LE SHERIFF ET LE GOUVERNEUR.

La question de temps était maintenant une question sérieuse à la ferme de Morwick. Dans six semaines devait s’ouvrir, à Narrabee, la session pour le jugement des causes criminelles.

Pendant cet intervalle, il ne se produisit aucun incident nouveau de quelque importance. Plusieurs lettres insignifiantes nous arrivèrent en réponse à l’annonce relative à Yago, mais aucune ne contenait d’information positive; pas la plus légère trace de l’homme disparu. Il n’y avait pas à conserver l’ombre d’un doute sur l’exactitude de l’assertion de l’acte d’accusation que le corps de la victime avait été consumé dans le four à chaux. Silas persistait obstinément dans son horrible confession. Son frère Ambroise affirmait, avec la même obstination, qu’il était innocent, et il persistait dans le récit qu’il avait déjà fait. A des époques régulières, j’accompagnai Naomi à la prison où elle allait le visiter. A l’approche du jour fixé pour l’ouverture des assises, il sembla un peu moins ferme dans sa confiance; il devint inquiet, irritable, soupçonneux pour les choses les plus insignifiantes. Ce changement n’impliquait pas nécessairement la conscience de sa culpabilité; il pouvait seulement indiquer l’état nerveux où il se trouvait naturellement en voyant s’approcher le jour de son jugement. Naomi remarqua cette altération dans l’état d’esprit de celui qu’elle aimait, et cette remarque augmenta sa propre anxiété, quoique sa confiance dans l’innocence d’Ambroise n’en fût pas ébranlée. Excepté à l’heure des repas, j’étais laissé, pendant la période dont je parle, presque constamment seul avec la charmante américaine. Mlle Meadowcroft parcourait les journaux, dans la solitude de sa chambre, pour y découvrir la trace de l’existence d’Yago. M. Meadowcroft ne voulait voir personne que sa fille, son docteur, et, à l’occasion, un ou deux vieux amis.

J’ai eu depuis des raisons pour croire que Naomi, dans ces jours de tête à tête, découvrit la véritable nature des sentiments qu’elle m’avait inspirés. Mais elle en garda le secret. Ses manières à mon égard demeurèrent constamment celles d’une sœur; elle ne se départit jamais du caractère qu’elle avait pris dès le début de notre liaison.

La session commença. Après avoir entendu les témoins et examiné la confession de Silas, le grand jury rendit une sentence qui renvoyait les deux accusés devant les assises. Le jour fixé pour leur jugement était le premier jour de la semaine suivante.

J’avais préparé soigneusement Naomi à cette décision du grand jury. Elle supporta ce nouveau coup avec courage.

«Si vous n’êtes pas fatigué de m’accompagner, dit-elle, venez avec moi demain à la prison. Ambroise a besoin de consolation en ce moment.»

Elle s’arrêta et se mit à considérer les lettres qui se trouvaient sur la table.

«Rien encore relativement à Yago! dit-elle. Et cependant tous les journaux ont reproduit l’annonce. Mais je suis certaine que nous entendrons parler de lui avant qu’il soit longtemps.

--Êtes-vous toujours aussi assurée qu’il est vivant? m’aventurai-je à lui demander.

--Je suis aussi assurée de cela que jamais, me répondit-elle avec fermeté. Il est caché quelque part, il est peut-être déguisé. Supposons que nous ne sachions rien de plus sur lui que ce que nous savons maintenant quand le jugement commencera. Supposons que le jury...»

Elle s’arrêta en frissonnant. La mort, une mort honteuse sur l’échafaud, pouvait être la terrible conséquence du verdict du jury.

«Nous avons attendu assez longtemps que des nouvelles nous vinssent de lui, reprit Naomi. Il faut que nous découvrions par nous-mêmes les traces d’Yago. Nous avons encore une semaine devant nous avant que le procès ne commence. Qui m’aidera à faire des recherches? Voulez-vous m’y aider, ami Lefrank?»

Il est inutile d’ajouter que, tout en sachant qu’il ne résulterait rien de cette tentative, je consentis à l’y aider.

Nous prîmes nos dispositions pour obtenir ce même jour l’ordre d’admission dans la prison et, après avoir vu Ambroise, pour commencer immédiatement nos recherches. Quant à savoir comment nous y procéderions, c’est plus que je ne pouvais dire, ni que n’aurait pu dire non plus Naomi. Nous devions commencer par solliciter la police de nous aider à trouver Yago, et nous devions ensuite nous laisser guider par les circonstances. Y eut-il jamais un programme qui offrît moins de chances de succès?

Les circonstances se déclarèrent tout d’abord contre nous. Je demandai, comme d’ordinaire, l’ordre d’admission à la prison, et cet ordre nous fut, pour la première fois, refusé par les autorités qui avaient le droit de nous l’accorder, sans que mes questions pour connaître la cause de ce refus obtinssent d’autre réponse que celle-ci: «Pas aujourd’hui.»

Sur l’avis de Naomi, nous allâmes à la prison pour tâcher d’obtenir les explications qui nous avaient été refusées dans les bureaux de la police. Le geôlier de service, ce jour-là, à la porte d’entrée, était un des admirateurs de Naomi. Il nous dit à l’oreille le secret du refus que nous avions rencontré. Le sheriff et le gouverneur de la prison étaient en conférence avec Ambroise, dans sa cellule; ils avaient expressément défendu que personne autre ne fût admis à voir le prisonnier qu’eux-mêmes.

Qu’est-ce que cela signifiait? Nous revînmes étonnés à la ferme. Là, Naomi, en causant par hasard avec une servante, fit quelques découvertes.

De bonne heure, dans la matinée, le sheriff avait été amené à Morwick par un vieil ami des Meadowcroft. Une longue entrevue s’en était suivie entre M. Meadowcroft, sa fille et le personnage officiel amené par l’ami. En quittant la ferme, le sheriff s’était rendu directement à la prison et avait fait avec le gouverneur une visite à Ambroise, dans sa cellule. Voulait-on faire agir quelque puissante influence sur Ambroise? Les apparences permettaient certainement de se faire cette question. En admettant que cette influence eût été exercée, il restait à se demander quel en avait été l’objet. Nous ne pouvions qu’attendre pour le savoir.

Notre patience ne fut pas mise longtemps à l’épreuve. Le lendemain, nous fûmes éclairés à ce sujet de la manière la plus inattendue. Avant midi, des voisins vinrent nous apporter de la prison la nouvelle la plus surprenante.

Ambroise s’était reconnu le meurtrier d’Yago! Il avait signé cette confession le jour même, en présence du sheriff et du gouverneur.

Je vis le document. Il est inutile de le reproduire ici. En substance, Ambroise confessait ce qu’avait déjà confessé Silas, ajoutant toutefois qu’il avait été poussé à cet acte par une provocation si intolérable que son meurtre n’aurait plus que le caractère d’un homicide simple. Cette confession était-elle la véritable version de ce qui s’était passé? Ou bien le sheriff et le gouverneur, agissant dans l’intérêt de la famille, avaient-ils persuadé à Ambroise de tenter ce moyen désespéré d’échapper à une mort ignominieuse sur l’échafaud? Le sheriff et le gouverneur gardèrent un impénétrable silence jusqu’au moment où la pression exercée sur eux par la marche du procès les obligea à parler.

Que pouvait dire Naomi à cette dernière et triste calamité qui venait la frapper? L’aimant en secret comme je l’aimais, j’éprouvais une invincible répugnance à être la première personne qui révélât à sa fiancée cet aveu dégradant d’Ambroise. Quelque autre membre de la famille lui avait-il dit ce qui était arrivé? Mlle Meadowcroft avait pris ce soin.

J’en fus très-fâché. Mlle Meadowcroft était la personne la moins capable dans la maison d’adoucir le chagrin de la pauvre fille. Mlle Meadowcroft avait dû rendre la terrible nouvelle doublement poignante par la façon dont elle s’y était prise pour la communiquer à Naomi. J’essayai vainement de retrouver celle-ci. Elle avait toujours été accessible jusque-là. Se cachait-elle donc de moi maintenant? Cette idée me vint pendant que je descendais l’escalier, après avoir frappé à sa porte sans succès. J’étais déterminé à la voir. J’attendis quelques minutes et remontai ensuite brusquement l’escalier. Je la rencontrai sur le palier, au moment où elle sortait de sa chambre.

Elle chercha à m’éviter. Je la pris par le bras et la retins. Avec sa main restée libre, elle me cacha sa figure.

«Vous m’avez dit un jour naguère que je vous avais rendu le courage, lui dis-je doucement. Ne voulez-vous pas me permettre de vous le rendre encore cette fois?»

Elle persista à vouloir m’échapper et à détourner son visage de moi.

Ne comprenez-vous pas que j’ai honte de vous regarder en face? dit-elle d’une voix basse et brisée. Laissez-moi aller.»

Je persistai à vouloir la calmer. Je la conduisis auprès de la banquette de la fenêtre. Je lui dis que j’attendrais qu’elle fût en état de me parler.

Elle se laissa tomber sur la banquette et cacha ses mains dans son corsage. Ses yeux baissés évitèrent obstinément les miens.

«Oh! se dit-elle à elle-même, quelle folie me domine? Est-il possible que je m’abaisse désormais jusqu’à aimer encore Ambroise?»

Elle frissonna en prononçant ces mots. Les larmes coulèrent lentement sur ses joues.

«Ne me méprisez pas, monsieur Lefrank!» me dit-elle d’une voix faible.

J’essayai de bonne foi de lui représenter la confession d’Ambroise sous son jour le moins défavorable.

«Sa fermeté, lui dis-je, l’a abandonné. Il a fait cette confession en désespérant de prouver son innocence, et par la peur de l’échafaud.»

Elle se leva en frappant du pied avec colère. Elle tourna vers moi son visage que la honte couvrait d’une vive rougeur et ses yeux inondés de larmes brillantes.

«Ne parlons plus de lui! dit-elle d’un air austère. S’il n’est pas un meurtrier, qu’est-il donc? Un menteur et un lâche! Sous lequel de ces deux aspects dois-je l’envisager, pour ma plus grande humiliation? J’en ai fini pour toujours avec lui! Je ne lui adresserai jamais plus la parole.»

Elle me repoussa durement, fit quelques pas vers sa porte, s’arrêta, et revint vers moi. Sa généreuse nature reprit le dessus et elle me dit:

«Je ne suis pas ingrate envers vous, ami Lefrank. Une femme dans ma situation n’est qu’une femme, et quand elle est dominée par la honte, comme je le suis, elle en éprouve une amère douleur. Donnez-moi votre main! Que Dieu vous bénisse!»

Elle porta ma main à ses lèvres avant que j’eusse le temps de l’en empêcher, la baisa, et courut se renfermer dans sa chambre.

Je m’assis à la place qu’elle venait de quitter. Elle m’avait regardé un court moment en me baisant la main. J’oubliai Ambroise et sa confession; j’oubliai le jugement qui l’attendait; j’oubliai les devoirs de ma profession et mes amis d’Angleterre. Je restai assis là, dans la contemplation d’un bonheur que me créait mon imagination, sans aucun autre souvenir que celui du visage de Naomi au moment où elle m’avait jeté son dernier regard!

J’ai déjà dit que je l’aimais. Je n’ajoute ces derniers mots que pour vous convaincre que j’ai dit la vérité.