Un clair soleil hivernal jouait dans la chambre de Mme Carriès, lorsque, au lendemain de cette scène, elle y convoqua son neveu. Avant que le jeune homme ne se fût inquiété de ce que désirait la respectable dame, celle-ci déclara à brûle-pourpoint:
--Mon ami, je voulais te communiquer une décision à laquelle je viens de m’arrêter, après mûre réflexion. Tu connais bien Louis de Verfeuil, le meilleur ami de mon fils aîné?
--Verfeuil?... Attendez donc, ma tante... un petit brun, avocat à la Cour?
--Oh! petit!... surtout un charmant garçon, pourvu de nombreuses qualités d’esprit et de cœur. Je vais le marier à Mlle Hérieau.
--A Mlle Hérieau!
Subitement, le visage de Roger, que Mme Honorine regardait attentivement, était devenu très pâle. Il présentait l’aspect d’un de ces masques mortuaires que le ciseau des statuaires de la Renaissance sculpta sur les tombeaux des grands. Puis une flambée de colère brillant aux yeux enfoncés sous les sourcils que plissait le mécontentement, Mauroy déclarait, d’une voix rageuse qui hachait les mots:
--C’est inconcevable! C’est fou!
Feignant une surprise qu’elle était loin d’éprouver, car en réalité l’emportement de son neveu confirmait son diagnostic tout autant qu’il servait ses plans, Mme Carriès mima un étonnement fort bien joué:
--Mais qu’est-ce qui te prend, mon petit?
--Je vous demande un peu, ma tante, marier cette enfant!
--Cette enfant, comme tu dis, est une femme, et absolument exquise.
Mauroy haussa les épaules, sans mot dire. Les mains aux poches, l’écrivain, à pas saccadés, se mit à arpenter le parquet; sous son pied, une lame craquait à réguliers intervalles; cela produisait un bruit agaçant qui froissa les nerfs de Fanfreluche, surprise par cette agitation inhabituelle. Enfin, Roger s’arrêta; campé devant Mme Carriès, il déclara avec une mauvaise figure, une très mauvaise figure en vérité:
--D’abord, j’ai besoin d’elle.
A son tour, la vieille dame s’indigna:
--Tu perds le sens, mon garçon.
--Comment cela, je vous prie?
--Aurais-tu l’aberration, par hasard, de te figurer que tu peux accaparer toute la vie de cette jeune fille avec l’enveloppe que tu lui remets à la fin de chaque mois? Ce serait complet de ta part, après que, l’ayant quasiment déshonorée, tu lui aies rendu impossible de continuer son existence passée.
Mauroy baissa la tête; la justesse de ces paroles était trop évidente pour qu’il eût la moindre envie de protester. Et cependant... comment dire à sa tante qu’il ne pouvait plus se passer d’Yvonne, dont l’intelligence faisait une collaboratrice idéale, comme sa souriante bonne grâce était pour lui le charme de la vie? Comment avouer que, Parisien sceptique, auteur frivole qui volontiers raillait l’attendrissement chez ses contemporains et n’admettait guère les sentiments profonds que comme matière et prétexte de scènes à l’effet certain, comment avouer qu’il s’était laissé prendre tout entier par le paisible courage, par la réserve fière d’une petite provinciale en robe de deuil?
--... Eh bien! mon grand, c’est donc si difficile à révéler?
Tante Honorine souriait à son neveu, avec une affection maternelle, si maternelle que, ma foi! le romancier Mauroy envoya promener hésitations, scrupules et réticences, et, fort penaud dans sa longue barbe royale, fit tout bonnement confidence de son cher secret. Et voici que Mme Carriès déclarait, avec une tranquillité vraiment surprenante:
--S’il en est ainsi, mon ami, épouse-la!
--Oh! ma tante, balbutia Roger éperdu, vous croyez que...
--Je crois que tu peux toujours lui parler; ce n’est plus une enfant, et toi, tu es, elle le sait maintenant, un honnête homme qui, déplorant une erreur, serait heureux de la réparer complètement.
Mais Roger n’écoutait plus. Déjà il marchait vers le bureau où Yvonne s’installait pour sa tâche quotidienne; il y entra avec un visage si bouleversé que la jeune fille eut l’intuition qu’une heure grave allait sonner pour elle. L’orpheline tendit à Mauroy une main qu’il sentit frémir légèrement dans la sienne; Mlle Hérieau s’apprêtait à copier le premier des nouveaux chapitres de _Vif-Argent_; l’écrivain sollicita:
--Mademoiselle... voulez-vous m’accorder un instant d’entretien?
--Je vous écoute, monsieur.
Elle écarta les papiers et se tourna légèrement sur sa chaise, attentive à contenir le trouble dont elle était saisie; et elle ne demanda point sur quoi cet entretien devait porter, car son cœur en émoi le lui faisait pressentir. Toutefois, Roger engagea le dialogue d’une façon inattendue:
--Mademoiselle, je voudrais savoir--depuis des semaines, cette question me torture--si vous m’avez pardonné...
La voix était basse; une supplication ardente palpitait dans l’accent. Levant sur le romancier le rayon de son regard sombre aux lumineuses profondeurs, Mlle Hérieau affirma:
--Oui, je vous ai pardonné, parce qu’en ces derniers temps, vivant partiellement de votre vie, j’ai pu me convaincre qu’il n’y avait eu pour vous, en cette malheureuse affaire, rien de plus qu’une légèreté, d’ailleurs très regrettable, et qui m’a fait cruellement souffrir.
--Je le sais, et cela me désole... Dites-moi que vous n’en souffrez plus!
Trop peu sûre de sa voix, où se serait révélée une émotion qu’elle ne voulait point trahir, Yvonne sourit en silence, d’un sourire amical et grave, qui prêta un charme infini à sa beauté. Alors, tendrement penché vers les frisons bruns qui encadraient d’une parure royale le front pur, Mauroy supplia:
--Yvonne... Voulez-vous me donner la joie... le bonheur immense... de consacrer toute ma vie à racheter cette déplorable faute? Voulez-vous me faire l’honneur d’accepter mon cœur et mon nom?
Mlle Hérieau pâlit: c’étaient si bien les mots qu’elle attendait, et voici que, à les entendre, elle vibrait toute, d’une extase inconnue. Lui cependant continuait, plus bas, plus tendre encore:
--Ma vie, que je vous offre, c’eût été, voilà peu de temps encore, un bien piètre don. Maintenant que vous m’avez enseigné le sens profond du devoir, elle est, peut-être, moins indigne de vous...
Yvonne se taisait toujours, la gorge serrée par la vision de l’amour qui venait à elle; il l’entraînait vers les régions mystérieuses qui ne sont point le paradis que prétend l’humanité frivole, mais où Dieu a placé parfois pourtant le summum du bonheur que sa miséricorde consent aux créatures. Troublée au profond de son être, quoique demeurant très maîtresse de soi, la jeune Islaise interrogea:
--Vous me permettrez bien de réfléchir un peu?
--Sans doute!
--Je voudrais parler à Mme Carriès.
--Ma tante est dans sa chambre.
Déjà la jeune fille atteignait le seuil; s’inclinant devant elle, avec une affectueuse déférence, Roger supplia:
--Revenez-moi bien vite...
Elle s’était envolée, laissant derrière elle le troublent sillage de sa jeunesse et de sa beauté.
* * * * *
Tout de suite, quand, après un coup léger frappé à la porte, Mlle Hérieau parut devant elle, Mme Honorine fut certaine que son neveu avait parlé. Elle fut certaine aussi que la décision de l’orpheline n’était pas prise, et se promit qu’elle le serait quand Yvonne quitterait la pièce.
--Eh bien! ma chère enfant, qu’y a-t-il donc? Vous semblez tout émue...
--Oh! madame! si vous saviez ce que M. Mauroy vient de me dire!
--Je le sais, mignonne, c’est moi qui vous l’ai envoyé.
--Vous, madame!
--Mais oui... Que dites-vous de ce grand projet?
--Je dis que je viens m’excuser auprès de vous...
Mme Carriès regardait avec surprise la jeune fille qui poursuivait, dans un élan où se donnaient cours toute la franchise de sa nature, toute la droiture de son cœur:
--Ce mariage, qui, du point de vue situation, serait inespéré pour moi maintenant, Dieu m’est témoin, madame, que je ne l’ai pas souhaité. J’ai travaillé loyalement, et je ne puis pas...
Tante Honorine l’arrêta; d’un ton sans sévérité, mais assez net, elle demanda:
--Tranchons le mot, mon enfant: vous ne voulez pas accepter la recherche de mon neveu?
--Madame, je crois que je ne le dois pas...
--Pourquoi?
--Parce que je suis pauvre, et que M. Mauroy...
Héroïquement, la petite Islaise s’appliquait à arracher, avant qu’elles fussent écloses, les merveilleuses fleurs d’amour prêtes à s’épanouir au parterre secret de son âme. Mme Carriès, qui écoutait avec quelque impatience, l’interrompit brusquement:
--Voyons, ma petite, toute l’affaire tient en trois mots. Il vous déplaît?
--Je ne dis pas cela!...
Yvonne avait parlé très vite. La rougeur de la jeune fille, son embarras soudain, eussent attendri tout tortionnaire moins impitoyable que ne l’était Mme Honorine; mais la digne personne, qui, de sa vie, n’avait attenté aux jours d’une mouche, était, ce matin-là, décidée à tout pour mener à bonne fin l’entretien d’où devait sortir le bonheur de son neveu. Elle suggéra donc avec une cruelle tranquillité:
--Alors, il vous plaît?
--Oh! madame...
Yvonne n’en put dire davantage; éperdue, les yeux brillants de larmes contenues, elle avait l’air si malheureux que Mme Carriès n’y tint plus.
--Écoutez-moi, dit-elle, et voyez comme c’est simple. Avec vous, Roger sera heureux: avec une autre, il ne le serait point. Qui plus est, mon enfant, auprès de vous il trouvera l’influence salutaire et puissante autant que douce, qui ennoblira sa pensée, qui orientera définitivement son talent vers les hauteurs. Consentez-vous à vous dévouer pour assurer le bonheur de ce grand enfant?
C’étaient là de troublantes paroles, mais le geste qui les accompagnait était bien plus troublant encore: dans les bras qui lui étaient ouverts, Yvonne se jeta, riant et pleurant à la fois, et tout heureuse, parmi son émoi, à la pensée qu’elle allait réaliser le dernier désir exprimé par son père, avant qu’il fût roulé aux plis de la mer implacable. Et Mme Honorine, embrassant comme une mère la fille nouvelle que lui envoyait le Ciel, décida dans un baiser:
--Séchez vite vos jolis yeux, mon enfant, et allons voir ce polisson... je gage qu’il se meurt d’inquiétude!
Un instant plus tard, Mauroy voyait s’ouvrir la porte de son bureau, où il tournait à la manière d’un ours. Une voix un peu cassée par l’âge, mais à qui la joie rendait presque les sonorités de la jeunesse, s’écriait:
--Allons, mauvais sujet, sois heureux: embrasse ta fiancée!
... Fin de chapitre, et de roman, que Roger Mauroy, l’auteur d’_Yvonne l’Islaise_, se plut souvent a reconnaître pour l’un de ses plus jolis dénouements,--sans doute parce qu’il ne l’avait pas inventé...
FIN
La Vision de Mona