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18 février.

Tu comprends, ma chère Yvonne, que depuis ma dernière lettre mon humeur mauvaise a eu beau jour pour s’évanouir; aussi n’en est-il plus question.

Le temps avance, avance..., le soleil brille, c’est charmant! Par ce temps radieux, le Vaulné et Chétigné doivent être exquis. Grand’mère écrit qu’il y a des violettes partout, et, de loin, je respire les brises tièdes qui font frémir les branches bourgeonnées et apportent le printemps. La vie est vraiment une belle, une bonne invention, et le pessimisme devrait bien porter le deuil de ses illusions tout de blanc habillé, comme jadis les grands. Et ce serait d’autant plus rationnel pour lui qu’il a la prétention d’être le souverain de notre époque; c’est un souverain dont l’air morne n’est pas fait pour rétablir le prestige des rois aux yeux des peuples... En regardant cette grande figure grognon, on comprend les émeutes et les révolutions.

Tu prétends que je m’amuse à marivauder avec mon esprit moqueur, au lieu de me confesser, et que mon amour ayant reçu une atteinte, je n’ose l’avouer. N’en déplaise à tes pronostics, il est resté immuable en face des sollicitations, de la persécution, des traîtrises de ma cousine et des hommages d’un gentilhomme que Mme de Lines eût épousé d’emblée, s’il avait mis autrefois à ses pieds comme aux miens les grâces et les séductions de sa personne. Il n’a jamais éclipsé Hervé, crois-le bien; mais il a jeté quelque trouble dans ma vie morale, parce que la femme est un petit être bien vaniteux et, nonobstant sa finesse, tout disposé à se prosterner devant sa propre puissance. Il est bon de revenir de ses illusions: c’est sain au jugement et à l’âme.

J’avais fait la splendide découverte que j’étais aimée, et j’éprouvais une pitié attendrie en songeant au sort pénible qui attendait celui dont le cœur se donnait... Car je croyais tout bêtement que j’étais adorée pour mon pauvre petit individu qui se mettait,--Dieu et l’amour me pardonnent!--en frais de coquetterie. Le soir, j’avais des remords, et le lendemain, je recommençais avec un entrain qui ravissait Mme de Lines.

Elle résolut alors de frapper le dernier coup en permettant une déclaration tête à tête.

Depuis une heure environ, j’étais revenue du concours hippique; pour me remettre des conversations pleines de sel et d’esprit que j’avais entendues, je lisais Molière, et j’étais toute à lui quand on m’annonça le comte de B...

Son air était absolument aimable, son aisance celle d’un homme sûr de lui, et il me tendit la main de cette façon gracieuse qui consiste à faire croire qu’on a eu le bras cassé par un si terrible accident que les articulations n’ont jamais pu reprendre leur souplesse.

La première fois que j’ai vu ce spectacle, j’ai manifesté une grande commisération et me suis écriée d’un ton compatissant:

«Oh!... Comment avez-vous été blessé?»

On m’expliqua que c’était l’usage, probablement, parce que tendre la main naturellement devenait fastidieux et qu’il fallait donner raison au poète qui a écrit:

«L’ennui naquit un jour de l’uniformité.»

Dira-t-on encore que les mondains ne sont pas sérieux quand leurs moindres gestes doivent avoir sur les sociétés une influence morale considérable?

Après la cérémonie, M. de B... s’assit auprès de moi. C’est un esprit qui n’aime pas prendre cinq ou six chemins à la fois, et qui ne s’arrêterait pas, comme je le fais si souvent, à examiner avec des extases les mousses du sentier. Il est assurément bien au-dessus de pareilles faiblesses, et il s’avance tout droit vers l’extrémité de l’allée, sans regarder ni à droite ni à gauche, bien sûr qu’aucune branche ne lui fracassera la tête. Du moins, c’était sa pensée avant l’autre jour...

«Mademoiselle, me dit-il, je suis autorisé par Mme de Lines à vous dire que vous pouvez me rendre le plus heureux des hommes. Il est des sympathies auxquelles un instant suffit pour devenir si profondes que le temps certainement ne pourrait jamais rien contre elles... je vous aime et...»

Et il s’interrompit... peut-être parce que ma mine était fort expressive. Moi qui connaissais la ravissante chanson, je savais bien avec quel accent elle devait être modulée, et que, dite autrement, elle n’était que l’insignifiant refrain d’un air très banal. Qu’il faut peu de chose pour enlever à un homme tout son prestige!

Mes yeux tombèrent sur une page du volume resté ouvert sur ma table, et je m’écriai comme l’avare soupçonneux:

«Ouais!... qu’est-ce que cela?

--Comment!» me dit M. de B... surpris.

Mais aussitôt, se remettant, car il sait que mon langage n’est pas toujours celui de la convention, il me répéta qu’il m’aimait. Une phrase un peu longue, un peu embrouillée, moi qui aime la netteté... et dite avec une grâce! et un air de certifier:

«Je suis si sûr d’enlever cette petite!... Est-ce que je n’arrive pas toujours au bout du chemin, bien tranquillement, sans même qu’une pierre vienne me faire butter?...»

Pendant qu’il parlait, une bonne odeur de clématite m’arrivait par bouffées; une brise pleurait très doucement; les feuilles frissonnaient aux ogives des vieilles fenêtres; une voix émue et tremblante s’écriait: «Claude... m’aimes-tu?» Aussitôt, s’échappant des lézardes et de la poussière, des sons délicats répétaient: «Claude... m’aimes-tu?» Un souffle répondait: «Oui!» et les moindres trous de la vieille chapelle chantaient notre amour vrai et notre sincérité.

Mes yeux se mouillèrent; à travers un voile, je vis l’air heureux et triomphant du comte, qui croyait fermement que mon attendrissement était son œuvre.

«Je savais bien, dis-je avec une émotion contenue, que saint Coqueluchon nous protégeait, Hervé et moi!...»

M. de B... leva ses sourcils très haut, et ce mouvement était aussi éloquent que si toute sa personne avait sauté jusqu’au plafond. Une branche énorme lui était tombée sur la tête, et à la secousse désagréable se joignait l’étonnement d’une chose qu’il n’avait jamais vue.

«Qu’est-ce que ce saint... et ce monsieur?» me dit-il.

Il n’y avait plus moyen de reculer.

«Hervé est mon fiancé, dis-je bravement; et saint Coqueluchon, le témoin de nos serments.»

Sa figure se contracta, et ce fut d’une voix où l’on sentait les sourds grondements d’un fauve agacé qu’il s’écria:

«Vous êtes fiancée!... et Mme de Lines a cru devoir me dire...

--Attendez, attendez! interrompis-je vivement. Mme de Lines et grand’mère ne veulent pas de mon mariage, et je ne suis fiancée que vis-à-vis de ma conscience.»

J’ajoutai mentalement: «surtout de mon cœur!»

Un silence... pendant lequel je fus prise d’une immense colère contre lui, encore plus contre ma naïveté qui m’avait fait oublier pendant quelque temps l’irrésistible attrait d’un million. Les faits criaient vengeance, et l’exécution suivit immédiatement la pensée.

«Mme de Lines rêvait pour moi, dis-je négligemment. Et, dans les rêves de ma cousine, titres et armoiries jouent un rôle prépondérant.

--C’est flatteur!» me dit-il sèchement, ne sachant encore, dans sa déconvenue, quel parti il devait prendre.

Je le regardai avec candeur, et posant la main sur mon livre, je lui dis avec un sourire:

«Juste retour, monsieur, des choses d’ici-bas!

--Je n’aime pas Molière!» me dit-il avec des yeux terribles.

Hervé devrait prendre quelquefois cet air-là; vraiment il va bien à un homme.

«Et moi je l’adore!» dis-je en riant.

Puis, me levant, j’ajoutai:

«Vous voyez quel ménage affreux eût été le nôtre!»

Alors, se décidant à prendre son aventure en homme d’esprit, il répliqua, en souriant, sans aucune conviction:

«Mademoiselle, vous m’avez laissé entendre que vous n’étiez dupe de rien; vous l’êtes cependant, croyez-moi, de votre perspicacité. Certaines femmes sont trop charmantes pour n’être pas toujours très aimées. Je souhaite que ce saint dont vous parliez vous soit toujours favorable, ajouta-t-il avec dépit.

--Saint Coqueluchon!... dis-je avec gravité. C’est un très grand saint!... Je lui demanderai pour vous, monsieur, toutes les grâces spirituelles... et matérielles.»

Il s’inclina, et je lui fis une révérence que Mme de Genlis, je le dirai à grand’mère quand je la verrai, n’eût point désavouée.

Mes crimes ne sont-ils pas pardonnables? et la poudre m’aveugle-t-elle pour un temps bien long? Jamais l’amour simple, vrai, d’Hervé n’a brillé d’un éclat plus doux et plus vif à la fois.

Je n’essaye pas de t’analyser les sentiments de Mme de Lines, parce qu’il faudrait avoir, ce que je n’ai pas, un rare talent de psychologue. Pendant mon récit, elle a dissimulé avec sang-froid ses impressions jusqu’au moment où j’ai dit que, à la face du comte, du ciel et du monde, j’avais confessé hautement ma foi et mes fiançailles. Elle a pâli, et s’est retirée dans sa chambre pour méditer ses chagrins. Depuis trois jours elle parle peu, bien que je me mette en frais de grande amabilité. Bah! du moment que je...

* * * * *

Mardi soir.

Ce matin j’ai été interrompue par une lettre du Vaulné. Des nuages tourbillonnent dans mon ciel et je suis furieuse.

«Ma chère enfant, me dit grand’mère, j’aime beaucoup la constance, quoique les hommes ne la méritent guère; mais il ne faut pas continuer à croire que nous te permettrons de faire un si mauvais mariage. Pourquoi as-tu refusé ce monsieur? Nous ne voulons pas, ma petite fille, que tu épouses Hervé. Il ne faut pas être aussi entêtée, et quand on est jeune, il faut écouter les gens raisonnables.

«Je ne trouve pas que ce soit joli de se moquer d’un homme qui demande votre main; il fallait le remercier. Laure m’a tout raconté. Et on ne dit pas non plus à un monsieur qu’on priera un saint pour lui. Adieu, ma petite-fille, tu ne dois pas te marier contre mon gré. Vois dans _Corinne_: Oswald ne se décide pas à l’épouser, parce qu’il pensait que ce mariage n’eût pas été dans les idées de son père. Dans ce temps-là, on avait un grand respect filial. C’est un beau sentiment que Mme de Staël a bien exprimé.»

Précisément, je trouve Oswald imbécile! C’est à s’arracher les cheveux de désespoir de se le voir présenter en exemple, lui et ses sentiments faux.

Sans rien dire, j’ai tendu la lettre à Mme de Lines, et j’ai répondu à grand’mère que je ne me marierai pas contre sa volonté, mais que je me vouais au célibat avec manies innombrables pour me consoler.

Puis j’ai revêtu mes idées et mon visage d’un crêpe épais; et c’est sous ces voiles funèbres que, dorénavant, ma cousine me traînera dans les lieux de plaisir. C’est fini, je n’en démords pas! Et je pense maintenant que c’est une bêtise de porter le deuil de ses illusions en blanc. On saura qu’à la fin d’un siècle de lumière on en est encore à Oswald et à l’ombre de son père, qui arrive toujours pour détruire le peu de sens commun que possède cet Anglais. Adieu.

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