Yvonne, nous l’avons vu, était une vaillante: ayant d’abord pleuré, bientôt elle réfléchit. La nuit se passa toute, pour elle, à méditer sur la situation qui se trouvait la sienne, sur l’hostilité, railleuse ou indignée, dont elle était devenue l’objet, et dont elle ne comprenait que trop maintenant les causes. Quand vint le matin, elle se rendit à la première messe, celle qui décore l’autel de fleurs lumineuses trouant la nuit où dort encore la nef. Puis, un peu réconfortée, elle gagna le cimetière.

C’était un joli matin de gel craquant, qui brodait d’argent les herbes et vêtait les tiges des arbustes d’une gaine endiamantée. Là-bas, sur le continent, le soleil, surgissant d’un lit d’écharpes mauves, montrait une face ronde et rouge de nouveau-né. Des rayons s’accrochaient aux croix de pierre; le silencieux enclos, à peine triste, revêtait une accueillante gravité qui fut douce à l’âme d’Yvonne.

Longtemps, indifférente à la morsure de la bise qui lui rosissait les joues, la fille de l’officier demeura prosternée sur la tombe où dormait pour toujours son défenseur, son appui. Elle s’y affermit dans la résolution qu’au long des heures nocturnes son esprit avait posément mûrie et qu’elle venait d’arrêter à l’église. Puis, rentrée chez soi, elle dit à Michelle qui s’inquiétait, avec une déférente affection, de voir ses yeux largement cernés:

--Ce n’est rien, petite fille; j’ai à peine reposé cette nuit...

--Vous serez fatiguée, mademoiselle, d’aller à Ker-Châlon...

--Je n’irai plus à Ker-Châlon, Michelle.

Le voix d’Yvonne tremblait un peu: la petite boiteuse comprit que quelque grave tourment assaillait sa jeune maîtresse, sans doute à cause de «toutes ces misérables menteries» que l’on colportait par le bourg. Elle desservit la table en silence, n’osant rien dire. Mlle Hérieau reprit:

--Par contre, je vais peut-être me voir obligée d’aller à Paris.

La fillette pâlit devant l’énormité de ce projet, dont la réalisation la séparerait de sa maîtresse.

--A Paris? balbutia-t-elle.

--Oui, pour quelques mois. Tu garderais ta chambre ici, Michelle, je te confierais notre chez-nous, et demanderais aux religieuses de l’hôpital de te donner du travail, de la couture... qu’en dis-tu?

Il y eut un court silence, employé par la petite servante à dévorer les larmes qui l’étouffaient; enfin elle affirma:

--Je ferai ce que vous voudrez, mademoiselle, et la maison sera toujours prête à vous recevoir. Mais... j’espère que vous y reviendrez bientôt!

Boitillant sur le dallage du vestibule, elle s’enfuit vers la cuisine, son honnête visage bouleversé. Guère plus vaillante, mais touchée profondément d’une affection qui, si humble fût-elle, la consolait des vilenies dont elle souffrait, Yvonne aussitôt se rendit au presbytère. L’abbé Jauvin l’accueillit avec émotion:

--Ma petite enfant, dit-il, j’ai beaucoup prié pour vous... à quel parti vous arrêtez-vous?

Un fugitif sourire, pâle souvenir des années heureuses, se joua sur les traits d’Yvonne. Ainsi elle était idéalement jolie, fleur que l’ouragan allait arracher de la falaise où elle se croyait à jamais fixée.

--A quel parti?... Ce serait peut-être à moi de vous le demander, monsieur le curé?

Le prêtre leva au ciel ses larges mains:

--Hélas! mon enfant, que me dites-vous là? Je ne vous étonnerai pas sans doute en vous confiant que jamais je n’eusse même cru possible pareille aventure!

--Oh! c’est certain!... Enfin, reprit Yvonne, ayant longuement réfléchi, j’ai formé un dessein que je viens vous soumettre.

--Expliquez-moi cela, mon enfant.

Mlle Hérieau noua sur ses genoux ses doigts gantés de noir:

--En somme, monsieur le curé, ma situation est celle-ci: on jase sur mon compte à Port-Joinville; cela m’est affreusement pénible...

--Je le pense.

--... Et ma vie est rendue proprement intenable. D’autre part j’avais grâce à vous un gagne-pain qui m’était précieux; je l’ai perdu. Donc, je ne puis plus rester ici.

Elle parlait d’une voix nette, qui déjà semblait déblayer la route devant ses pas, et ramener sa position cruelle à la mesure d’une banale difficulté. Le curé s’effara:

--Où donc voulez-vous aller, mon enfant?

--A Paris.

Ainsi qu’avait fait Michelle, le prêtre sursauta:

--A Paris!

--Mais sans doute. La première chose à faire n’est-elle pas d’aller voir M. Mauroy?

--Cette visite sera délicate, ma pauvre petite!

--Que voulez-vous! monsieur le curé, soupira l’orpheline, seule ainsi que me voilà maintenant, il faut bien que je mette de côté toutes les hésitations, toutes les répugnances qui m’auraient retenue en d’autres temps...

--Eh oui! c’est juste... Et alors, poursuivit l’abbé en passant sa main sur son front, qu’avez-vous l’intention de lui dire, à ce M. Mauroy? Lui reprocherez-vous sa mauvaise action?

--Cela d’abord; mais surtout je veux obtenir de lui qu’il arrête autant que possible le scandale.

Le prêtre eut une lippe significative, celle par quoi il commentait en silence les cas embarrassants. Il demanda:

--Que peut-on faire, dans cet ordre?

--Je crains qu’il ne soit impossible d’arrêter la publication du feuilleton; mais un journal, c’est éphémère, cela s’oublie... En tout cas, il ne faut pas qu’il édite cette triste histoire en volume. Je l’exigerai, au besoin. S’il a un peu de cœur, il me comprendra.

Hochant une tête pensive, l’abbé Jauvin médite. Il s’inquiète de l’expédition où veut se hasarder cette enfant; cependant Yvonne a vingt-cinq ans: sage et forte, elle est bien armée pour la vie, qui est dure à tous... Que Dieu la garde en son entreprise; le curé ne se reconnaît pas le droit de la dissuader.

C’est ce qu’il explique à Yvonne, avec les paroles de foi et d’espoir qui peuvent le mieux réconforter la jeune fille. Elle reprend:

--Je suis heureuse, monsieur le curé, de voir que votre prudence ne me déconseille pas ce voyage. D’ailleurs, il faut, vous le savez, que je me crée des ressources par mon travail; je le pourrai plus facilement à Paris qu’ici maintenant.

--Qu’espérez-vous faire, mon enfant?

--Ancienne élève de la Légion d’honneur, à Saint-Denis, j’ai mes brevets; sans doute me sera-t-il possible de trouver, jusqu’à ce qu’ici ce triste bruit se soit éteint, un travail ou un emploi quelconque...

L’abbé réfléchissait; il admirait ce jeune courage, qui allait affronter sereinement des difficultés sans nombre. Songeur, il prononça:

--Grâce à Dieu, il me sera permis de vous aplanir les débuts, ma petite fille. J’en suis très heureux.

--J’aurai plaisir à vous devoir cette gratitude, monsieur le curé.

--Je connais à Paris un couvent qui prend des pensionnaires, dames et jeunes filles, travaillant au dehors: c’est un calme refuge sous l’aile de la prière. Je vais vous donner une lettre de recommandation pour la supérieure; au moins aurez-vous une chambre assurée, à votre arrivée dans ce grand, ce terrible Paris...

--Oh! monsieur le curé, comment vous remercierai-je?

L’abbé Jauvin cherche parmi ses papiers une feuille, une plume; ses mains tremblent un peu. Par bonheur, Dieu veille sur les âmes fidèles, et son appui secourt ceux que les hommes sont impuissants à défendre... Les doigts du prêtre se raffermissent; ils achèvent de tracer le billet où le vieux curé a mis tout son cœur. Puis ils déposent le porte-plume, et dessinent le geste de la bénédiction sur le front de la voyageuse, inclinée parmi ses voiles.

* * * * *

Deux jours plus tard, Mlle Hérieau quittait la maison blanche d’où la chassait la malignité des hommes. Ce départ fut un arrachement pour l’orpheline, moins encore par la rupture qu’il consommait, avec un heureux passé, que par les circonstances dont il s’accompagnait.

Un commissionnaire avait charroyé vers le port la malle de la jeune fille; après un léger repas à la cure, pris sur la volonté expresse de l’excellent pasteur, Yvonne à son tour gagna les quais, accompagnée de Michelle en pleurs, et de Mlle Clotilde, dont la capote en bataille et la courte taille redressée semblaient braver l’opinion publique, si sottement et si cruellement hostile à sa petite amie. Et la fille du commandant, le front haut comme son père lorsqu’il luttait contre l’océan démonté, crut que ne se terminerait jamais un chemin qui lui parut être celui du martyre, parce qu’elle sentait sur chaque seuil, derrière chaque fenêtre, une curiosité malveillante embusquée, et commentant sans pitié son départ.

Sur le pont du petit vapeur, qui retentissait des apprêts de l’appareillage, les adieux demandèrent tout le courage de la jeune fille. Elle embrassa Michelle comme elle eût fait pour une sœur tendrement chérie, puis s’abîma sur le vaste sein de Mlle Clotilde, qui se répandait en sanglots sonores, mêlés d’invectives bien frappées, quoique mal distinctes, à l’adresse de ces monstres d’hommes. C’étaient là les seules affections qui restassent à l’orpheline, et jamais autant qu’en ce moment où elle s’en séparait, elle n’avait éprouvé leur consolante douceur.

Enfin, la _Grive_ s’ébranla; au patouillement de son hélice, les phares minuscules s’écartèrent, reculèrent, se déplacèrent, comme les cavaliers d’une figure de danse bien réglée. Ayant une dernière fois agité son mouchoir, la triste passagère se mit en quête d’un coin à peu près solitaire, où sa détresse ne fût pas trop meurtrie par les indifférents. Là, accoudée au bordage, qui résonnait durement sous les assauts d’une mer grise, hargneuse, aux vagues courtes, aux masses opaques, Yvonne Hérieau put, songeuse, s’abandonner aux âcres délices de la solitude. Elle s’y abandonna, le cœur battant, les larmes aux cils, l’esprit et le corps tendus vers cette vie nouvelle dont elle ignorait tout, sinon que l’épreuve l’y attendait...

TROISIÈME PARTIE