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4 avril.
Les journaux n’ont rien exagéré, ma pauvre Yvonne; ta lettre alarmée m’est parvenue au moment où j’allais t’envoyer la nouvelle malheureuse... Prends ton parti de n’avoir désormais pour amie que l’habitante rustique d’une maison délabrée. Hélas!... Claude n’a été qu’une étoile filante, et les chercheurs de dot peuvent lever les yeux au ciel, ils ne verront rien, ce qui s’appelle rien!...
Il est des choses auxquelles on s’habitue bien promptement; si on les méprise, c’est un peu comme le renard, ou bien lorsque, au contraire, toute sa vie on a mangé à foison les raisins. Je ne puis m’empêcher de regarder d’un œil marri mon pot cassé et mon lait répandu. «Adieu, veau, vache, cochon, couvées!» Et mes couvées étaient si réussies!... Évidemment, de toute éternité nous étions destinés à la vie d’anachorète, Hervé et moi. Nous sommes, en tout cas, des anachorètes qui comprenons le prix des fleurs, des herbes folles et des nuages qui passent. Cependant, je trouve que, s’il y a une Providence pour les amours contrecarrés, elle emploie des moyens bien vifs! Mme de Lines a failli en mourir, et moi je fais, il ne faut pas le dissimuler, une grimace épouvantable.
Lorsque mon tuteur est venu nous dire que les payements étaient suspendus, le banquier en fuite, et qu’il y avait lieu de craindre que, pour nous, le naufrage ne fût complet, Mme de Lines s’est renversée en arrière, rouge comme du feu. J’ai jeté des cris perçants, M. d’Allaine l’a portée sur son lit, et un médecin qui se trouvait dans l’hôtel lui a sauvé la vie par une grande saignée. Mais pendant deux jours elle a eu le délire, et quoiqu’elle soit bien aujourd’hui, son affaissement moral est extrême.
Au premier moment, je n’ai pas eu le temps de penser à mes propres impressions; j’essayais de relever le courage de ma pauvre cousine, et aussi celui de mon tuteur, qui passe son temps à me demander pardon, en m’assurant que si sa propre fortune n’avait pas été en terres, il l’eût confiée des deux mains à son ami. Je le crois et lui pardonne son imprudence de grand cœur; ce qui ne rétablit pas les affaires.
Le chagrin de grand’mère est plus calme.
«Ma pauvre enfant, m’écrit-elle, j’ai bien pleuré en recevant ta lettre. J’étais si contente que ma petite-fille fût riche! car c’est bien agréable d’avoir de la fortune, et il y a longtemps que le Vaulné serait réparé si j’avais eu de l’argent. Mais puisque tu l’aimais comme il est, tu t’y trouveras peut-être encore bien. Cependant je crains que la vie de Paris et le luxe que que tu as vu ne te fassent paraître bien laide ma maison. C’est un grand malheur que cette ruine; il eût mieux valu que tu n’eusses pas connu la fortune. Je suis bien affligée. Ton tuteur n’est qu’une bête et, comme tous les hommes, un égoïste. S’il s’était dérangé plus tôt, il eût peut-être empêché une partie du mal.
«J’ai reçu la visite de mon voisin. Il m’a de nouveau demandé ta main pour son fils. J’ai répondu que je ne comprenais pas qu’on n’épousât pas un bel homme. Ton grand-père était très beau. Aussitôt que Laure sera remise de son indisposition, je pense que vous reviendrez. Les Jamin vous envoient leur respect; ils sont désolés. René est redevenu maussade, ce qui est bien laid; mais sa femme prend part à notre chagrin.»
Je savais bien qu’Hervé accourrait pour confirmer sa tendresse! Adieu; suis-je vraiment aussi à plaindre que tu le crois?
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