L’ANNONCE.
J’attendais en silence la révélation que Naomi allait me faire. Elle commença par m’adresser une question.
«Vous rappelez-vous notre visite à Ambroise dans la prison? dit-elle.
--Parfaitement.
--Ambroise nous rapporta un propos que son méchant frère avait tenu sur Yago et sur moi. Vous rappelez-vous ce propos?
--Je me le rappelle parfaitement. Silas dit: Yago est trop épris de Naomi pour ne pas revenir.»
--C’est cela, dit Naomi, lorsque j’eus répété ces paroles. Je ne pus m’empêcher de tressaillir quand j’entendis ce que Silas avait dit, et je pense que vous vous en aperçûtes.
--Oui.
--Ne fûtes-vous pas désireux de savoir ce que cela signifiait?
--Oui.
--Je vous le dirai. Cela signifiait que ce que Silas avait dit à son frère de Yago était ce que moi aussi je pensais en ce moment même de Yago.»
Je tressaillis d’étonnement.
«Je suis, monsieur, la cause que Yago a quitté la ferme de Morwick; et je suis la cause qui l’y fera revenir.»
Il y avait dans sa façon de parler, plus encore que dans ses paroles, quelque chose qui fit pénétrer soudain la lumière dans mon esprit.
«Vous m’avez découvert le secret, dis-je, Yago vous aime.
--Comme un fou! ajouta-t-elle en baissant sa voix au point de n’être plus qu’un murmure. Comme un fou furieux. C’est le seul mot qui puisse peindre son état. Après que nous eûmes fait quelques tours dans le jardin, il éclata tout à coup comme un homme hors de lui; il tomba à genoux, baisa le bord de ma robe, baisa mes pieds, pleura, sanglota, par amour pour moi. Je ne suis pas dépourvue de courage, monsieur, si l’on songe que je ne suis qu’une femme. Aucun homme, autant que je puis m’en souvenir, ne m’a jamais réellement effrayée jusqu’ici. Mais, je l’avoue, Yago m’a fait peur. Oh! oui, il m’a véritablement fait peur. Je me sentis près de défaillir, et mes genoux tremblèrent sous moi. Je le priai, je le suppliai de se relever et de s’éloigner. Mais non; il restait à genoux, il me retenait par le bord de ma robe. Les mots s’échappaient de sa bouche comme... comme... je ne saurais trouver un terme de comparaison plus exact... comme l’eau qui s’échappe d’une pompe. Son bonheur, sa vie, ses espérances sur cette terre et dans le ciel, et Dieu sait quoi encore dépendaient, me disait-il, d’un seul mot de moi. Je retrouvai assez de courage en ce moment pour lui rappeler que j’étais la fiancée d’Ambroise. Vous devriez, lui dis-je, être honteux d’avouer que vous êtes assez pervers pour m’aimer quand vous savez que je suis promise à un autre!» Pendant que je lui parlais, il changea de langage; il commença à me dire du mal d’Ambroise. Cela m’exaspéra. J’arrachai ma robe de sa main, et je lui dis tout ce que j’avais sur le cœur. «Je vous hais, lui dis-je. Quand même je ne serais pas la fiancée d’Ambroise, je ne voudrais pas vous épouser. Non! non! pas même s’il n’existait sur la terre aucun autre homme pour demander ma main. Je vous hais, monsieur Yago! Je vous hais!» Yago vit que j’étais en colère. Il se releva et se calma tout d’un coup. «Vous en avez dit assez.» (Ce fut sa réponse). «Vous avez brisé ma vie. Je n’ai plus maintenant ni espérance ni avenir. Je mettais mon orgueil dans la ferme, mademoiselle, j’étais fier de mon travail; je supportais la haine que me témoignaient vos cousins, je prenais avec zèle les intérêts de M. Meadowcroft, et tout cela pour l’amour de vous, Naomi, pour le seul amour de vous! C’en est fait de cet amour, maintenant; c’en est fait de mon existence à la ferme. Vous ne serez plus troublée par moi à l’avenir. Je vais m’éloigner, comme les animaux s’éloignent quand ils sont malades, et je vais me cacher dans quelque coin pour y mourir. Accordez-moi une dernière faveur. Ne me rendez pas la risée de tout le voisinage. Je ne le supporterais pas; je deviens fou rien que d’y penser. Promettez-moi de ne jamais dire à âme qui vive ce que je vous ai dit ce soir. Faites cette promesse sacrée à l’homme dont vous avez brisé la vie!» Je fis ce qu’il me demandait. Je promis de me taire, avec des larmes dans les yeux. Oui, cela est ainsi. Après lui avoir dit que je le haïssais (et je le hais véritablement), je versai des larmes sur sa douleur; oui, j’en versai, tant nous sommes insensées, nous autres femmes! Il me tendit la main et me dit: «Adieu pour toujours!» J’eus pitié de lui. Je lui dis: «Je vous serrerai la main si vous me faites une promesse en échange de la mienne. Je vous demande de ne pas quitter la ferme. Que fera mon oncle si vous partez? Restez ici et soyons amis, monsieur John; oubliez et pardonnez.» Il me fit cette promesse et il me la renouvela le lendemain matin, quand je le revis. Oui, je lui rendrai justice, quoique je le haïsse! Je crois qu’il voulait sincèrement tenir sa promesse, tant qu’il resta sous mes yeux. Ce fut seulement quand il fut livré à lui-même que le démon l’entraîna à manquer à sa parole et à quitter la ferme. J’ai été élevée dans la croyance au démon, monsieur Lefrank, et je crois que cela explique bien des choses. Cela m’explique la conduite d’Yago. Mais aidez-moi à le retrouver, et je suis sûre qu’il reviendra et disculpera Ambroise du soupçon que son méchant frère a fait peser sur lui. Voici une plume. Écrivez une annonce pour le retrouver, ami Lefrank; écrivez-la pour l’amour de moi.»
Je l’avais laissée dire sans essayer de l’interrompre jusqu’à ce qu’elle eût fini. Quand elle mit la plume dans ma main, je commençai la rédaction de l’annonce avec autant de résignation que si moi-même j’avais cru qu’Yago était encore vivant.
Vis-à-vis de tout autre, j’aurais ouvertement déclaré que ma conviction n’avait pas changé. Si aucune querelle n’avait eu lieu au four à chaux, je n’aurais pas hésité à croire, en y réfléchissant bien, que la disparition d’Yago devait être attribuée au terrible désappointement que Naomi lui avait fait éprouver. La même crainte qui lui avait fait affirmer qu’il ne se souciait aucunement de Naomi lorsqu’il se querellait avec Silas, sous la fenêtre de ma chambre, pouvait aussi l’avoir poussé à se retirer secrètement et soudainement du théâtre de son désappointement. Mais me demander de croire, après ce qui s’était passé au four à chaux, qu’Yago était encore vivant, c’était me demander de prendre le récit d’Ambroise pour une reproduction exacte des faits.
Je m’étais refusé à le faire tout d’abord, et je persistais dans cette opinion. Si j’avais été appelé à peser, dans la balance des probabilités, le récit d’Ambroise dans sa défense et celui de Silas dans sa confession, j’aurais avoué, quoique avec répugnance, que la version de la confession était, à mes yeux, la moins incroyable des deux.
Pouvais-je dire cela à Naomi? J’aurais rédigé cinquante annonces relatives à Yago plutôt que de lui faire un tel aveu; vous auriez fait comme moi, si vous aviez été aussi épris d’elle que je l’étais.
Je rédigeai l’annonce pour le _Morwick Mercury_ dans les termes suivants:
«MEURTRE.--Les imprimeurs de journaux dans les États-Unis sont priés d’annoncer qu’Ambroise Meadowcroft et Silas Meadowcroft, de la ferme de Morwick, comté de Morwick, sont renvoyés devant les assises comme accusés d’avoir donné la mort à John Yago, actuellement absent de la ferme et des environs. Toute personne qui donnera des renseignements sur l’existence dudit Yago pourra sauver la vie de deux hommes injustement accusés, en portant aussitôt ce fait à la connaissance des intéressés. La taille d’Yago est d’environ cinq pieds quatre pouces. Il est maigre et frêle; son teint est extrêmement pâle. Il a les yeux bruns, très-brillants et très-mobiles. La partie inférieure de sa figure est couverte d’une barbe et de moustaches noires et épaisses. Toute sa physionomie a quelque chose d’étrange et de bizarre.»
J’ajoutai la date et l’adresse. Le soir même, un domestique fut envoyé à cheval à Narrabee pour faire insérer cette annonce dans le plus prochain numéro du journal.
Quand nous nous séparâmes, le soir, Naomi avait presque entièrement repris son éclat et son air heureux. Maintenant que l’annonce était en chemin vers l’imprimerie, elle était plus que confiante, elle était assurée du succès.
«Vous ne savez pas combien vous m’avez soulagée, me dit-elle avec sa franchise et sa chaleur de cœur accoutumée, quand nous nous séparâmes le soir. Tous les journaux vont reproduire cette annonce, et nous entendrons parler d’Yago avant la fin de la semaine.»
Elle se tourna et revint à moi.
«Je ne pardonnerai jamais à Silas d’avoir écrit cette confession! murmura-t-elle à mon oreille. S’il revient jamais vivre sous le même toit qu’Ambroise, je crois, oui, je crois que je n’épouserai pas Ambroise.»
Elle me quitta. Pendant les heures d’insomnie de cette nuit, mon esprit fut préoccupé de ces derniers mots de Naomi. En voyant qu’elle pouvait admettre, dans certaines circonstances, même la simple possibilité de ne pas épouser Ambroise, je me sentis, j’ai honte de le dire, encouragé à nourrir de certaines espérances que j’avais déjà conçues en secret.
La malle du jour suivant m’apporta une lettre d’affaire. Mon clerc m’écrivait pour me demander s’il y avait quelque chance que je pusse retourner en Angleterre à temps pour paraître à l’ouverture de la prochaine session des assises. Je lui répondis sans hésitation:
«Il ne m’est pas encore possible de fixer la date de mon retour.»
Naomi était dans ma chambre pendant que j’écrivais. Que m’aurait-elle dit si je lui avais avoué la vérité en ajoutant:
«Vous êtes responsable de cette lettre?»