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17 février.
Ici le diable montre ses cornes, et tu fais cause commune avec lui, ma vieille amie, en approuvant que, même superficiellement, je me laisse distraire de mon amour. Tu es une démoralisatrice, comme l’atmosphère mondaine qui est dissolvante pour les sentiments sérieux.
«Il y a de certaines philosophies qui sont en pure perte et dont personne ne vous sait gré.»
Mme de Sévigné a raison; mais, en la citant, tu aurais dû ajouter à quel propos elle émettait cette pensée. Je te trouve démon tout à fait perfide.
Tu connais la vie parisienne quand on va un peu dans le monde; donc, en fait de nouveautés, que veux-tu que je te conte? Nous continuons à tourbillonner, et c’est tout. Ce n’est ni varié, ni poétique.
Tu crois donc que les gens qui nous ont précédés et ont expérimenté la vie avant nous étaient plus stupides que nous ne le sommes? Cette croyance, que je rencontre fréquemment, m’amuse extraordinairement. Viens ici, et lance ta ligne dans les salons, au milieu de ce remue-ménage d’idées, et tu me diras si tu attrapes souvent quelque bon brochet; l’animal est rare, mais, en revanche, les goujons pullulent. On s’en peut contenter, et, quand ils sont bien accommodés, on les croque, têtes et queues, avec plaisir.
J’ai écrit à grand’mère pour lui exprimer mes idées sur ce point, mais elle ne m’a pas répondu, mes figures ayant seulement éveillé dans son esprit des désirs se rapportant à son cher Vaulné. Ce qui fait que nous sommes bien étranges de prendre au sérieux nos idées et nos impressions, quand on voit combien chacun est saisi et gardé par son petit engrenage...
«Je voudrais bien, me dit grand’mère, avoir un cours d’eau au bout de mon bois, le terrain serait bien meilleur; j’aimerais bien qu’il y eût dedans des goujons. Pourtant je n’aime pas beaucoup le poisson de rivière, excepté la carpe qui, à la sauce blanche, est très bonne à mon avis, quoique, en général, on l’aime mieux frite. Laure m’écrit que vous faites tous les jours de nouvelles relations, que ma petite-fille a de grands succès; ce qui me flatte beaucoup et ne m’étonne pas. Mais Laure dit que tu es toujours bien dédaigneuse: il ne faut pas faire cela...»
Et voilà comme quoi la constance et la fidélité prennent aux yeux des autres un vilain déguisement. Gardons-nous des jugements sévères quand on voit de quelle façon la grandeur d’âme est appréciée. Aussi, en ces matières, je deviens d’un scepticisme achevé. Quand on me dit que telle personne pense de telle manière et que l’affirmation est basée sur des suppositions, je prends immédiatement le contrepied, et ainsi je suis certaine de creuser en droite ligne l’humanité.
Pour me réconforter, nous sommes allées entendre un cours de philosophie sur le subjectif, le passif et l’objectif. Il y avait des bancs, quatre étudiants, des encriers, un vieux monsieur, des bûches, une hache, des chevalets dans un coin, et nous, qui comprenions autant que les chevalets.
En sortant, j’ai pensé à toi, qui prétends que nos cerveaux valent les cerveaux masculins. Nous étions en nage!
«Nous ne sommes pas de force! dis-je.
--C’est surtout que la signification de certains mots nous échappe», me répondit Mme de Lines, qui entend garder une place supérieure dans la hiérarchie intellectuelle et voulait sauvegarder notre dignité.
Alors nous nous sommes rabattues sur la littérature, et, le lendemain, nous sommes arrivées tout feu, tout flamme, à la Sorbonne.
Le conférencier fait courir tout Paris, et trois ou quatre cents personnes, rangées dans la cour comme des oignons, attendaient qu’on voulût bien les mettre à l’abri du vent et de la pluie. Il est plaisant de songer que c’est là tout Paris! Après cela peut-être n’y a-t-il que trois cents intelligences dont l’opinion compte, ce qui n’est guère flatteur pour le genre humain parisien.
«Comment! s’écria Mme de Lines, nous allons attendre debout!...
--On peut s’asseoir sur les marches de l’église, répondis-je.
--Pour attraper un rhume... Quelle organisation!
--Elles sont seulement trempées», dis-je d’un air aimable afin de l’encourager.
Sans répondre, Mme de Lines s’avança gravement pour prendre la meilleure place, en tête de ligne; un murmure général accueillit cette démarche; des groupes d’étudiants firent: «Hou! hou!» et ma cousine, très molestée, se mit à la queue.
«Tous ces gens-là ne sont pas élevés, me dit-elle.
--Ils n’ont pas le temps, répondis-je avec indulgence; on les empâte dans la science et la littérature. C’est très méritoire!»
Mais les gens ainsi empâtés sont bien laids. Bon Dieu que la science est laide! Ne pourrait-on lui donner un air plus pittoresque?
Après avoir été, en entrant, bousculées par la foule, après avoir perdu nos robes dans une poussière qui, je crois bien, n’aurait pas été balayée depuis Sorbon, si la Sorbonne actuelle remontait à lui, nous nous trouvâmes assises sur des bancs très durs qui affligèrent profondément Mme de Lines. Mais la conférence lui fit oublier le côté barbare de son siège. Elle a été si ravie que, voulant toujours me distraire, dès le lendemain, nous sommes retournées entendre un second conférencier. Le sujet était le même, ou à peu près, mais les opinions respectives étaient complètement différentes. Ainsi ballottées, nous prenons le parti de n’avoir pas d’opinion du tout, ce qui est peut-être le meilleur moyen d’en avoir une. Tu vois si je me pénètre de la morale parisienne!
Il en a été de même pour les divers sujets que nous avons entendu traiter. Mme de Lines n’en revient pas de tous les courants d’idées qui l’entraînent comme un bateau en détresse. Au reste, on serait en désarroi à moins. Ici nous pêchons des brochets, lesquels d’ailleurs se transforment en goujons aussitôt qu’ils passent dans les salons. Mais la pêche est trop abondante; on ne sait où la fourrer. Ma cousine en perd la tête. Elle ne se doutait en aucune façon de ce que pouvait être une fourmilière d’idées, et des guerres effroyables que les fourmis se livraient entre elles. C’est une mêlée dans laquelle, pour se guider, on cherche vainement le panache blanc.
Ma cousine emporte toujours quelques fourmis dans sa poche; elles la font bien enrager jusqu’à ce que d’autres les chassent du terrain.
Hier, elle me dit tout à coup:
«Crois-tu au Grand Tout, Claude? C’est une grande idée.»
Le Grand Tout!... moi qui rêvais à Hervé, me voilà bien effarée, me levant précipitamment pour courir après le Grand Tout. Puis, je me rassis en disant:
«Je ne crois pas la conception nouvelle, ma cousine. D’après ce qu’on nous disait hier, elle est renouvelée des Grecs.
--On la creuse de nos jours, reprit-elle, et si je n’étais pas catholique...
--Au nom du ciel, m’écriai-je avec épouvante, n’allez pas perdre votre foi, ma cousine, dans ce fouillis d’idées qui ressemblent à une salade russe mal assaisonnée!
--L’idée est grande», répéta-t-elle en rêvant.
Ce travail souterrain dans l’esprit de Mme de Lines m’a fait discuter avec ardeur. Me vois-tu traînant après moi une panthéiste, une bouddhiste, que sais-je? en rentrant au Vaulné! Car le bouddhisme qui est, paraît-il, à l’ordre du jour sans qu’on ait jamais pu savoir pourquoi, a frappé d’admiration ma cousine. Il est bien certain que devenir, après sa mort, ruisseau murmurant ou feuille bruissante, c’est délicieusement poétique. C’est surtout réconfortant pour les gens qui souffrent, et très instructif pour ceux qui meurent d’envie de se précipiter par-dessus leurs moulins, sans plus songer à les faire tourner sagement. Si j’étais bouddhiste ou si je croyais au Grand Tout, je me jetterais certainement dans les bras d’Hervé sans plus attendre.
J’exprimai énergiquement cette opinion à Mme de Lines, qui comprit qu’elle m’entraînait aux précipices. Afin de n’y pas rouler l’une et l’autre, nous avons pris le parti de suivre avec componction quelques prédicateurs, cinq ou six seulement, c’est la mode... quand elle est modérée.
La mode!... ce petit mot renferme un abîme de stupidité, dans lequel je ne puis plonger aujourd’hui, car ma plume n’aurait ni le temps ni la force d’en sonder la profondeur. Mais, à la hâte, je te ferai remarquer qu’il est de mode, au nom de la mode, de s’enlaidir, de se contrarier, de se ruiner, de brouiller ses idées, de s’ennuyer, d’admirer avec confiance, de critiquer sans savoir, de donner des fièvres cérébrales aux infortunés chargés de vous habiller, et à soi-même des maladies de nerfs. Dernier résultat absolument immoral, si l’on veut bien y réfléchir, car les gens nerveux sont terribles dans leur intérieur, et je suis convaincue que bon nombre de ménages ont été brouillés grâce à un chapeau qui enlaidissait la femme, ou à une cravate qui étranglait le mari. Les prédicateurs pourraient bien amener le même résultat, car ils suscitent des polémiques violentes, non par leur faute, mais par celle des ouailles qu’ils évangélisent. Ici, comme ailleurs, l’inconséquence des gens qu’on appelle croyants est probante. Ils tirent sur leurs propres troupes avec une désinvolture sans pareille. Vois-tu quelquefois un prêtre plaire complètement aux gens du monde? As-tu remarqué leur sévérité et leur dédain pour des hommes qui valent mieux qu’eux? «Très indulgents pour les qualités du vice, et très sévères pour les imperfections de la vertu.» Ils manifestent une indignation de bon goût quand des libres penseurs ont du parti pris; mais eux, comme des chats, ils caressent d’une patte dont les griffes ne sont pas précisément rentrées. Un prêtre est toujours dans la position de ce pauvre petit prince de Monaco: «Je donne des fêtes, quelle prodigalité! Je n’en donne pas, quelle avarice!» Ah! il fera bien de faire trotter son âne à sa guise; car, qu’il monte dessus, marche à ses côtés, ou le charge sur ses épaules, il n’en sera ni plus ni moins. Ajoute la sévérité des femmes de haute piété, et les parties du tableau seront entièrement esquissées. Elles réclament des saints avec une sombre indignation, et c’est assurément une offense à leur propre personne que l’humanité ne disparaisse pas instantanément quand on revêt la dalmatique. «Seigneur, Seigneur!» disait le pharisien. Et comme il aurait bien dû ajouter: «Seigneur, pourquoi nous avez-vous faits si bêtes!» Il est vrai que ce n’était pas dans sa tournure d’esprit. Comme ce serait malheureux si le bon Dieu nous ressemblait!
Bonsoir; je suis de mauvaise humeur.
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