Deux semaines passèrent. Avec une facilité qui les surprenait, lorsqu’il leur arrivait d’y réfléchir, les trois personnages que la vie avait curieusement rapprochés s’accoutumaient à leur existence nouvelle. Mme Carriès éprouvait un bonheur véritable à retrouver un foyer où la solitude n’érigeait plus devant elle sa face morne et sans âme; Mauroy s’apercevait que la présence d’une secrétaire intelligente et attentive lui apportait dans son travail de considérables facilités, qui se verraient accrues encore lorsque ladite secrétaire serait plus au courant de ses fonctions. Enfin, Mlle Hérieau avait l’impression d’être au port, un port où sans doute elle ne séjournerait que de façon transitoire, mais qui lui paraissait assez paisible pour qu’elle attendît sans trop d’impatience le succès--problématique--des démarches promises par Mère Opportune. La jeune fille en remerciait Dieu du fond de l’âme, tout en se tenant sur une prudente réserve, et prête toujours, si la moindre chose la heurtait, à s’évader d’une situation dont elle connaissait toute l’étrange délicatesse.

Le dernier jour de l’année, Yvonne trouva, devant la place qu’elle occupait en face de son clavier, un paquet qui semblait l’attendre. Comme elle posait sur Mme Carriès un regard interrogateur, celle-ci lui répondit:

--Voulez-vous permettre à une vieille amie, mon enfant, de vous offrir un modeste présent?

--Oh! madame...

--Je vous ai choisi ce petit porte-mine qui m’a paru nécessaire pour prendre vos notes.

--Vraiment, je suis confuse...

--En ces jours de fête, je voudrais que vous ne vous sentiez pas tout à fait isolée...

Des larmes montèrent aux cils de Mlle Hérieau; touchée profondément, elle remercia la tante de Mauroy en quelques paroles dignes et simples, qui trouvèrent le chemin du cœur de la vieille dame. Puis, brusquement, Yvonne demanda:

--Savez-vous, madame, à la suite de quelles circonstances je me trouve à Paris?

Depuis qu’elle avait pu apprécier la bonté maternelle que lui témoignait Mme Carriès, la jeune Islaise souhaitait de lui faire confidence de son pénible secret; une pudeur, toujours, l’avait retenue. La réponse de Mme Honorine fit regretter à l’orpheline cette réserve, qui avait aggravé la fausseté de sa situation:

--Mais oui, mon enfant, je sais...

--Vous savez... tout?

--Oui... c’est là, chez les écrivains, une détestable coutume, à laquelle ne craignent point de s’abandonner la plupart d’entre eux...

--Elle est criminelle, madame, cette coutume! attesta Yvonne, d’une voix grave où frémissait un sanglot.

--Vous l’avez dit, ma pauvre petite. Roger l’a compris... fort tard, il est vrai. Je l’ai bien grondé: il est navré du mal qu’il a fait...

L’arrivée du romancier interrompit l’entretien. Tandis qu’il dictait à sa secrétaire une lettre rappelant la notion du temps à l’éditeur Verlor, dont il attendait la décision depuis un délai interminable, au sujet de certain petit roman intitulé _Vif-Argent_, Mme Carriès songea.

Pour que la réparation fût complète, son neveu devrait épouser cette gentille enfant. C’était, non plus une fillette, mais une femme déjà, sérieuse, intelligente et pieuse, capable de prendre et de conserver sur lui la meilleure des influences. Tout à fait la femme qu’il fallait à ce grand gamin de Roger...

--Qu’en dis-tu, Fanfreluche?

La phrase chuchotée s’était perdue dans le cliquetis de la machine à écrire; elle parvint cependant aux oreilles de la chatte, qui détourna une tête maussade: l’angora n’avait pas d’opinion arrêtée sur ce point, et jugeait parfaitement oiseux qu’on la dérangeât pour semblable bagatelle.

* * * * *

Mme Carriès, dont la prudence, respectable vertu, n’était pas le moindre mérite, s’absorba, au long des semaines qui suivirent, dans des réflexions oscillant entre ces deux pôles:

«Sont-ils dignes l’un de l’autre? Peuvent-ils mutuellement se rendre heureux?»

Grave et double problème, qui parfois, spécialement à table, entraîna la bonne dame à des distractions dont gentiment Roger s’égayait. Un jour, il s’étonna:

--Eh! ma tante, vous refaites, je crois, le fameux voyage dans la lune de Cyrano! En quelle compagnie y êtes-vous ce soir?

Mme Honorine hésita un court instant; puis, posant sur Mauroy son regard dont les années n’avaient pas terni la clarté:

--Je pense à ta secrétaire, dit-elle.

--Tiens! A quel sujet?

--Je me demandais si elle se fait, aussi bien qu’on le pouvait souhaiter, à ce genre de travail, du reste extrêmement intéressant.

--Mieux même que je n’osais l’espérer, ma tante! répondit le jeune homme avec chaleur. D’ailleurs, étant, ainsi qu’il convient, toujours présente lors de nos heures de travail, vous pouvez vous rendre exactement compte de l’aide très compréhensive, et par conséquent infiniment précieuse, que m’apporte Mlle Hérieau.

--Ainsi, j’avais une bonne idée, fit la vieille dame en hochant la tête, lorsque je te conseillais de prendre un secrétaire?

_Un_... ou _une_? Le jeune homme allait-il relever le genre de cet article insidieux, jeté devant lui comme par hasard? Mme Carriès se le demandait, intriguée; Roger répondit seulement, en pelant artistement une banane, qu’il offrit comme une fleur à sa tante:

--Excellente, votre idée, chère tante! quand vous en aurez une autre, du même genre si possible, prévenez-moi aussitôt: je ne veux pas tarder un instant à l’exécuter!

--Il paraît que la poire n’est pas mûre, constata _in petto_ Mme Honorine en savourant son dessert. Patience! laissons faire au temps, qui est un grand maître, comme chacun sait, et à Dieu surtout, qui en est un bien plus grand encore...

Mme Carriès ne parla pas plus avant ce soir-là; mais, le lendemain matin, elle demanda à la jeune fille, qui explorait les bibliothèques, en vue d’y relever des notes dont Mauroy se servirait pour une étude sur le Dante, demandée par la _Revue jaune_:

--Dites-moi donc, mademoiselle Yvonne, où en sont les démarches entreprises par Mère Opportune, et dont vous m’aviez parlé?

Le ton affectueux de la question effaçait ce qu’elle pouvait avoir d’insolite; la petite Islaise s’étonna, comme d’une chose sortie de sa pensée:

--Quelles démarches, madame?

--Au sujet de cet emploi de sous-maîtresse dans une école libre.

La belle barbe de François Ier dressa des flots fauves et batailleurs.

--Ma tante, gronda une voix chargée de reproches, je pense que vous n’allez pas donner à Mlle Hérieau l’idée de nous quitter?

Avec une vivacité à quoi la volonté fut étrangère, la jeune fille déclara:

--Je n’en ai pas la pensée, monsieur.

--A la bonne heure!

--Toutefois, je sais gré à Mme Carriès de l’intérêt qu’elle me marque. Non, madame, ces démarches n’ont pas encore abouti, et ne semblent pas devoir aboutir. Tout est tellement difficile, à notre époque!

... Mais, chose curieuse! Mme Honorine ne paraissait nullement encline à se lamenter sur les tristesses du moment présent...

Certain incident, vers la fin de janvier, vint définitivement éclairer Mme Carriès, quant au problème qu’elle étudiait. Dans la vaste pièce tiède et calme, où peu à peu une atmosphère familiale avait remplacé la trop frivole ambiance qui régnait en la garçonnière de Mauroy, la vieille dame tricotait paisiblement, Fanfreluche sur ses genoux, Yvonne copiait un conte, et l’écrivain examinait son courrier; tout à coup, une exclamation lui échappa:

--Bonne nouvelle!

--Quoi donc, Roger?

--Réjouissez-vous, ma tante; notre dernière lettre a atteint son but: Verlor me prend _Vif-Argent_.

--Bien, cela.

--Oui... mais, continua le jeune homme en parcourant de nouveau le feuillet de l’éditeur, voilà un ennui: il faut que je rajoute huit cents lignes.

--Et pourquoi?

--Dans les séries à format fixe, 96 pages, ou 128, ou 80, le fait se produit fréquemment. Il faut tomber juste avec le nombre de cahiers prévus pour l’impression, et l’éditeur vous fait allonger ou raccourcir, suivant qu’il en est besoin.

Yvonne écoutait, attentive et fort intéressée, comme il lui arrivait chaque fois que se dévoilait pour elle l’un de ces dessous professionnels que le public ne soupçonne point. Mme Carriès remarqua:

--En somme, dans les deux cas, un travail fort désagréable pour l’auteur...

--Certes, oui, ma tante; aussi nous allons nous y mettre tout de suite... Mademoiselle Yvonne, voulez-vous prendre le manuscrit de _Vif-Argent_? Deuxième tiroir du cartonnier, la chemise orange... là... Lisez d’abord; ensuite nous verrons ensemble dans quel sens orienter les chapitres à ajouter.

Tout en parlant, Mauroy avait débarrassé une table légère, qu’il plaça près de sa tante, en un jour favorable. Mlle Hérieau s’y installa, entourée par la sollicitude, différemment manifestée, de Mme Carriès qui lui passa un coussin, et de Fanfreluche qui vint en ronronnant se caresser contre sa jupe, dans l’évidente intention de sauter ensuite sur ses genoux.

On n’entendit plus, un long moment, que le froissement léger des feuillets tournés par la jeune fille, et la course de la plume aux doigts de Roger. Enfin, Yvonne releva la tête, mouvement que le romancier imita tout aussitôt, exactement comme s’il eût--mon Dieu, oui!--guetté avec anxiété l’impression produite sur sa secrétaire par l’intrigue où évoluait, en pleine fantaisie, la gentille personne surnommée Vif-Argent.

--Eh bien?

--Très spirituel.

Une réserve fort nette, dans le ton de la lectrice, modifiait singulièrement la valeur de cet éloge, et Mme Honorine le sentit. Mais allez donc demander à un romancier, fût-il aussi savant analyste que délicat psychologue, de saisir d’emblée une nuance aussi désobligeante, lorsqu’il s’agit d’une œuvre qu’il a ciselée avec amour! Satisfait de la vie, de sa secrétaire et de soi-même, Mauroy s’épanouit:

--N’est-ce pas?

--Trop spirituel.

Cette fois, il n’y avait pas moyen d’ignorer la réprobation d’Yvonne; Mme Carriès, suivant avec un intérêt des plus vifs les péripéties de l’action, entendit monsieur son neveu grogner:

--Par exemple!

Nullement intimidée, la fille du commandant rendit son verdict:

--Trop d’esprit dans ces pages, et pas assez de cœur.

--Ah oui! persifla Roger. Je vois: la petite héroïne douceâtre et sentimentale, Octave Feuillet revu et corrigé par Mme Cottin... Jamais!

--Il ne s’agit pas de cela, et vous le savez bien, reprit avec tranquillité Mlle Hérieau. Faites votre petite Vif-Argent tout à la fois et plus tendre et plus fière; c’est possible, certainement. Le personnage y gagnera... et le roman aussi.

L’écrivain demeurait interdit devant cette critique aussi précise qu’inattendue. Ne connaissant pas le manuscrit, mais persuadée que la vérité était du côté de la jeune fille dont elle avait eu loisir de pénétrer la mentalité élevée, Mme Carriès appuya:

--Bravo!

--Il n’y a point de fond, dans cette histoire, continuait Mlle Hérieau, encouragée. Pourtant la vie n’est pas un jeu: c’est une suite de difficultés contre lesquelles il faut lutter avec énergie, en s’appuyant sur une conscience droite, si l’on veut qu’elles ne nous écrasent irrémédiablement.

Mme Honorine, ayant déposé son tricot, écoutait et regardait Yvonne avec complaisance: sa fille Madeleine eût ainsi parlé, en semblable circonstance. Roger, dont la conduite s’était basée sur des données différentes, voyait s’ouvrir devant lui des perspectives insoupçonnées; son existence, comme son œuvre, lui apparut mesquine. Il hasarda:

--Vous croyez?

--C’est certain! D’autre part, l’écrivain doit remplir un rôle social, affirma Yvonne.

--Un rôle social? répéta le jeune homme surpris.

--Sans doute. Il devrait se soucier davantage de n’exercer qu’à bon escient l’influence réelle dont il dispose. Un livre est rarement privé de toute action sur le public; il fait du bien ou du mal, selon qu’il incline l’esprit de ses lecteurs vers le sérieux ou le futile. N’est-il pas effrayant de songer à la multiplicité des âmes dévoyées par une lecture mauvaise--ou simplement légère, comme celle-ci?

Roger avait écouté en silence; il prononça, feuilletant le manuscrit d’un doigt pensif:

--Ce que vous dites là peut être juste, mademoiselle. Mais, aujourd’hui, que voulez-vous que je fasse? Je ne puis guère mettre tout ce roman par terre...

--Ce serait grand dommage! jeta Yvonne avec un élan qui fut doux au jeune homme. Quelques retouches aux caractères, par-ci par-là, suffiront à donner une tout autre mine à l’ouvrage, sans le défigurer. Et puisque nous devons ajouter huit cents lignes, concevons-les dans le sens, non point d’un sermon, mais bien d’une riante sagesse.

Parlant ainsi, la jeune fille vraiment était délicieuse, avec la flamme intelligente qui illuminait son visage, avec son regard qui se faisait presque tendre, dans l’ardent désir qu’elle avait de convaincre son interlocuteur. Subjugué, conquis par cette théorie si joliment défendue--qui a donc écrit que la Beauté est le meilleur des ambassadeurs?--Mauroy une seconde fois prononça:

--Vous croyez?

--Je suis sûre! Essayez, essayons ensemble...

Dans son coin, où elle demeurait parfaitement oubliée, et tout heureuse de cet abandon, la tante de Roger constata à part soi:

--Dieu me pardonne! Voici que la chère enfant s’est faite presque câline, à son insu même!... Et c’est qu’elle a entièrement raison, dans tout ce qu’elle dit! Pourvu qu’il cède, ce mauvais sujet!... Sainte Vierge, c’est ici, pour vous, le moment d’intervenir!

Les mains sèches s’étaient cherchées, puis rejointes, sous le discret abri du tricot; et il faut croire que la prière de la bonne dame fut favorablement écoutée, car, après un moment d’hésitation qui dut être employé à lutter contre un dernier sursaut d’amour-propre, Mauroy décida, en déployant dans sa barbe son sourire des meilleurs jours:

--Eh bien, soit! Comme vous dites, miss Sagesse, essayons ensemble.

Yvonne s’approche du bureau, où Roger vient de déposer son manuscrit près d’un bloc-notes. Et tous deux se penchent sur les pages, suggérant, discutant, travaillant, pour tout dire, avec une animation cordiale et joyeuse, qui fait penser à Mme Honorine, réduite à caresser le dos de Fanfreluche, mélancolique:

--Merci, mon Dieu! La voilà, l’influence irrésistible qui sauvera le fils de ma pauvre Lucie! Car déjà leurs têtes se touchent, et leurs cœurs ne sont pas éloignés d’en faire autant...