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24 juillet.
Depuis hier, je ressemble considérablement à Ajax exterminant dans sa colère tout un troupeau de moutons qu’il a pris pour une légion d’ennemis. Par le ciel, Yvonne, je comprends dorénavant les fureurs aveugles! bien que je trouve Ajax extraordinairement ridicule. Encore s’il avait eu d’aussi bonnes raisons que moi-même de livrer son âme aux passions dévastatrices...
Je venais de donner ma lettre au facteur, et j’allais me retirer dans ma chambre afin de puiser, dans la méditation, des forces pour la lutte, quand je fus distraite de cette idée par l’arrivée de maîtresse Jamin.
Elle avait l’air réjoui de quelqu’un qui vient d’assister à l’enterrement de toute sa famille, et, bien qu’en certains moments la famille soit très désagréable, on n’aime pas généralement l’ensevelir en masse.
«Je voudrais parler à Mme Azay et à Mme de Lines, me dit-elle avec consternation.
--Grand’mère est dans le grenier, et Mme de Lines dans la cave», répondis-je.
C’était l’exacte vérité, ces dames ayant découvert la veille que l’ordre pourrait bien n’être pas le principe dominant de la maison. Alors il a été convenu que grand’mère commencerait par un bout, ma cousine par un autre, et qu’on se rejoindrait au milieu, ce qui arrivera peut-être dans quelque vingt ans.
Il est probable, en effet, que Mme de Lines, au lieu de regarder si les barriques avaient besoin d’être «rebattues», est sortie de la cave avec une méditation en poche sur le danger de l’amour du vin; mais les événements tragiques de la journée ont changé le cours de ses idées.
Quant à grand’mère, que j’ai suivie un instant, elle s’est promenée avec grande joie dans ses greniers, dont elle n’a vu que la beauté et les vastes proportions. Elle s’est assise, pour se reposer, sur un vieux coffre, a mis ses lunettes et, aussi tranquillement que dans son salon, a lu «De l’emploi du temps» de Mme de Genlis, qui se connaissait si bien en toute chose, une seule petite exceptée; car il me paraît qu’elle eût pu commencer par apprendre à ne pas trébucher en marchant dans la vie. C’est grand’mère qui, avec beaucoup de détails, m’a raconté l’histoire de ses amours, et, à mes cris indignés, elle m’a répondu tranquillement:
«Que veux-tu? ma petite-fille, ce n’était point joli, mais dans ce temps-là!...»
Voilà, voilà! la tolérance nous perd, les nations se démoralisent et Claude, ton amie, se sent en voie d’intolérance farouche. Je suis d’une humeur à prendre en grippe Genlis, la cave, le grenier, la maison et tout ce qu’il y a dedans.
Mais je divague! chantons nos moutons, comme Mme Deshoulières.
«Dans la cave! répondit Mme Jamin de plus en plus consternée.
--Parfaitement.
--C’est que c’est bien dangereux, allez, mademoiselle! Si elles tombaient!...
--Elles vont nous revenir en miettes, évidemment, répliquai-je avec gravité. En attendant je vais les sonner.»
Et j’entrai dans la grande cuisine, voûtée et enfumée, pour mettre en branle la cloche qui nous appelle, chaque jour, à nos devoirs domestiques.
«Vous avez l’air au désespoir, madame Jamin, dis-je en m’arrêtant.
--Ah! mademoiselle, il se passe tant de vilaines choses, allez!
--Eh bien, qu’est-ce que cela vous fait?
--Ça ne me fait rien à moi... mais c’est tout de même triste. Le monde est bien méchant, et vous êtes bien jeune, mademoiselle Claude, tenez!
--Vraiment? dis-je en dressant l’oreille. Qu’est-ce que vous voulez dire, madame Jamin?»
La bonne femme secoua la tête d’un air navré.
«Il faut se surveiller quand on est jeune, mademoiselle.
--Enfin quelle est votre idée? dis-je en m’impatientant. Mais voici grand’mère qui appelle; montez dans sa chambre, quand Mme de Lines passera ici, je lui dirai d’aller vous rejoindre.»
Ma mission remplie, l’incident me tourmentait et, sous la consternation mystérieuse de maîtresse Jamin, je flairais un danger. J’allai m’asseoir sous la fenêtre ouverte de grand’mère, sur le rebord d’un timbre qui sert de déversoir aux eaux des gouttières. Mais maîtresse Jamin parlait aussi bas qu’un criminel poltron qui avoue ses turpitudes, et je me désespérais quand Mme de Lines me tira d’embarras.
«C’est à n’y pas croire! s’écria-t-elle. Comment voulez-vous qu’ils s’aiment? Ils se connaissent trop.»
Le scepticisme du mot ne te paraît-il pas plaisant?
«Le monde disent qu’ils sont en grandes amitiés, reprit Mme Jamin de sa voix ordinaire. Je voyais bien que vous n’y pensiez pas, c’est pourquoi que je suis venue vous le dire. Jamin ne voulait pas, mais je trouve qu’il n’avait point raison.
--C’est bien simple, Laure, dit grand’mère, j’écrirai à M. de Chétigné pour que son fils ne vienne plus aussi souvent ici.
--Si vous ne voulez pas du mariage, vous ferez bien, madame, car le monde sont si méchant! un malheur est vite arrivé, allez!»
A ces mots que je n’ai pas bien compris, car je ne vois pas trop quel malheur peut nous menacer, grand’mère et Mme de Lines ont jeté des cris perçants.
«Ah çà, s’écria grand’mère en colère, êtes-vous folle, maîtresse Jamin? Allez-vous venir me dire qu’on manque de respect à ma petite-fille et qu’elle puisse être soupçonnée?
--Non, non, non, madame, pour sûr! répondit la bonne femme avec épouvante. Mais vous savez bien comment sont le monde par icite. On sait bien tout de même que M. Hervé vient pour le bon motif.
--Il ne manquerait plus qu’on crût le contraire! s’écria Mme de Lines. C’est par trop absurde!
--Il n’y a pas de doute, répondit Mme Jamin, qui, ne sachant plus comment se tirer de la façon bête dont elle avait commencé ses révélations, s’embourbait à chaque mot. Seulement, dans votre grand rang, vous n’avez point la même liberté que chez nous. Hier il était nuit tout à fait quand vos fermiers ont vu Mlle Claude et M. Hervé entrer dans l’église, où ils sont restés longtemps.
--Pardi, la belle affaire! répondit grand’mère. Ils sont allés assez de fois regarder ensemble saint Coqueluchon!»
En ce moment, Mme de Lines se pencha à la fenêtre, et, en m’apercevant, la ferma vivement.
J’étouffais de colère! Soupçonnée de quoi?
J’aurais étranglé avec bonheur cette affreuse bonne femme qui venait déranger nos plans, révéler notre innocente équipée, et préparer le terrain à M. de Chétigné de telle sorte qu’il serait probablement reçu comme le peut être le diable, quand il imagine de plonger dans un bénitier!
Cependant son intention était bonne: elle pensait rendre service en racontant les propos des paysans, qui sont, dans notre contrée, curieux comme des nonnes, cancaniers comme on ne l’est pas et méchants comme la gale.
Néanmoins, quand elle partit, mon premier mouvement fut de courir à elle afin de la secouer, au moral j’entends, comme les pommiers de notre jardin. Mais je réfléchis qu’on ne traite pas avec cette désinvolture un aussi vieux serviteur et que, d’ailleurs, si elle était bête, il fallait m’en prendre à la nature, qui devrait bien un peu mieux entendre l’intérêt des hommes, en déposant un bon grain d’intelligence dans toutes les cervelles.
Le déjeuner, qui sonna, fit diversion au tumulte de mes pensées. Je m’assis à table sans le moindre embarras, car j’avais pris subitement la résolution de tenir tête à l’orage et de dire, avec la plus grande simplicité, qu’aimant Hervé j’entendais l’épouser.
Mais, à ma profonde surprise, je n’eus pas besoin de me débattre; grand’mère et Mme de Lines avaient tout bonnement décidé de régler entre elles cette petite affaire.
Après le déjeuner, grand’mère appela René et lui dit, en tirant une lettre de la poche de son tablier:
«Quand vous aurez dîné, René, vous porterez cette lettre à Chétigné.
--Sortir par cette chaleur-là! comment madame veut-elle que je fasse?
--Ce n’est pas bien loin... mais prenez Pâté si vous voulez.
--Monter sur Pâté!... pour qu’il me fiche par terre et que je revienne avec des côtes de moins!
--Eh bien, allez à pied, sur la tête ou sur les mains, comme vous voudrez! répondit grand’mère qui s’impatientait.
--Hon! sur la tête, ce serait bien fatigant, répondit le bonhomme d’un ton goguenard, et sur les pieds, ça me dérange de mon ouvrage. J’ai à bêcher mes pommes de terre et à pomper de l’eau dans le grand bassin pour arroser.
--Enfin, s’écria grand’mère en frappant du pied, je vous aurais dit de sarcler que vous m’auriez répondu que vous vouliez monter sur le clocher de Cizay! N’y allez pas! je vais charger le fermier de la commission.
--C’est ça!... comme si je n’étais pas capable de la faire... Allons, que madame me donne la lettre, je vas y aller tout de même.»
Grand’mère, sciemment ou non, avait employé le plus sûr moyen d’être obéie. Il y a toujours eu un terrible antagonisme entre la cuisine et la ferme; or il suffit qu’on ait l’air de protéger Capulet pour que Montaigu déploie au plus vite un zèle extraordinaire.
«En attendant, pensai-je, il y a des chances pour que M. de Chétigné soit ici avant d’avoir reçu la lettre.»
Les domestiques, en effet, n’avaient pas fini de dîner quand un vieux panier, dont les jantes ne tiennent guère et dont la couleur ne se peut plus deviner, entra dans la petite cour, dont la porte avait été précipitamment ouverte par Marie la Vache, et s’arrêta devant la porte de la salle à manger.
Mme de Lines tricotait dans le salon, et grand’mère, confortablement installée dans un grand fauteuil, avait laissé tomber son livre sur ses genoux et faisait son petit somme digestif, un mouchoir étendu sur son visage pour se préserver des mouches.
«Quoi! qu’est-ce? qu’y a-t-il, mes enfants?» dit-elle en s’éveillant.
L’arrivée de M. de Chétigné parut émouvoir Mme de Lines, pendant que grand’mère disait avec tranquillité:
«Ce n’était pas la peine d’écrire, Laure.
--Vous m’aviez écrit? pour quelle raison?» demanda M. de Chétigné.
Mais, avant de donner aucune explication, on me mit à la porte, comme si ma destinée, qui allait se jouer sous ces voûtes centenaires, ne devait pas plus m’intéresser que celle du Grand Turc.
J’allai promener mon anxiété derrière l’église, où se trouvait, dit-on, le cimetière des moines. C’est un coin sauvage, dans lequel les framboisiers viennent en touffes épaisses; mais l’herbe y est dure et la terre mauvaise, bien que les cyprès, les sureaux et les lilas y vivent à l’aise. Deux grands tilleuls, dont les branches basses caressent le sol, donnent une ombre impénétrable. En face d’eux, dans l’angle d’un mur, grand’mère a fait faire une niche dans laquelle a été déposée une statue de la Vierge qu’une vitre protège de l’humidité. Des lauriers-tins, des lilas blancs entourent ce petit sanctuaire, et des cerceaux de barrique, disposés en dôme au-dessus de la niche, sont recouverts d’une viorne odorante. C’est l’endroit favori de grand’mère, qui quotidiennement, dans la belle saison, y vient dire ses prières. Quand on a gravi les marches de gazon qui mènent à la Vierge, on dépasse le mur de toute la tête, et il m’est arrivé souvent de profiter des tas de bourrées, toujours déposés en été de l’autre côté du mur, pour descendre dans le chemin extérieur. C’est la prouesse que j’ai exécutée une fois encore, sans souci de ma dignité, et j’allai attendre la voiture de M. de Chétigné dans l’avenue carrossable qui relie le Vaulné à la route.
Malheureusement pour mes intérêts, je n’attendis pas longtemps. En m’apercevant, le bon bourgmestre descendit de son carrosse et, s’approchant de moi, répondit à mes questions pressantes:
«Ça va mal, Claude, très mal!
--Mais vous savez ce qui s’est passé hier entre Hervé et moi? m’écriai-je.
--Oui, mon enfant, me dit-il en me prenant la main avec tendresse, mais ni Mme Azay ni votre cousine n’ont bien accueilli ma demande. Elles ont été glacées, surtout Mme de Lines. Je me croyais en Sibérie, ajouta-t-il avec un fin sourire.
--Vous n’êtes pas au milieu des glaces avec moi! dis-je avec chaleur. Vous comprenez que rien n’est perdu, c’est la première impression. Je ne pense pas qu’on veuille disposer de ma personne sans me consulter, ajoutai-je, les yeux brillants de colère.
--Eh bien, eh bien, voulez-vous bien être sage! me répondit-il avec son beau calme flamand. Allez trouver ces dames, c’est elles et non moi qui doivent vous rendre compte de ma visite.»
En approchant du salon, par le jardin, j’entendis quelques bribes d’une conversation animée.
«Nous ne devons pas y consentir, Agathe, disait Mme de Lines; c’est la jeter dans une position misérable.
--Sans aucun doute, elle ne peut pas épouser un homme aussi laid, répondait grand’mère. Elle aurait des enfants affreux!
--La pauvre petite! à vingt ans, accepter une vie de soucis et de privations!
--Ses filles seraient des laiderons, jamais elle ne trouverait à les marier.»
Que te semble de cette sollicitude pour des êtres qui ne vivront peut-être jamais? Amusante affaire que l’esprit humain!
Mme de Lines, après un grand effort sur elle-même, me mit au courant de la situation.
«Je le savais, dis-je franchement. C’est moi qui ai dit hier soir à Hervé de demander ma main aujourd’hui. Nous nous aimons.
--Tu l’aimes?... lui en as-tu fait l’aveu? demanda Mme de Lines.
--Il m’a questionnée... j’ai répondu la vérité naturellement.
--Ce n’est point joli, dit grand’mère indignée; une demoiselle ne doit dire ça qu’à son mari.
--Alors elle n’est plus une demoiselle, grand’mère! Et pour devenir mari, il faut bien qu’il sache un peu à quoi s’en tenir.
--Mais Hervé ne peut pas devenir ton mari, reprit Mme de Lines avec agitation. Comment peux-tu supposer, ma pauvre enfant, que nous te livrerons au triste sort d’un avenir à peine assuré, de goûts continuellement contrariés faute d’argent, de l’ennui écrasant d’une existence sans distractions de ton âge? Est-il de notre devoir d’accepter que tu t’étioles à tout jamais, cœur, corps, intelligence, dans une maison mortellement triste d’où tu ne pourrais plus sortir?...»
Le ton et la forme étaient positivement éloquents.
«M’étioler! dis-je sans frissonner devant le tableau épouvantable que Mme de Lines dessinait à grands traits d’après des souvenirs personnels. Je ne m’étiolerai pas plus que je ne l’ai fait jusqu’ici. Cette vie répond à mes goûts... et j’aime! ajoutai-je dramatiquement.
--Tu aimes?... tu le crois du moins, répondit Mme de Lines. C’est donc hier soir que tu as fait cette sottise?
--Sottise pleine de douceur, dis-je en souriant, et accomplie sous l’égide de saint Coqueluchon, qui avait l’air, je vous assure, de plaider en faveur de notre folie.
--C’est extraordinaire, Laure, reprit grand’mère qui, lorsqu’elle est déroutée par quelque fait, s’adresse toujours à ma cousine; je suis très mécontente de ma petite-fille.
--Sérieusement, Claude, reprit Mme de Lines, tu as commis une étourderie. Elle n’ira pas plus loin parce que tu as affaire à un homme bien élevé, mais maintenant n’en parlons plus. Dans trois jours, nous écrirons poliment le résultat de nos réflexions à M. de Chétigné, et ce résultat ne peut être qu’un refus.»
Je tombais des nues! c’était inouï, réellement, de s’imaginer que les choses se passeraient ainsi sans révolte et sans cris.
«Prenez garde! dis-je, commençant à m’émouvoir sérieusement. Je n’ai pas un caractère léger; quand je dis que j’aime Hervé, c’est que je suis sûre de l’aimer, et je veux, je veux l’épouser!»
A ces mots, prononcés d’un ton très ferme et très ému, grand’mère et Mme de Lines se regardèrent d’un air consterné.
«Tu ne peux pas te marier sans mon consentement, dit grand’mère.
--Je le sais bien, ma chère grand’mère, et Dieu sait que je n’en ai nul désir! Mais il faut que vous le donniez, ce consentement. Ne vous êtes-vous pas trouvée heureuse au Vaulné, où vous avez toujours vécu simplement? D’ailleurs, nous avons déjà fait notre budget, nous sommes des gens pratiques, je vous assure! Hervé écrit un livre qui aura peut-être un grand succès; ce sera l’ouverture d’une nouvelle existence pleine d’intérêt, et une source de fortune.
--Les savants passent leur vie à tirer le diable par la queue, répondit grand’mère d’un air distrait.
--Eh bien! si nous sommes enchantés de la tirer, cette queue, cela ne regarde que nous!
--Ton Hervé est laid! reprit grand’mère d’un ton concluant.
--Mais ce n’est pas vous qui l’épouserez, grand’mère! m’écriai-je avec désespoir. Sa figure me plaît à moi! et je vous assure que vous êtes seule à le trouver laid, parce que vous n’aimez que les hommes d’une beauté exceptionnelle. Je vous répète que, depuis des années, j’ai la plus vive affection pour Hervé, et que mes rêves d’avenir n’ont jamais varié.
--Tu y pensais donc quand tu as refusé ce bon parti de l’autre jour? demanda Mme de Lines.
--J’y pense depuis six ans», répondis-je avec tranquillité.
Ma pauvre cousine avait l’expression penaude de l’astrologue qui, en regardant les étoiles, s’est laissé choir dans un puits. Au fond de sa citerne, elle réfléchissait avec un bien grand étonnement aux cas terrestres dont le plus surprenant est assurément celui d’une fille de vingt ans et d’un homme de vingt-six qui, se voyant quatre fois par semaine dans l’intimité de la campagne et des souvenirs, en profitent pour s’aimer. Tu conviendras qu’il y a bien de quoi précipiter un astrologue dans un bain glacé.
Grand’mère, ébranlée, se tourna vers ma cousine:
«Elle a l’air d’être sérieuse, Laure!
--Eh bien, Claude, dit Mme de Lines sortant de son puits et parlant avec la résolution de quelqu’un qui se décide, jusqu’à nouvel ordre, à ne vivre ni dans les nuages ni dans l’eau, ainsi qu’il en a été souvent pour elle en face de graves décisions... eh bien, Claude, nous allons causer ensemble, ta grand’mère et moi, et, ce soir, nous te parlerons de nouveau de ce triste mariage.
--Triste mariage quand on s’aime! m’écriai-je. Nos familles, nos goûts, nos situations sont assortis; ensuite...
--Bien, bien! interrompit Mme de Lines avec impatience. Maintenant que nous connaissons ta pensée, laisse-nous causer.»
Crois-tu, par hasard, que le résultat de leur méditation ait été bien satisfaisant? Le soir, ma cousine, soutenue par grand’mère, m’a tenu ce discours:
«Mon enfant, nous avons beaucoup réfléchi, et nous ne pouvons pas te permettre de jouer ta vie entière sur un sentiment qui pourrait bien n’être qu’une illusion, puisque tu ne vois, pour ainsi dire, qu’Hervé. Ne te récrie pas... tu viens d’avoir vingt ans, dans onze mois tu seras majeure, et si, dans ce temps-là, tu n’as pas changé d’avis, nous reparlerons du projet. Nous allons écrire dans ce sens à M. de Chétigné, en le priant de faire cesser les visites de son fils.
--Ne plus le voir!... m’écriai-je avec terreur.
--Du moins, aussi souvent... il viendra avec son père, c’est-à-dire plus cérémonieusement.
--C’est amusant! dis-je avec un visage allongé, et sentant bien que la décision ne pouvait plus être combattue.
--Bah! petite-fille, si tu l’épouses, tu le verras bien assez dans ta vie!» m’a dit grand’mère, qui est généralement pessimiste quand il s’agit de la vie maritale.
Comme c’est consolant pour le présent! Ne trouves-tu pas que, moins les parfums et les fleurs, je ressemble à une victime antique sacrifiée à un dieu bien aveugle et bien stupide?
Ma vie délicieuse... c’en est fait! Oh! ma chère, un seul homme a été sage sur cette terre: c’est Diogène et son tonneau. Puisque les hommes, pour se bien diriger eux-mêmes, ont absolument besoin d’un modèle, on devrait toujours leur présenter ce sage qui savait si bien simplifier la vie et qui n’aurait même pas eu besoin de 6,000 francs de rente pour vivre content! Et s’il avait voulu épouser une fille sans le sou, il l’eût fait séance tenante, et aux grand’mères ou aux cousines qui se fussent jetées devant lui pour l’en empêcher, il eût crié avec la simplicité de langage qui le caractérisait: «Otez-vous de mon soleil!»
Après quoi, il eût fourré sa femme dans le tonneau, lui après, fermé la porte, s’il y avait une porte, et laissé les protestations de la prudence humaine s’évaporer en vains sons.
Ces païens nous étaient bien supérieurs. Adieu; mon état d’âme est une catastrophe.
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