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15 août.
Elle est précieuse ton amitié, si c’est ainsi que tu me soutiens! Comment, ma petite, tu oses me dire que ma famille agit avec sagesse en me privant pendant un an de mon bonheur!... Et pourquoi? Un automne, un hiver, un printemps passés sur mon amour pourront-ils le détruire? Qu’espère-t-on? Les persécutions ont toujours multiplié les croyants en toutes religions; depuis huit jours, il me semble qu’un grand vent a soufflé sur ma flamme et l’a fait monter jusqu’aux nues.
Néanmoins je dois te dire que, dans mon désespoir, je n’ai ni déchiré mes vêtements, ni couvert ma tête de cendre. La justice m’oblige à avouer également que la persécution n’est pas atroce, et que j’ai pleuré d’attendrissement toute une soirée après avoir entendu Mme de Lines confier à grand’mère qu’elle était décidée à vendre quelques obligations afin d’avoir les moyens de me distraire si ma tristesse augmentait.
«Avec cet argent, nous pourrons louer un petit appartement à Saumur et y passer l’hiver. Nous la mènerons aux bals de l’École.
--Ce sera comme tu voudras, Laure», a répondu grand’mère.
Me vois-tu imposant un sacrifice à ces chères femmes, que j’aime de toute mon âme, pour me distraire d’une peine bien éphémère en somme! Onze mois sont promptement écoulés, et à peine ai-je découvert les projets dévoués de ma cousine que j’ai repris ma belle humeur et que je suis redevenue Gros-Jean comme devant.
Cependant, quand il est seul, Gros-Jean promène un front soucieux de par les champs. Il a découvert que «la vie a des cruautés bien inutiles», comme lui a dit un jour Mme de Lines, et, bien qu’il soit d’un naturel à ne se point grossir les choses, il soupire à fendre l’âme sur la privation qui lui est imposée.
Après cela, je me suis déjà aperçue que cette situation avait des douceurs étranges, des hasards et des surprises qui lui donnent tout le charme de l’imprévu.
Hier, par exemple, en sortant par la petite porte du bois, je me suis trouvée en face de Rossinante. Bête et cavalier, immobiles devant la terre promise, rêvaient avec mélancolie au jour trop lointain où Jéhovah abattra les murailles. Cette petite porte, ouverte à l’improviste, était un aperçu des délices à venir, et tu m’avoueras que, n’ayant rien fait volontairement contre les volontés du ciel, nous ne pouvions pas pousser la vertu jusqu’à la démence.
Aussi nous sommes-nous serrés la main comme des êtres dont l’amitié est cimentée, exaltée par une douleur commune.
«Enfin, dis-je, ce ne sont que quelques mois à passer.
--Ce sera bien long! me dit-il en soupirant.
--Oui... bien long, soupirai-je de même.
--On a dit devant moi, dans une maison, que Mme de Lines voulait passer l’hiver à Saumur et vous mener dans le monde?
--Elle en avait parlé pour me distraire si j’étais triste, mais, bien entendu, je dissimule mes angoisses afin qu’elle ne s’impose pas un sacrifice.
--C’est un projet plus arrêté que vous ne croyez, me dit-il d’un air sombre. Elle espère que la bonne mine d’un officier fera diversion à vos sentiments. Mais je me ferai inviter partout où vous irez! s’écria-t-il en donnant, dans sa rage, un coup de cravache à la pauvre Rossinante, qui sauta sur place comme un cabri.
--Alors bénissons ce projet! dis-je.
--Bénissons, bénissons!... je suis un ours, moi! je ne sais pas plus danser qu’un Thibétain.
--Eh bien, vous me regarderez valser! dis-je en riant aux éclats de sa jalousie préventive.
--C’est abominable! s’écria-t-il avec indignation. Je me morfonds et vous riez. Vous ne m’aimez pas comme je vous aime, Claude!
--Je suis plus courageuse et plus raisonnable que vous, et c’est tout, Hervé. Travaillez-vous en ce moment?
--Travailler!... quand je ne vous vois plus, quand je suis navré! me dit-il d’un ton lamentable.
--C’est pourtant ce qu’il faut faire, répondis-je avec fermeté et ravie de constater qu’il ne ressemblait que très approximativement à Montesquieu. Avancez votre ouvrage pendant ces dix mois, Hervé; si vous saviez combien je me réjouis de le lire! Puis, si vous réussissez, et vous réussirez, quel beau chemin ouvert devant vous!
--C’est vrai! me dit-il, le visage tout éclairé. Chassons le découragement. D’autant, ajouta-t-il avec une sorte de timidité, que j’ai confiance en mon œuvre, Claude.
--Et moi donc! travaillez pendant que je pense à vous. Adieu... nous ne devons pas nous voir en cachette, c’est indigne de vous et de moi.
--Ah! Dieu, vous quitter déjà! murmura-t-il en se penchant sur sa selle pour baiser encore et encore ma main que je ne pouvais plus dégager.
--Assez, assez! dis-je, réussissant à me sauver.
--Vous ne vous laisserez pas influencer, Claude!» me cria-t-il en poussant son cheval jusqu’à la porte.
Déjà je l’avais refermée, mais, l’entrebâillant et passant ma tête dans l’ouverture, je répondis avec chaleur:
«Soyez sûr que je répéterai jusqu’à la fin de ma vie le «oui» de l’autre jour.»
Plusieurs fois, depuis, je l’ai aperçu de loin errant comme un chevalier inquiet en quête de sa Dame; et tu n’imagines pas combien la moindre promenade a d’intérêt pour moi. Plus souvent encore que par le passé, je vague à l’aventure autour du Vaulné, livrée aux émotions poignantes du doute et de l’espoir. Une silhouette, un signe de tête de loin, et voilà une bonne journée. Ainsi les choses iront-elles jusqu’à l’été prochain, car j’espère encore que nous resterons paisiblement ici enfouies sous les frimas, nous chauffant aux claires flambées de _javelles_ ou trottant par une belle gelée dans les chemins durs et sonores. Au moindre rayon de soleil, Hervé s’échappera de Chétigné, et, bien enveloppée dans ma mante, je le guetterai du haut de ma tour ou au coin des chemins.
Les bonnes gens, quand je sortirai, me parleront de lui... Et ainsi, d’étape en étape, nous arriverons tout doucement au terme de l’épreuve. La curiosité des paysans est éveillée, car ils ont remarqué l’interruption des visites fréquentes d’Hervé, et aujourd’hui j’ai supporté quelques attaques.
«Bonjour, mam’zelle! vous faites donc un petit tour?»
Cette question est invariable chez eux. De même que, souvent, ils entrent en conversation avant de vous dire bonjour.
«Mais oui, père Babin, répondis-je. Comment va votre voisin? Il est très malade, je crois?
--Ah! je crois ben qu’y va fini à la chute du jour. Dame! que voulez-vous! à quatre-vingts ans, c’est ben le boute!... mais ça va ben déranger sa bourgeoise, dame!
--Oui, pauvre femme!
--Faut ben qu’elle se résout... on ne peut pas rester toujours sur la terre; faut faire la place aux autres. J’ai dans les imaginations qu’elle prendra une servante... elle a ben de quoi faire.
--Elle aura raison... c’est triste de rester seule.
--Ma foi, ce n’est point agréable du toute!... il y a vingt ans que je suis comme ça, moi: mais faut ben savoir souffri ce qu’on ne peut empêcher. C’est sûr que c’est désagréable de n’avoir persounne à qui parler quand on rentre chez soi... on est là comme une estatue, quoi!... Eh ben, et M. Hervé, qué donc qui dit?
--Mais je pense qu’il est content d’être revenu dans le pays.
--Immanquable... il y a déjà un bout de temps qu’il est chez lui, à ce que le monde m’ont dite... V’là ben trois semaines qu’on ne l’a vu venir au château, tout de même?
--Il voyage peut-être, dis-je.
--C’est ben possible... Pourtant le père Moyne en Plémont... mam’zelle connaît ben le père Moyne, vanqué?
--Oui, je sais...
--Eh ben, il a vu comme ça hier M. Hervé qui dévalait par Roux... ça prouve tout de même qu’y ne voyage pas.
--C’est vrai... allons, bonsoir, père Babin.
--Allons, bonsoir, mam’zelle!»
Un peu plus loin, c’est une bonne femme qui me fait part de ses impressions.
«Bonjour, la Boutin; comment ça va-t-il?
--Mam’zelle est ben hounnête! Vous v’là donc à faire un petit tour? bonjour, mam’zelle.
--Mais oui... je me promène.
--Ah! faut-y, la belle demoiselle que ça fait là!... c’est que je vous ai vue toute pouponne, tenez, mam’zelle!
--Mais oui.
--Eh ben, et à la maison, qué donc qu’on dit?
--Tout le monde va bien, merci!
--Vous avez donc retrouvé votre camarade, mam’zelle Claude? C’est que vous étiez ben malicieux tous les deux quand je faisions les métives chez vous!...
--Oui... je me rappelle.
--Ah çà! vous étiez malicieux pour de bon. Eh ben, mais, le monde disent comme ça qu’on ne l’a point vu venir au château depuis vanqué trois semaines, lui qui y venait souvent, allons!
--Le monde est bien bavard, mère Boutin.
--Ah! ça c’est ben vrai, mam’zelle! faut toujours qu’on s’occupe du voisin. On ferait mieux de regarder dans sa soupe, comme n’on dit.
--Mais oui... bonsoir, la Boutin.
--Allons, bonsoir, mam’zelle.»
Après deux ou trois essais de ce genre, ils ne diront plus rien directement, car ils sont discrets. Mais le bruit court que je n’ai pas voulu d’Hervé comme «bon ami». Son triomphe n’en sera que plus éclatant dans un an.
J’en veux à ta sagesse, mais je t’embrasse «tout de même», pour employer le style du père Babin.
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