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20 mars.

Toutes tes protestations, ma chère Yvonne, ne changeront rien à mes idées. Il est très curieux qu’on ne puisse arriver à comprendre que le malheur des uns peut être le bonheur des autres. Pourtant c’est la vie... Regarde autour de toi! Compare simplement nos deux natures. Tu adores le mouvement, et moi je jouis de la réflexion des choses extérieures sur mon âme et mes pensées, beaucoup plus que je ne le ferais des agitations d’un voyage ou d’un bal. Les fleurons de ta couronne donnent leur éclat à ta charmante silhouette, et tu trouves que la silhouette a grandement raison de ne les point dédaigner, mais tu es une mondaine et moi Cendrillon. Cendrillon, quoi qu’elle fasse, aimera toujours les violettes. Cependant, j’ai pensé que tu avais raison,--une fois par hasard,--en me conseillant de renoncer au grand deuil. C’est fort encombrant, en effet, quand on a envie de rire de tout et de tous; aussi ai-je coupé mes voiles et me suis-je décidée à regarder mes semblables avec un visage avenant. Je ne l’encadre d’un béguin noir que lorsque je suis seule avec ma cousine.

Elle a parlé de fixer notre retour en Anjou aux premiers jours de juin; je n’ai donc plus que onze semaines environ à attendre, pour revoir grand’mère et enlever de vive voix un consentement qu’il faudra bien qu’on me donne.

Mon tuteur, qui est ici, sera un allié. Quelques bruits alarmants sur la situation de M. Mérite l’ont appelé à Paris, et il veut retirer ma fortune de la Banque.

«Il est possible, nous a-t-il dit, que Mérite ne traverse aucune crise dangereuse, mais je crois prudent de prendre mes précautions!»

Mme de Lines s’est montée la tête, bien que le banquier ait promis de remettre les fonds dans huit jours. Ma fortune serait un peu écornée que, peut-être, on me laisserait tranquille, et qu’on me permettrait de trouver que l’amour vrai et la belle nature sont l’idéal dans la vie. Les agitations, d’ailleurs très inutiles, de ma cousine n’altèrent donc nullement mon calme.

M. d’Allaine, mon tuteur, est un mollusque qui se remue difficilement, ainsi que tous les êtres de son espèce, mais, une fois sorti de son trou, il se transforme et devient un petit homme éveillé avec lequel j’arpente Paris jour et nuit. Il ne m’avait pas vue depuis cinq ans et il m’a prise en gré; j’en profite pour lui conter mes secrets et lui parler Chétigné. Je l’assassine de mes redites, mais il n’a point l’air de s’en fatiguer.

«Quelle chose charmante que la jeunesse... et que l’amour! ajoute-t-il avec un soupir.

--Alors, vous êtes pour moi?»

Et je recommence à lui vanter les délices d’une existence que mon million ornera, du reste, d’une infinité d’agréments.

Tu le vois, ma chère, on peut être tuteur, on peut être vieux, et comprendre les mouvements du cœur humain beaucoup mieux qu’une jeune mariée positive qui devrait se ranger du côté des fous, si elle était raisonnable. Je te pendrais volontiers quand tu m’envoies des lettres comme celles d’hier: graves comme un pasteur, ennuyeuses comme des chiffres.

Es-tu entrée dans une secte de méthodistes, ou fais-tu partie de l’Armée du Salut? On m’appelle; adieu. A la hâte, je félicite ton mari de se ranger de mon côté; c’est un homme de grand jugement.

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