.

A mon retour à la ferme, je ne vis pas Naomi. Mlle Meadowcroft l’informa de la sentence rendue par la cour. Une demi-heure plus tard, une domestique me remit un pli portant mon nom, écrit de la main de Naomi.

Ce pli contenait une lettre, et avec cette lettre un morceau de papier sur lequel Naomi avait écrit à la hâte ces mots:

«Au nom de Dieu! lisez la lettre que je vous envoie et faites immédiatement ce qu’il faut faire.»

Je lus la lettre.

Elle paraissait écrite par un gentleman de New-York. La veille seulement, il avait, par un pur effet du hasard, eu connaissance de l’annonce relative à Yago, découpée dans un journal et collée dans un livre de _curiosités_ appartenant à un ami. Après avoir lu cette annonce, il avait écrit à la ferme de Morwick pour y faire savoir qu’il avait vu un homme répondant exactement au signalement de Yago, mais portant un autre nom, et employé comme commis chez un négociant de Jersey City. Ayant du temps devant lui avant le départ de la poste, il s’était rendu dans le bureau de ce négociant pour voir le commis avant de jeter sa lettre à la poste, et là il avait appris, à sa grande surprise, que le commis n’avait pas paru à son bureau ce jour-là. Le négociant avait envoyé chez lui, et l’on avait répondu qu’il avait soudainement bouclé son porte-manteau, après avoir lu un journal à son déjeuner, avait payé son hôte, et était parti sans dire à personne où il allait.

La soirée était fort avancée quand je lus cette lettre. J’avais le temps de réfléchir avant qu’il me fût nécessaire d’agir.

Supposant la lettre véridique, et adoptant l’explication de Naomi du motif qui avait conduit Yago à disparaître secrètement de la ferme, j’en conclus qu’il fallait, pour le retrouver, limiter les recherches à Narrabee et aux environs.

Le journal qu’il avait lu en déjeunant l’avait sans doute informé de la sentence du grand jury et du jugement qui devait s’ensuivre. J’avais assez d’expérience de la nature humaine pour croire qu’en présence de ces circonstances, et attiré par sa passion pour Naomi, il s’aventurerait à revenir à Narrabee. Il y a plus; cette même expérience, je suis fâché de le dire, me donnait à penser qu’il tenterait de faire de la position critique d’Ambroise un moyen d’obtenir de Naomi qu’elle écoutât favorablement son amour. Une cruelle indifférence pour le dommage et les souffrances que son soudain éloignement de la ferme pouvait infliger à autrui était clairement impliquée dans le secret qu’il avait voulu garder sur sa retraite. La même cruelle indifférence, poussée à l’extrême, pouvait bien le conduire à insister en secret auprès de Naomi pour qu’elle consentît à accepter ses propositions dans le désir de sauver la vie d’Ambroise.

Je n’arrivai à ces conclusions qu’après y avoir beaucoup réfléchi. J’étais résolu, pour satisfaire Naomi, à éclaircir le mystère, mais j’ai à peine besoin de dire que mes doutes sur l’existence d’Yago n’en continuaient pas moins de subsister après la lettre. Je croyais qu’elle n’était rien autre chose qu’une stupide mystification imaginée par un homme sans cœur.

Le son de l’horloge du vestibule mit fin à mes réflexions. Je comptai les coups; il était minuit!

Je me levai pour gagner ma chambre. Chacun dans la ferme était allé se coucher depuis plus d’une heure. Le silence dans la maison était profond. Je marchai doucement, par instinct, lorsque je traversai la salle pour aller voir quel temps il faisait. Un brillant clair de lune charma mes regards; c’était un clair de lune semblable à celui de la fatale soirée où Naomi et Yago s’étaient rencontrés dans le jardin.

Mon bougeoir était sur la table; je venais justement de l’allumer. J’allais quitter la salle lorsque la porte s’ouvrit brusquement, et Naomi elle-même parut devant moi.

Revenu de la première surprise que m’avait occasionnée sa subite apparition, je vis à l’instant dans l’éclat de ses yeux, dans la pâleur mortelle de ses joues, que quelque chose de sérieux était arrivé. Un grand manteau couvrait ses épaules, un mouchoir blanc enveloppait sa tête; ses cheveux étaient en désordre. Elle venait évidemment de sortir de son lit, pleine d’effroi et à la hâte.

«Qu’y a-t-il?» lui demandai-je en allant au-devant d’elle.

Elle se pendit toute tremblante et agitée à mon bras.

«Yago!» me dit-elle tout bas.

Vous penserez que mon obstination est invincible. Je pouvais à peine la croire, même en ce moment.

«Où donc? lui dis-je.

--Dans l’arrière-cour, me répondit-elle, sous la fenêtre de ma chambre!»

La chose était trop sérieuse pour prendre en considération les petites convenances de la vie ordinaire.

«Permettez que je le voie, dis-je.

--Je suis venue vous chercher, répondit-elle franchement et sans témoigner de crainte. Montez avec moi.»

Sa chambre était au premier étage de la maison et donnait sur l’arrière-cour. En montant l’escalier, elle me raconta ce qui était arrivé.

«J’étais couchée, dit-elle, mais je ne dormais pas, quand j’entendis un caillou frapper sur une vitre de ma fenêtre. J’attendis, me demandant ce que cela pouvait signifier. Un autre caillou fut encore jeté contre les vitres. Je fus surprise encore, mais non pas effrayée. Je me levai et je courus à la fenêtre, pour voir d’où cela provenait. C’était Yago qui me regardait au clair de la lune.

--Vous a-t-il vue?

--Oui. Et il m’a dit: Descendez et venez me parler. J’ai quelque chose de sérieux à vous dire!»

--Lui avez-vous répondu?

--Aussitôt que j’ai pu retrouver ma voix, je lui ai dit: «Attendez un moment», et je suis descendue pour venir vous chercher. Que dois-je faire?

--Laissez-moi le voir, et je vous le dirai.»

Nous entrâmes dans la chambre de Naomi. Me tenant avec précaution derrière le rideau de la fenêtre, je regardai dans la cour.

Il était là! Sa barbe et ses moustaches étaient rasées, ses cheveux coupés courts; mais rien ne déguisait ses yeux étranges et le mouvement particulier de sa maigre et frêle personne, pendant qu’il allait et venait lentement, au clair de la lune, en attendant Naomi. Pendant un moment, je fus à peine le maître de mon émotion. J’étais si fermement convaincu qu’Yago n’était plus vivant!

«Que dois-je faire? me répéta Naomi.

--La porte de la laiterie est-elle ouverte? demandai-je.

--Non, mais la porte de l’atelier, au coin de la maison, n’est pas fermée.

--Très-bien! Montrez-vous à la fenêtre et dites-lui: Je vais descendre tout de suite.»

Cette brave jeune fille m’obéit sans un moment d’hésitation.

Il n’y avait eu aucun doute à concevoir ni dans les yeux ni dans l’allure d’Yago; il n’y en eut pas davantage dans sa voix, quand il répondit doucement d’en bas:

«Très-bien!

--Retenez-le en causant avec lui là où il est maintenant, dis-je à Naomi, pour que j’aie le temps de faire le tour de la maison jusqu’à la porte de l’atelier. Alors, feignez d’avoir peur d’être aperçue de la laiterie et amenez-le à tourner la maison, de façon que je puisse l’entendre derrière la porte.»

Nous quittâmes la maison en même temps, séparément et en silence. Naomi suivit mes instructions avec la vive intelligence d’une femme lorsqu’il s’agit d’user de stratagème. J’étais à peine arrivé depuis une minute dans l’atelier quand je l’entendis causer avec Naomi, de l’autre côté de la porte.

Les premiers mots que je saisis distinctement étaient relatifs à la raison qu’il avait eue de quitter la ferme secrètement. Son orgueil mortifié, doublement mortifié par le refus mortifiant de Naomi et par l’outrage qu’il avait reçu personnellement d’Ambroise, avait été le principal mobile de sa conduite en quittant la ferme de Morwick. Il avoua qu’il avait lu l’annonce et que cette annonce l’avait encouragé à rester caché!

«Après avoir été ridiculisé, insulté, repoussé, j’étais bien aise, dit ce misérable, de voir que quelqu’un d’entre vous avait une sérieuse raison pour désirer mon retour. Il dépend de vous, mademoiselle Naomi, de me retenir ici et d’obtenir de moi que je sauve la vie à Ambroise, en me montrant et reprenant mon nom.

--Que voulez-vous dire?...» lui demanda Naomi d’un ton sévère.

Il baissa la voix, mais je pus entendre encore qu’il répondit:

«Promettez-moi de m’épouser, dit-il, et je me présenterai demain chez le juge et lui ferai savoir que je suis toujours vivant.

--Et si je refuse?

--Dans ce cas, je disparaîtrai de nouveau, et personne de la maison ne me retrouvera avant qu’Ambroise soit pendu.

--Êtes-vous assez pervers, Yago, pour penser ce que vous dites? demanda la jeune fille en élevant la voix.

--Si vous essayez de donner l’alarme, reprit-il, aussi vrai qu’il y a un Dieu, votre cou sentira la force de ma main! C’est à mon tour maintenant, mademoiselle; on ne se joue pas deux fois de moi. Voulez-vous consentir à devenir ma femme, oui ou non?

--Non!» répondit-elle d’une voix forte et avec fermeté.

J’ouvris brusquement la porte et je saisis Yago au moment où il levait la main sur elle. Mais il n’avait pas souffert de la crise nerveuse qui m’avait affaibli, et il était plus fort que moi. Naomi me sauva la vie. Elle lui arracha son pistolet, quand il le tira de sa poche avec la main qu’il avait de libre et le dirigeait sur mon front. La balle se perdit dans l’air. Je le renversai en ce moment d’un croc-en-jambe. Le bruit du coup de pistolet avait alarmé la maison. Naomi et moi nous maintînmes Yago renversé sur le sol jusqu’à ce que des secours arrivassent.