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6 octobre.
L’homme propose et Dieu dispose... cette vérité m’accable aujourd’hui. Pourquoi bouleverser les vies paisibles qui ne demandent qu’à rester paisibles? pourquoi donner aux gens précisément le contraire de leurs désirs? pourquoi trépasse-t-on quand on ferait si bien de rester en vie? Mais les questions se poseraient à l’infini, et nul ne saurait y répondre.
Et ce qui me met en colère, ma chère amie, c’est que, bien certainement, en apprenant l’événement tu vas chanter hosannah! C’est une manie de l’homme, et surtout de la femme, qui est parfois un peu plus bête que le premier en matière de pur raisonnement, de vouloir juger les sentiments des autres d’après ses propres sentiments. Il y a longtemps que la raison et l’humanité sont brouillées à mort, hélas!
Je sortais à peine des portes du Vaulné et, assise sur ce petit mur, tu sais, au bout de l’allée des noyers mourants, je méditais.
Cet endroit est enchanté pour moi... J’y revis sans cesse cette sensation de bonheur aiguë que m’apporta, un soir, certain revenant de la Perse. J’emporte un livre, mais, à vrai dire, je ne lis guère, si ce n’est en moi, et l’œuvre me paraît si pleine d’intérêt que je me surprends à oublier le monde entier, à l’exception d’un seul homme.
Avant-hier, dans cette admirable journée d’octobre, mes impressions heureuses étaient plus vives, plus enveloppantes qu’elles ne l’avaient encore été. Je vivais, en vérité, dans une plénitude de joie que tu dois connaître, et, prêtant l’oreille aux divers bruits des champs, j’écoutais si Rossinante n’arrivait pas en buttant contre les pierres blanches dont est rempli le chemin qui contourne le mur extérieur du parc.
Mais ce fut la cloche du Vaulné qui me sortit de ma rêverie. Tirée par une main vigoureuse, à toute volée elle me disait de revenir à la maison, ce que je fis avec humeur, et sans me presser. En entrant dans la grande cour, je vis l’équipage rustique de notre notaire, et j’allai à la cuisine pour tempêter contre l’idée saugrenue de me faire rentrer pour si peu.
«Qu’y a-t-il donc? Pourquoi m’appelle-t-on? demandai-je à René, qui continuait à sonner avec acharnement.
--C’est enfin vous, mademoiselle, ce n’est pas malheureux! dit-il en lâchant la corde. Pardi! ce qu’il y a! allez dans le salon, vous le saurez.
--Personne n’est malade?
--Ah! bien oui, malade! Si ce n’est qu’ils sont tous fous...»
Ainsi renseignée, je ne fis qu’un saut jusqu’au salon.
Grand’mère, dans son embrasure de fenêtre, écoulait le notaire qui parlait d’une voix flûtée. Le regard de grand’mère était brillant de larmes et son visage rose tout souriant. Marie la Vache, dans un coin, s’essuyait les yeux avec son tablier; le père Jamin, debout, bien campé sur ses pieds, sa blouse ouverte et son chapeau sur la tête, selon l’habitude, répétait d’un air stupéfait:
«Onze cent mille!... C’est-y vrai seulement? Ah! onze cent mille!!!»
La mère Jamin, plongée dans un ahurissement funèbre, semblait ne plus rien comprendre du tout à la vie; ce qui lui arrive souvent.
En m’apercevant, Mme de Lines, le visage bouleversé par l’émotion, mais avec un air rayonnant inconnu jusqu’à ce jour, s’élança vers moi et me serra dans ses bras en disant:
«Ma chère fille, mon enfant... il est mort!»
Je jetai un grand cri:
«Hervé!...»
J’ignore si mes lèvres ont proféré le nom, mais mon cœur l’avait crié et, dans son angoisse subite, il cessa de battre; du moins c’est la sensation que j’éprouvai.
Quand je revins à moi, j’étais étendue sur la grande chaise longue Louis XV; Mme de Lines me soutenait la tête, en me bassinant le front avec son mouchoir qu’elle avait précipitamment trempé dans un des vases pleins de fleurs du salon.
«Elle revient... ses yeux s’ouvrent; ce ne sera rien!» dit-elle d’une voix angoissée.
Mes yeux contemplaient en effet avec étonnement les visages effarés qui m’entouraient, et je fis un mouvement pour me lever.
«Mais, mon enfant, qu’as-tu? s’écria Mme de Lines; pourquoi cette grande impression? Tu le connaissais à peine!
--Mais qui, qui donc? dis-je en me redressant tout à fait.
--Ton cousin... M. Métierne.
--Ah! c’est lui!...»
S’imagine-t-on, quand on meurt, que sa mort produira un tel apaisement dans un cœur? Je me levai, en affirmant que je n’éprouvais plus aucun malaise.
«Mais tu es encore toute pâle, dit grand’mère en reprenant sa place qu’elle avait à peine eu le temps de quitter, car ma syncope n’avait pas duré trois minutes. Peut-être, Laure, ajouta-t-elle à voix basse, vaudrait-il mieux attendre pour lui dire qu’elle hérite.
--Mais tu le lui apprends, Agathe.
--J’hérite? de quoi? dis-je tranquillement.
--Mon enfant chérie, s’écria Mme de Lines qui ne pouvait plus modérer son impatience, ma petite Claude, ta vie est métamorphosée. Tu hérites de onze cent mille francs!»
Ils avaient tous fait un mouvement, comme à l’annonce d’une Altesse, et c’était bien, hélas! un prince qui entrait dans ma vie pour la bouleverser. Ils me regardaient avec étonnement, car, immobile, les bras ballants, je ne disais rien.
Mon esprit avait couru à Chétigné et n’en pouvait plus sortir.
«Il fera des voyages, il n’aura aucun souci d’argent, il sera plus heureux.»
Telle avait été ma première pensée. Mais, presque aussitôt, je m’écriai en moi-même: «Il ne voudra plus m’épouser... il me l’a dit!»
Cette terrible pensée m’écrasait quand Mme de Lines reprit:
«Tu ne dis rien, mon enfant? parle donc!
--Quel malheur! dis-je lamentablement.
--Un malheur!...»
L’exclamation fut générale.
«Mlle Métierne est encore souffrante, étourdie, insinua le notaire, et ne comprend pas bien la situation.
--Je ne suis pas une bête, monsieur! dis-je, me tournant vers lui d’un air furibond, et ravie de trouver une cible pour l’irritation incompréhensible que j’éprouvais tout à coup. J’ai l’habitude de comprendre du premier coup ce qu’on me dit.
--Mais qu’est-ce qu’elle a, Laure? dit grand’mère. Je ne l’ai jamais vue ainsi!
--Allons, mademoiselle Claude, allons, dit maître Jamin dont la bonne figure placide rayonnait de satisfaction, M. le notaire a raison: vous n’avez point encore retrouvé vos esprites... Mais vous comprendrez plus tard pour de bon. Immanquable que vous pourrez vous donner maintenant tout le plaisir que vous voudrez.»
Le plaisir! quand ma vie en était pleine! Mais je me secouai moi-même pour entrer dans la satisfaction des autres.
«Vous avez raison, monsieur Jamin», répondis-je.
Ce mot fut une détente. Le notaire me félicita; ma cousine, dont la joie était inexprimable, ne cherchait pas non plus à l’exprimer. Grand’mère, qui avait repris tranquillement son ouvrage, nous dit:
«Alors on pourra faire changer la porte de la terrasse, dont un morceau m’est tombé sur la tête hier soir...»
Et Mme Jamin, sortant de son ahurissement, m’adressa ses compliments.
«Ce n’est pas une petite affaire qu’un héritage, mademoiselle Claude. Vous allez avoir ben du tourment, allez!
--Voyons, voyons, mon enfant, lui dit son mari, tu vois toujours en noir.
--Dame, comment donc faire pour placer tout ça! C’est qu’il y a bien des voleurs et du mauvais monde sur la terre!
--Il y en a bien du bon aussite! répliqua Jamin. Voilà M. le notaire qui s’occupera de tout ça. J’allons laisser ces dames avec lui. Allons, bonsoir, mesdames et la compagnie, portez-vous donc bien!»
Je profitai de leur départ pour me sauver, et, montant dans ma chambre, j’écrivis à Hervé le billet suivant:
«Une terrible catastrophe est arrivée... Venez vite; je vous attendrai dans deux heures à la porte du Pontignon, au bout du bois.»
Heureusement c’était un jeudi, et le petit garçon de la ferme n’était pas à l’école. Je l’expédiai à Chétigné en lui promettant cinq francs s’il ne mettait pas plus d’une heure à faire la course.
Quand je rentrai dans le salon, Mme de Lines, calmée, et grand’mère consultaient le notaire sur le moment où nous entrerions en jouissance et sur les placements qui offraient le plus de garanties.
«Vous entrerez en jouissance immédiatement, d’après ce que m’écrit mon collègue de Paris, répondit-il. Quant aux placements, on réfléchira, on consultera le tuteur de Mlle Métierne. Mais il est probable que vous hériterez de bonnes valeurs, car le défunt s’y connaissait bien.»
Il se leva sur ces derniers mots, et, quand il eut disparu, je pensais que le moment était arrivé où nous allions enfin parler d’Hervé.
«Voilà ma petite-fille très riche, dit grand’mère d’un air satisfait. Il faudra, Laure, la conduire chez une bonne couturière.
--Dites: nous sommes riches, grand’mère! répliquai-je avec vivacité. J’espère bien que vous prendrez pour vous la moitié de cette fortune.
--Nous n’en avons pas le droit, répondit Mme de Lines en riant, et nous n’en avons pas besoin. Nous sommes trop vieilles maintenant. Nous jouirons avec toi des revenus tant que tu seras avec nous, mais je crois que ce ne sera pas long...
--Que voulez-vous dire? balbutiai-je le cœur battant.
--Je veux dire que tu te marieras maintenant comme tu voudras. Mon avis est que nous allions passer l’hiver à Paris, où tu verras le monde. Les prétendants ne manqueront pas, et tu pourras choisir...»
J’étais pétrifiée... Il semblait qu’elles eussent absolument perdu le souvenir d’Hervé, ou plutôt qu’il n’eût jamais existé.
«Ah! bien, mes enfants, si vous allez à Paris, dit grand’mère qui relevait tranquillement les mailles de son tricot, vous me chercherez des caoutchoucs comme je les aime... à Saumur je n’en trouve pas à mon gré.»
Je sortis brusquement, de peur de m’emporter, ou du moins de parler en moment inopportun, et je courus dans le bois.
La commission avait été faite si promptement que, en approchant de la petite porte, j’entendis le souffle haletant de Rossinante qui, sous l’éperon d’Hervé, avait trotté éperdument.
«Est-ce vous, Claude? cria Hervé en cognant dans la porte. Au nom du ciel qu’y a-t-il? Ouvrez vite! Est-ce que tout le monde est mort ici?
--Non, non, dis-je en employant toutes mes forces pour tourner la clef dans la serrure rouillée; au Vaulné, on est en vie, et plaise à Dieu qu’il en fût ainsi partout!»
Il était pâle, et tenait par la bride la pauvre bête qu’il attacha à un chêne.
«Eh bien, eh bien, Claude?
--M. Métierne est mort...»
Puis je m’arrêtai.
«Qui ça, Métierne? Ah! votre cousin l’industriel, le financier, je ne sais quoi!
--Je suis au nombre de ses héritiers... j’hérite de onze cent mille francs!» criai-je d’un trait.
J’avais baissé les yeux d’un air confus, comme à l’aveu d’une faute énorme.
Un silence profond accueillit ma révélation.
«Voulez-vous encore de moi, Hervé?» dis-je timidement, me décidant à le regarder.
Il mordait ses lèvres, changeait de couleur à chaque seconde et, tous les deux, devions avoir l’air épouvanté.
«Parlez! dis-je d’un ton suppliant.
--Que voulez-vous que je vous dise, Claude? Je vous félicite... mais adieu mon pauvre bonheur! me dit-il très bas.
--Êtes-vous fou? m’écriai-je, recouvrant aussitôt toute mon énergie. Adieu votre bonheur? pour quelle raison? Désormais notre vie est délivrée de soucis et d’entraves. Nous serons plus heureux, cent fois plus heureux! Vos chers voyages que vous regrettez au fond, je le sais, nous les ferons ensemble, Hervé. Puis nous reviendrons dans notre manoir restauré pour repartir ensuite quand bon nous semblera. L’argent écarte toutes les difficultés; c’est un bonheur ajouté à l’ancien.»
Comme on a bien toujours deux poids et deux mesures! J’aurais désiré toute ma vie la fortune, ma chère amie, que ma conviction n’eût pas été plus profonde. La versatilité de l’homme est effrayante; en accourant au fond du bois, mon imagination avait eu le temps de saisir tous les côtés séduisants de la situation et de créer une existence délicieuse.
Mais Hervé me regardait du même air triste.
«C’est trop bête! dis-je alors d’une voix entrecoupée; c’est trop bête!»
Et, durant quelques instants, je ne pus que répéter cette phrase qui exprimait admirablement ma pensée.
«Voyons, Claude, entendons-nous, me dit-il.
--Assurément, interrompis-je avec vivacité, si c’était vous qui aviez ces diables de onze cent mille francs, je n’hésiterais pas un instant à vous épouser!
--D’abord ce n’est pas la même chose, me dit-il. Il est très pénible pour un homme de se mettre dans une dépendance complète vis-à-vis de sa femme.
--Allez vous promener avec votre orgueil d’un autre âge! dis-je en frappant du pied. Est-ce ainsi que l’on pense aujourd’hui? Tâchez d’être un peu plus de votre temps, Hervé! Vous et votre père vous êtes les êtres les plus vieillots que je verrai jamais.
--C’est possible! répliqua-t-il d’un ton vif, mais j’ai plus d’un ami qui pense comme moi, et vieux je suis, vieux je resterai.»
Dans mon impatience, j’avais fait fausse route, et nous discutions du reste sur un malentendu.
«Hervé, repris-je d’une voix caressante en posant ma main sur son bras, une misérable question d’argent va-t-elle nous diviser? Allez-vous, par une fierté exagérée, compromettre notre bonheur à tous les deux? Vous n’en avez pas le droit.
--Nous ne nous comprenons pas bien, Claude... J’ai répondu avec vivacité à des paroles froissantes pour un sentiment qui a toujours été le mien et celui de mon père. Mais je sais que ma fierté est sauvegardée, puisque j’avais parlé avant cet héritage. Aussi les obstacles ne viendront-ils pas de moi. Mais voyez les difficultés soulevées devant le projet de notre mariage alors que, nos positions étant les mêmes, nous pouvions nous aimer! Si au moins j’avais une position brillante, un nom, quelque chose enfin à vous offrir!... s’écria-t-il d’un ton désespéré.
--Vos paroles sont blessantes, dis-je avec chaleur. Si vous calculez, vous n’aimez pas, Hervé. Quand on m’a dit que j’étais riche, je n’ai pensé qu’à vous, moi! Un nom? vous l’acquerrez un jour dans les lettres; mais ai-je besoin de la sanction du monde pour savoir ce que vous valez et pour être contente de devenir votre femme?»
En dépit de son petit air calme, cet homme, ma chère Yvonne, est un brandon. Il prend feu comme de l’étoupe; ou mieux, c’est une chaudière qui bout, et un ardent baiser de fiancé est, paraît-il, une soupape de sûreté.
«La paix est faite! dis-je en me dégageant. Venez demain renouveler votre demande, Hervé.
--Oh! ça, jamais!» s’écria-t-il en rougissant et reculant de trois pas.
Je restai une minute complètement abasourdie.
«Quel être plein d’orgueil! dis-je avec dédain. Il est si grand, cet orgueil, que vous ne pouvez même pas le sacrifier à votre amour. Eh bien, j’agirai sans votre aide.»
Sans rien répondre, il détacha Rossinante, et, une fois en selle dans le chemin du Minerve, il me tendit la main d’un air triste en disant:
«Ma pauvre Claude... vous n’arrangerez rien, soyez-en certaine. De toutes façons, on vous circonviendra pour vous décider à faire un brillant mariage et...
--Et quoi? dis-je. Douteriez-vous de moi, par hasard?
--De vous, non! De la faiblesse humaine... oui!»
Et il partit au grand trot. Je le regardai s’éloigner dans le crépuscule. Ses doutes, au lieu de me blesser, me gonflaient d’orgueil à la pensée des preuves qui sanctionneraient ma tendresse. Mon cœur plein d’amour, plein d’espérances, n’avait jamais mieux senti la poésie qui se dégageait de la terre voilée et des élans de mon âme. En retraversant le bois, complètement abandonnée à mes émotions intimes, j’avais oublié le grand événement de la journée.
Je retombai sur la terre, à la voix de Mme de Lines.
«Mais où étais-tu donc, Claude? nous avons tant de choses à nous dire, tant de projets à déterminer!
--C’est vrai! dis-je, résolue à parler sans attendre une seconde et m’asseyant sur la marche du salon.
--Faites vos projets, mes enfants, dit grand’mère, pour moi je ne bouge pas du Vaulné. Vous m’écrirez ce que vous voyez, et cela me suffira.»
Aussitôt je courus au gouffre et je m’y jetai la tête la première.
«Ce que nous verrons, grand’mère, dis-je d’un ton calme et sérieux, c’est mon mariage immédiat avec Hervé.»
Aux regards qu’elles échangèrent, je vis que la question avait été traitée en mon absence.
«Hervé!»
Ce nom fut prononcé du ton que l’on prend pour répondre à un caprice de petit enfant.
«Nous verrons cela l’année prochaine, ma petite-fille, répondit tranquillement grand’mère avec un sourire qui disait clairement que, dans ce temps-là, il y aurait beau jour que le cours de la rivière serait changé...
--L’année prochaine? Et pourquoi pas tout de suite? Quelle difficulté pouvez-vous soulever maintenant? Ma cousine, votre rêve est réalisé, je suis riche, et riche pour deux. Je viens de causer avec Hervé et...
--Comment? de causer avec Hervé!... s’écrièrent-elles.
--Oui, oui; j’ai envoyé le petit garçon de la ferme à Chétigné, car je voulais apprendre moi-même à Hervé notre malh... c’est-à-dire le grand bonheur qui nous arrivait.»
Longtemps j’ai parlé; j’ai dit qu’Hervé était trop délicat pour renouveler sa demande, que je m’étais chargée à moi toute seule d’enlever la redoute; qu’il fallait que la redoute se rendît au plus vite, parce que forcément elle en viendrait là, l’amour étant le plus fort, le plus habile, le plus entêté des guerriers...
Mme de Lines me répondit avec l’insouciance de quelqu’un qui ne croit plus au danger:
«Nous t’avons dit, avant cet événement, que tu attendrais un an... eh bien, nous ne changeons pas d’avis. C’est ce que nous écrirons demain à M. de Chétigné.»
Le soir, je suis allée trouver grand’mère dans sa chambre et, de nouveau, j’ai plaidé chaleureusement.
«Passe-moi mon bonnet», m’a dit grand’mère qui procédait à sa toilette de nuit.
Je saisis le bonnet et le lui présentai dans un grand mouvement oratoire.
«Je l’aime, grand’mère, puisque je l’aime!...»
Et grand’mère m’a répondu tranquillement:
«Tuh! tuh!...»
Adieu; je suis sens dessus dessous, comme ce prieuré qui n’a jamais abrité tant de folie, même quand des saints l’habitaient. Il semble que notre vie, jusqu’ici, n’ait été qu’une méchante plaisanterie et que nous allons enfin nous plonger dans les «ondes vitales». Le mot est de ma cousine, qui écrit toute la journée des lettres, des pensées, des recettes pour bien voyager, et reçoit avec dignité le ban et l’arrière-ban des voisins, qui viennent contempler dans notre attitude le spectacle d’un million.
Nous partirons incessamment... Mme de Lines a fait descendre des greniers toutes les malles; il y en a onze, et chaque jour elle passe en revue son bataillon.
Supposes-tu que j’aie le cœur content au milieu de ce bouleversement? Mais tu es capable de sourire et d’applaudir aux caprices de la fortune.
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