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adjectifs, je les contemplais d’un œil résigné, très décidé, du reste, à ne pas lâcher mon poste. Comme j’y comptais bien, ils se lassèrent. Quand ils eurent tout rejeté, quand le curage de leur cerveau fut achevé, il y eut comme une pause. Et moi aussitôt de m’écrier:
--Maintenant, citoyens, que vous voilà fatigués et que me voilà dispos, je continue.
Ils m’attendaient là. Une nouvelle manifestation commença. Un des «bons» électeurs trouva piquant d’imiter le chant de l’âne. Il se mit à braire et j’admirai avec quel naturel. Manifestement, celui-là, à peine sorti du ventre de sa mère, avait dû vivre dans l’intimité de ces animaux pour leur avoir si bien emprunté leurs procédés artistiques. D’autres électeurs poussaient des grognements, d’autres aboyaient: ma présence faisait sur ces gens-là l’effet d’une sonnerie de cloches sur les chiens. Plusieurs mugissaient, bêlaient, croassaient, gloussaient. L’arche de Noé, un jour que le patriarche aurait omis de donner à manger aux bêtes! J’éclatai de rire: aussitôt l’homme furieux reparut sous la bête. Les invectives reprirent et des bottelées d’injures furent projetées sur moi.
--Marchand d’eau bénite! Pou d’église! Cafard!
Que de titres pour un seul homme! Brusquement, le silence se fit, comme si ces bouches d’insolences eussent été toutes à la fois subitement murées. M. le maire venait de se lever qui, toujours grave et froid, fixait sur les électeurs son œil bleu.
--Citoyens, dit-il de sa voix glacée, taisez-vous, c’est assez! Les cléricaux nous accuseraient d’avoir étranglé la discussion parce que nous avons eu peur d’eux. Il ne sera pas dit que le parti de la libre pensée a reculé devant les balivernes d’un curé. Taisez-vous; ceux qui continueront à interrompre seront mis dehors!
Ayant dit, M. le maire se rassit. On m’a conté que, chez les fous, lorsque le médecin paraît tout à coup dans une salle d’agités, de furieux, il calme parfois, du regard et de la voix, certains malades dont l’exaspération tombe aussitôt. Je fus témoin de ce même prodige au _Café de la Lumière_. L’œil et la voix du maître arrêtèrent net l’exaltation des «bons» électeurs. Ils s’apaisèrent, ils se turent. De l’hébétude, de la prostration, une grande fatigue du larynx comme aux fous, après leurs grandes dépenses de fureur, voilà tout ce qui leur resta de cette crise terrible de prêtrophobie. Les malheureux! Ils étaient devenus aphones à force de vouloir complaire à M. Thury, et voilà que le maître les désavouait, voilà qu’il les menaçait d’expulsion, s’ils ne se calmaient pas! Plus d’un a dû douter de la justice. J’eus pitié d’eux, de leur grande lassitude. Je me promis de ne point les exciter par des phrases belliqueuses et amères, mais de leur administrer des paroles lénitives, de leur tenir un discours calmant, des propos de convalescence.
--Citoyens, dis-je, maintenant que voilà clos ce petit incident, je reprends mon discours au point précis où je l’avais laissé! Allons, regardez-moi bien! Est-ce que les tortures du célibat, est-ce que les visions obsédantes que M. l’abbé Ragut--pardon, que le citoyen Ragut!--vous décrivait tout à l’heure m’ont creusé, m’ont miné, m’ont séché sur pied?
--Dame! fit un des assistants, pour dire que vous ressemblez aux échalas!
--Pour ça, cria un autre, un «esquelette» et vous ça fait deux!
--Silence, réclama le cordonnier-président. Silence, Mossieu le maire l’a dit!
Le cordonnier n’avait guère besoin de s’époumonner; les «bons» électeurs s’étaient manifestement résignés à me laisser parler.
--La vérité, repris-je, c’est que vos curés portent assez allégrement, sous le soleil et sous la pluie, le faix de leur célibat; la vérité, c’est qu’ils ont quelques bonnes raisons de ne pas larmoyer tout le long des jours et tout le long des nuits. Je vous le garantis: vous n’entendrez pas, chez eux, les pleurs et les grincements de dents de pauvres hères qui se lamentent et qui ne veulent pas être consolés, parce qu’ils n’ont pas d’épouse! Il faut que le citoyen Ragut se résigne: ce n’est pas demain que les prêtres iront prendre le Vatican d’assaut et diront au pape, un revolver sous la gorge: «Une femme ou la vie!» Ce n’est pas demain que les prêtres se marieront, et je m’écrie: «Tant mieux pour vous!» Sans doute, si vous aperceviez votre curé cheminant par les rues, orné d’une garniture d’enfants et bras dessus, bras dessous avec une épouse, robe contre robe, vous regarderiez ce gai tableau avec complaisance et vous vous divertiriez excessivement. Mais les évêques ne nous envoient pas dans les paroisses tout exprès pour vous fournir des occasions de vous récréer l’âme et de rire honnêtement. Tant mieux pour vous si vos curés se vouent au célibat, car en se mariant ils épouseraient aussi des obligations, des charges, des devoirs qui ne pourraient se concilier avec la mission du prêtre! Je ne vous apprendrai rien de nouveau, en vous disant qu’un des devoirs les plus graves du ministère des prêtres, c’est celui d’entendre les confessions.
--Ah! Ah! ricanèrent plusieurs auditeurs.
--D’la confession, i n’en faut pus! C’est pour les bigotes qu’ont rien à faire! clama une voix.
--Qu’elle vous plaise ou non, l’institution existe. Il y a des gens qui s’en servent, qui en ont besoin pour la sécurité de leur conscience, pour leur bonheur; je vous sais trop intelligents, trop philosophes pour oser dénier à l’un de vos semblables le droit de chercher le bonheur où bon lui semble. La confession existe, et il y a des gens qui s’en servent: or, avec le mariage des prêtres, elle devient plus difficile, plus pénible à ceux qui en usent.
--On comprend pas! fit d’une voix lourde l’un des assistants.
--Eh bien, je vais éclairer ma lanterne! Ignorez-vous donc que vos femmes ont mille et une manières--je ne veux pas les énumérer, vous les connaissez mieux que moi--de vous faire parler, lorsque vous voudriez vous taire, de vous amener à des confidences que vous aviez juré de tenir secrètes, en un mot, de vous tirer les vers du nez!
--Eh tiens! s’écria Mme Ragut au milieu des rires de la salle, lorsque les hommes font les cachotiers, on fait la tête: ils calent toujours!
--Je remercie Mme Ragut, poursuivis-je, de vouloir bien donner à mes dires l’appoint de son expérience... Je ne prétends pas que le prêtre marié céderait forcément aux sollicitations de sa femme et qu’il commettrait l’abominable forfaiture de lui révéler le secret des confessions, mais ce serait déjà trop, si on pouvait le soupçonner de le faire, si on devait craindre que le prêtre ne fût livré à de trop vives tentations d’être indiscret. Les femmes sont curieuses par nature et elles aiment à connaître les secrets du prochain: elles n’auraient aucune raison de croire que la femme de M. le curé serait d’un autre tempérament que le leur! Elles n’auraient pas grande foi dans la discrétion d’un confesseur qu’elles sauraient exposé à certains assauts, certains interrogatoires par certains procédés dont elles n’ignorent pas les périls pour les avoir, peut-être, pratiqués elles-mêmes avec succès! Avouer ses péchés, tous ses péchés, ce n’est certes pas chose toujours agréable, mais les confesser à un homme dont le silence ne vous paraîtrait pas rigoureusement garanti, ce serait nous demander un héroïsme dont beaucoup ne sont pas capables. Puisque dans la religion catholique, l’institution de la confession existe, le célibat de ses prêtres est une nécessité. Et ce n’est pas à ce seul point de vue de la confession que le mariage des prêtres n’est pas souhaitable. Un curé marié appartiendrait à sa femme, à ses enfants, à ses gendres, à son beau-père, à sa belle-mère, à la dot de ses filles, à la prospérité de sa famille, à ses champs, à ses bêtes, à son or, il ne serait pas l’homme qui doit se faire tout à tous.
--Tu parles! lança un jouvenceau de dix-huit ans qui avait traversé, comme apprenti, un atelier de la banlieue parisienne.
Plusieurs assistants protestèrent contre l’impertinence du gamin. M. le maire regarda le drôle, et, du doigt, lui montra la porte de la salle. Aussitôt, deux «bons» électeurs empoignèrent le jouvenceau sous les bras, l’entraînèrent jusqu’à l’une des issues et le jetèrent dehors. O miracle! Voilà que les furieux faisaient la police et veillaient à ce que je ne fusse pas troublé dans mon discours. O puissance de l’œil bleu! Je repris:
--Un prêtre marié serait encore «monsieur le curé», il ne serait plus «votre curé», un homme que vous avez le droit de considérer comme vôtre, parce qu’il ne peut avoir d’autre famille que vous, parce qu’il est venu parmi vous, non par cupidité, non pour écumer vos petites fortunes, non pour gagner sur vous la robe et le chapeau de son épouse,--il n’en a pas,--ou la miche de pain de ses enfants,--il n’en a pas,--mais pour consoler ceux d’entre vous qui font voile pour l’autre monde, pour baptiser ceux qui débarquent, pour apprendre à vos enfants à vous respecter et à ne pas vous jeter aux épluchures quand vous serez vieux et que vous ne pourrez plus travailler! Vous auriez mauvaise grâce, je vous assure, à vous insurger contre le célibat du prêtre: c’est là une institution dont vous recueillez tous les bénéfices, et si d’autres en souffrent, ce n’est assurément pas vous qui en pâtissez. Ah! vos ancêtres, les paysans du moyen âge, l’avaient bien compris! Il fut un temps--il y a de cela huit siècles--où les prêtres ne se distinguaient pas précisément par la chasteté de leur vie. Beaucoup d’entre eux abritaient une amie, une compagne--je ne veux point vous chicaner sur le mot--sous le toit de leur presbytère. A cette époque, un pape illustre, Grégoire VII,--qui était le fils d’un menuisier, s’il vous plaît!--prit en main le gouvernail de l’Église et il parla ferme à son équipage. Il enjoignit aux prêtres de quitter leurs compagnes. Les uns obéirent, les autres se dirent: «Le pape est si loin!» Et... ils ne se séparèrent point. Or, savez-vous qui est-ce qui se fâcha? Ce fut le peuple! Ce furent les paysans, vos grands-pères, qui se chargèrent de faire exécuter l’ordre du pape. Ils conspuèrent les prêtres mariés, et envahirent le presbytère, une fourche à la main, résolus, vous le voyez, à traiter comme une botte de foin la femme de M. le curé. Ils les expulsèrent.
--Mais qu’est-ce qu’elles sont devenues, ces pauvres petites femmes? demanda Mme Ragut d’une voix qui pleurait.
Cette interrogation larmoyante fit courir, dans la salle, un petit frisson de gaieté, et M. le maire lui-même dut céder à la force du comique.
--Je regrette, dis-je, de ne pouvoir satisfaire la curiosité si compatissante de Mme Ragut. Je l’engage pourtant à se rassurer: ces dames durent trouver un abri quelque part! C’est une page d’histoire que je vous ai retracée et qui porte avec elle une leçon. Vos grands-pères du douzième siècle, plus perspicaces dans leur rude bon sens qu’on pourrait vous le faire accroire, avaient compris qu’un prêtre marié ne serait plus le mandataire zélé du Christ, ne serait plus l’homme de Dieu, mais l’homme des créatures: ils savaient qu’un prêtre marié, quand le devoir l’appellerait à l’église, chez les malades, chez les pauvres, subirait trop souvent la douce tyrannie de la tendresse conjugale et s’attarderait en son presbytère où il serait choyé, dorloté.
Cette évocation mit en joie mes Romenaisiens: le rire fut unanime. Je ne m’émus pas.
--On croirait vraiment, à vous voir rire, m’écriai-je, que quand vous restez à la maison, c’est pour y recevoir des coups! C’est là un accident qui n’est pas rare dans l’état conjugal, mais je n’avais pas ouï dire qu’il fût, à Romenay, plus fréquent qu’ailleurs!... Je reviens à mes curés! J’affirme que, s’ils se mariaient, les prêtres ne pourraient remplir leur mission.
--Et la papesse Jeanne! dit le citoyen Chapougnot, d’une voix de député qui interrompt un ministre.
La fameuse papesse était inconnue des Romenaisiens: ils ne s’associèrent pas à l’indignation de Chapougnot. Je poursuivis:
--Cette institution du célibat que je défends eut pour avocat un homme au vaste génie, Napoléon Ier!
--Ah! ah! ah! firent en ricanant plusieurs de mes auditeurs.
--Napoléon! un calotin! dit un citoyen.
Chapougnot se leva du banc où il était assis.
--Citoyens, s’écria-t-il se tournant vers les assistants, le citoyen-curé insulte la République!
Le cordonnier-président crut devoir intervenir:
--Citoyen-curé, fit-il, il faut retirer les paroles que vous venez de dire.
--Quelles paroles? demandai-je. Retirer quoi?
--On ne doit pas prononcer ici le nom des tyrans du peuple, répondit-il, tandis que les clients de _la Lumière_ applaudissaient.
--Je ne voudrais pas, repris-je, assassiner vos convictions: je concilie. Un individu assez connu qui exerça, pendant plusieurs années, la profession de tyran du peuple, était d’avis que le mariage des prêtres offrait des dangers, celui-là entre autres, de permettre à un ecclésiastique perfide et retors, en mal de dot, de séduire une jeune fille et de l’épouser. Vous seriez donc bien mal venus à déblatérer contre le célibat des prêtres, et je ne vois vraiment pas quelle satisfaction vous pourriez éprouver à savoir que vos curés se marient comme le reste du genre humain, qu’ils obéissent aux saintes lois de la nature! Il paraît, en effet, que nous sommes des monstres. Le citoyen Ragut l’affirme. Beaucoup d’imbéciles le disent et aussi quelques hommes d’esprit (mes sentiments de justice et d’impartialité vous sont trop connus pour que je sois obligé de préciser dans laquelle de ces deux catégories je range le citoyen Ragut). Le célibat est contraire aux lois de la nature, je ne dis pas non! Et après? Hommes mariés, écoutez-moi! Je prétends que votre état de vie est aussi contraire que le mien à ces fameuses saintes lois. Oui, le jour où vous vous présentez à la mairie et à l’église pour jurer fidélité à celle qui va devenir votre femme, vous prenez, ce jour-là, l’engagement de vivre en révolte ouverte et permanente contre les lois de la nature. Je ne parle pas à des petits garçons et je vais m’expliquer. Croyez-vous donc qu’il soit dans la nature de l’homme de n’aimer qu’une seule femme? Eh bien, non, et si vous ne violez pas le serment de votre mariage, c’est par respect pour votre femme, par respect pour vos enfants, par respect pour vous-même. Et si vous ne possédez pas cette collection de respects, c’est tout simplement parce qu’il y a des gendarmes, c’est parce que la raison ou la prudence parle en vous plus fort que la nature. La nature! mais c’est de tout autres conseils qu’elle vous donne! Elle a horreur des entraves, horreur de la monotonie, horreur de la fidélité conjugale, horreur de vous tous, gens mariés! Si vous suivez ses lois, ses saintes lois, vous garderez votre épouse pendant quelque temps, puis vous la quitterez pour en prendre une autre que vous abandonnerez aussi, pour aller toujours à la plus jeune, à la plus jolie, à la plus désirable. Vous convoiterez et vous accaparerez la femme de votre prochain parce qu’elle est plus belle que la vôtre! Essayez un peu! Et vous verrez se dresser devant vous, brandissant le glaive de la loi--d’une autre loi!--le citoyen Chapougnot qui représente, parmi nous, avec tant de majesté et de vigilance, la société, la morale, la puissance coercitive de la France!
Apprenant qu’il représentait tant de choses, le citoyen Chapougnot, qui se tenait accroupi sur son banc, se redressa et prit une pose auguste.
--Oui, continuai-je, il est aussi contraire à la nature de n’aimer qu’une femme que de n’en aimer aucune, et les contraintes du célibat ne sont pas plus dures que celles du mariage. Je ne connais qu’un pays au monde où les individus vivent selon les saintes lois de la nature: c’est le pays des bêtes!
--Citoyens, clama Chapougnot, se levant brusquement de son banc, le citoyen-curé insulte la République!
Je dus m’interrompre. Un grondement sourd et prolongé se faisait entendre. Les clients de _la Lumière_ s’agitaient, remuaient leurs sabots sur le parquet de la salle. C’étaient les prodromes d’un nouvel accès. Tous, ils regardaient M. le maire, quêtant un mot, un signe qui leur permît de me dévorer. M. Thury resta impassible. Décidément, il s’obstinait à ne pas vouloir lâcher sur moi ses électeurs. Seul, le citoyen Chapougnot, qui jouissait, lui, de toutes les franchises, clamait à plein gosier: «Le curé insulte la République!»
Je repris, sans me troubler:
--Oh! parlez-moi des bêtes! Elles, du moins, sont affranchies de la fidélité conjugale! O trop heureuses si elles connaissaient leur bonheur! Le citoyen Chapougnot ne verbalise contre elles. C’est le pays des libres épanchements, la vraie cité d’amour que le citoyen Ragut évoquait, devant nous, avec une éloquence attendrie. Par un matin de printemps, quand, de toutes parts, autour de vous, la vie fait explosion, montez sur la colline des Ormeaux qui domine la vallée. Contemplez les prairies où paissent vos troupeaux. Saluez, saluez, citoyens, c’est la cité d’amour! C’est là, c’est là où on n’obéit qu’aux saintes lois de la nature!!!
--Et la papesse Jeanne! me lança en plein visage le citoyen Chapougnot.
Les «bons» électeurs murmurèrent, mais, cette fois, ce ne fut pas contre moi: Chapougnot, à la fin, les lassait. Tant va la cruche à l’eau... Visiblement, ils jalousaient l’Éminence _grise_ à qui le Richelieu romenaisien concédait le privilège de m’interrompre et d’être stupide pour eux tous. Ne pouvant s’en prendre au maire, ils assaillirent Chapougnot de leurs protestations.
Des voix indignées s’élevèrent:
--Tu nous assommes avec la papesse Jeanne! dit l’une.
--Veux-tu nous laisser tranquille avec ta papesse! fit une autre.
--Mais qu’est-ce qu’elle t’a fait, cette bonne femme-là? ajouta un troisième.
Je vis arriver le moment où on allait porter sur Chapougnot une main sacrilège et expulser de la salle le représentant de la puissance coercitive de la France. Heureusement, l’œil bleu était sur eux, qui les figeait dans leur colère. Heureusement, le cordonnier-président veillait.
--Citoyen Chapougnot, fit-il, faudrait, pourtant, laisser parler le monde!
Le tumulte s’apaisa peu à peu, et j’entendis Mme Ragut qui, penchée vers son mari, s’exprimait ainsi: «Claude, tu crois que je ne ferais pas mieux de sortir pour protester? Ce curé n’est pas un homme comme il faut: il a l’air de dire qu’on est des bêtes. Il n’est pas convenable du tout, cet homme-là, mais du tout, du tout.»--Le citoyen Ragut ne répondit pas et se contenta de hausser les épaules en me regardant. Je repris:
--Les considérations que je vous ai exposées ne séduisent point, je le vois, M. et Mme Ragut: vous m’en voyez inconsolable! Et j’ai la douleur d’être en désaccord avec eux sur bien d’autres points! Me le pardonneront-ils? A en croire le citoyen Ragut, les célibataires, les prêtres seraient des «monstres sociaux», parce qu’ils renoncent au droit d’avoir une progéniture, parce qu’ils ne procréent pas d’individus pour perpétuer l’espèce! O citoyen Ragut, que vos citrouilles sont belles! Que les pierres que je lance dans votre jardin retombent sur elles! Savez-vous, citoyens qui m’écoutez, que si les gens mariés remplissaient leur fonction sociale, s’ils n’usaient pas de pratiques sur lesquelles il ne convient pas que j’insiste, s’ils ne détournaient pas le mariage de sa fin, la société serait vite garnie d’enfants et la patrie de citoyens! Dites-moi un peu quels sont ceux qui considèrent l’enfant comme le but du mariage! Dans le mariage, tel qu’il est compris par trop de gens, l’enfant n’est pas un but, c’est un accident. Le premier-né est le bienvenu, le second n’est pas mal accueilli--car enfin on peut perdre le premier--le troisième arrive, et l’on commence à se rechigner: si d’autres apparaissent, ils sont salués, à leur entrée dans la vie, comme un fléau pour la famille. Que de fois, entrant à l’improviste dans vos maisons, au cours des visites annuelles que je vous fais, je trouve une famille consternée, je vois des visages découragés, des yeux qui se mouillent! Le père se croise les bras devant l’âtre, comme si la fatalité l’accablait et s’il se refusait désormais à tout labeur. La mère gémit et larmoie. Il n’y a pas jusqu’à l’aïeule assise au coin de la cheminée où elle tourne silencieusement son rouet, qui n’essuie une larme sur ses joues ridées. Devant ce tableau de désolation mon cœur se serre, et je demande anxieux: «Mais, vous avez donc perdu quelqu’un?» Le père reste muet comme les grandes douleurs, l’aïeule essuie une nouvelle larme, et, entre deux soupirs, la mère,--les femmes aiment à répandre leur souffrance en paroles,--la mère me dit, avec un grand geste de découragement: «Non, monsieur le curé, nous n’avons perdu personne. Au contraire... dans quelques mois, vous allez en baptiser encore un!»
--Et la Saint-Barthélemy! Et Mme de Montespan! Et le Deux-Décembre! Et le petit Mortara! égrena le citoyen Chapougnot.
Je donnai à l’érudition du garde champêtre le temps de s’extravaser, puis je repris:
--Hommes mariés qui m’écoutez, procréez des enfants, remplissez le but du mariage, peuplez Romenay, et je vous assure que la société ne sera pas tentée de demander du renfort aux célibataires, aux curés! Que messieurs les hommes mariés commencent! Allons, croissez et multipliez, c’est «la grâce que je vous souhaite», comme dit le citoyen Ragut!
--Votre ironie ne m’atteint pas! fit d’une voix sombre mon ancien confrère, sortant enfin de son mutisme. J’affirme que vouer à la chasteté perpétuelle des jeunes gens qui n’ont point l’expérience de la vie, qu’on séduit par des discours, qu’on dupe par toutes sortes de moyens, c’est commettre un attentat contre la liberté humaine!
--Un attentat contre la liberté humaine! Ah! mais parlons-en! Si des hommes trouvent leur bonheur à être malheureux, laissez-leur, au moins, la liberté d’être esclaves! Je vous admire vraiment, citoyen Ragut, quand, au nom de la liberté, vous voulez nous exproprier du droit au célibat! Quand les prêtres prononcent leur vœu de chasteté, ils agissent librement, et je ne sache pas qu’on ait pris de force le citoyen Ragut pour le traîner à l’autel, le jour de son ordination; je ne sache pas qu’on l’ait placé entre deux gendarmes quand, devant l’évêque et devant l’assemblée des chrétiens, il a juré d’être chaste toute sa vie. C’est volontairement qu’il est venu s’offrir. Je puis en parler, car j’étais là, vêtu d’une robe blanche tout comme le citoyen Ragut. Ah! où sont les robes d’antan? Et mon ancien confrère ne peut pas prétendre qu’on l’ait séduit, qu’on lui ait «doré la pilule», pour employer une expression plus vulgaire, mais qui rend mieux ma pensée. N’allez pas vous imaginer que l’évêque devant qui nous jurions d’être chastes ait abusé de notre inexpérience pour nous vouer au «martyre», qu’il nous ait pris par ruse, en une heure d’enthousiasme et d’exaltation, qu’il nous ait alléchés par de beaux discours après avoir capté notre volonté par d’habiles et longues manœuvres. Or, écoutez-moi. Il n’est point permis à l’évêque de recevoir le serment de quiconque n’a pas vingt et un ans. Et avant de nous admettre, il nous avait soumis à une épreuve de quatre années où nous avions eu tout loisir pour peser le poids de l’engagement que nous prenions. Et pendant le temps où nous faisions l’expérience de nos forces, n’avions-nous pas vingt ans, n’étions-nous pas en pleine sève, dans toute la ferveur du sang? N’avions-nous pas le droit de jurer d’être chastes, toute notre vie, puisque nous l’étions à vingt ans, à l’âge où les passions sont le plus furieuses et demandent, avec plus de violence, un assouvissement? Et le jour de notre engagement, l’évêque a-t-il donc cherché à nous griser de promesses capiteuses, comme autrefois les «rabatteurs» enivraient les jeunes gens pour les amener à s’enrôler? Eh bien, que pensez-vous de ce petit discours que l’évêque est obligé d’adresser aux jeunes gens qui se présentent à lui pour faire vœu de chasteté? Quand chaque ordinand a répondu: «Présent», à l’appel de son nom, l’évêque, mitre en tête, prononce ces paroles que le citoyen Ragut connaît aussi bien que moi, mais qu’il me saura gré, sans doute, de lui rappeler comme un souvenir de jeunesse (je les ai transcrites pour vous les lire ce soir):
«Très chers fils, dit l’évêque, vous devez considérer, très attentivement et sans vous lasser, quel fardeau vous demandez qu’on vous impose. Jusqu’à présent, vous êtes libres, et il vous est permis, à votre guise, de passer au monde, si bon vous semble. Quand vous aurez reçu l’ordre du sous-diaconat, il ne sera plus temps de changer d’avis: il vous faudra servir Dieu, avec son aide observer la chasteté et être comme des esclaves dans les ministères de l’Église. Enfin, puisqu’il en est temps encore, réfléchissez et, s’il vous plaît de persévérer dans votre dessein, au nom du Seigneur, avancez!»
Eh bien, le citoyen Ragut a entendu ces paroles à lui adressées, et il est resté! Il a avancé au nom du Seigneur; il est allé, sans qu’on l’en prie, se placer sous le joug! Ah! qu’il est mal venu à prétendre qu’on l’a entraîné par ruse, qu’il ne savait pas, qu’il ne l’a pas fait exprès! Mais il avait vingt et un ans, lui aussi! Voudrait-il donc nous forcer à conclure que la venue de l’intelligence et du discernement fût en lui si tardive que, pour apparaître et illuminer ses ténèbres, la raison ait attendu que M. l’abbé Ragut, parvenu à sa quarante-cinquième année, entrât, pour se rafraîchir, dans le café-restaurant de Mme Rosalie! De grâce, que le citoyen Ragut cesse de nous parler d’attentat à la liberté humaine! Lorsqu’un prêtre trouve le joug odieux et trop pesant, est-ce que les gendarmes l’empêchent de le secouer et de prendre femme? Sans doute, ce prêtre trahit un serment, mais la loi lui donne le droit d’être parjure. Il ne trouve devant lui que sa conscience--un gendarme qui n’a ni sabre ni tricorne et qui ne verbalise pas--pour lui reprocher son acte. Si, risquant de passer pour fou et bravant effrontément le ridicule, je m’avisais demain de me marier,--oh! rassurez-vous, je ne vous infligerai pas cette surprise!--je défie le citoyen Chapougnot, qui représente la société, la morale, la loi, la puissance coercitive de la France, de venir prendre par les épaules et d’expulser la malheureuse qui serait ma femme! La loi n’interdit pas au prêtre las de sa chasteté de se choisir une épouse et d’avoir des enfants à la douzaine! La liberté du prêtre! mais il me semble que, par son mariage, le citoyen Ragut lui a rendu un assez bel hommage et (je me tournai vers Mme Ragut que je désignai du doigt) nous n’avons point le droit d’en douter, puisqu’il en a apporté ici la preuve la plus évidente, la plus abondante, la plus écrasante que nous puissions désirer!
Sur ces mots, tandis que les «mauvais» électeurs m’applaudissaient, m’acclamaient, que les amis de M. le maire, enfin démuselés, vociféraient leur état d’âme, je traversai la salle en m’épongeant le front avec mon mouchoir et j’allai reprendre ma place sur la chaise que m’avait offerte M. Cobichet. J’entendis plusieurs cris de: «Vive le curé Blondot!» qui me payèrent de mes sueurs oratoires.
--Je demande la parole, modula une petite voix flûtée.
Le cordonnier-président parut inquiet, hésitant.
--La parole, fit-il, est à... à la cit... à Mme la citoyenne Ragut.
Mme Ragut s’avança au bord de l’estrade et, comme plusieurs assistants poussaient des clameurs gouailleuses, elle agita la main droite pour demander le silence.
--Citoyens, dit-elle, accompagnant ses paroles de petits gestes comiques, des curés qui ne se marient pas, il n’en faut plus! Un homme sans femme! A-t-on jamais vu ça, par exemple! Qu’ils nourrissent une femme et des mioches; c’est bien leur tour! Et surtout, n’écoutez pas celui de chez vous: un curé marié, rien de plus beau! Tenez, mon p’tit homme et moi, si on ne fait pas un gentil ménage! Avant dix ans, tous les curés seront mariés, et quand ils viendront vous demander vos filles en mariage, donnez-les, donnez-les, je vous dis! Les curés, voyez-vous, je les connais, c’est du monde comme il faut! Ces gens-là ont de l’éducation, ça sait mettre l’orthographe, et puis, ça n’est point malheureux. C’est considéré et il n’y a encore que ces gens-là pour savoir se faufiler dans le grand monde. Et, dans le grand monde, mes petits agneaux, c’est là qu’on en avale de bonnes choses!
Sur cette dernière phrase où elle avait condensé son idéal, Mme Ragut retourna vers sa chaise. Elle s’y écroula: plock! on eût dit une nappe de graisse qui s’étale.
Revenus de leur ahurissement, les clients du _Café de la Lumière_ murmurèrent. Quelques-uns protestèrent avec force. L’exhortation de la citoyenne n’avait point eu l’heur de les séduire. Mme Ragut devenait suspecte de cléricalisme. Les autres assistants étaient dans la joie. Des quolibets, des lazzis, de basses plaisanteries partaient de tous les points de la salle. L’assemblée était tumultueuse. Le cordonnier-président se leva:
--Citoyens, dit-il de sa voix rogue, c’est fini. Allez-vous-en!
--Vive la République!!! cria le citoyen Chapougnot.
Par les trois portes de la salle, la sortie commença. Je me disposais moi-même à partir quand je vis M. Cobichet qui s’avançait vers l’estrade. Il offrit tout d’abord ses humbles hommages à M. le maire, puis se tournant vers M. et Mme Ragut, il leur serra la main. Je devinai qu’il les congratulait sur leur succès d’éloquence. Je quittai la salle et je dus traverser des groupes qui s’étaient formés. Plusieurs de mes auditeurs devisaient. Je fus salué.--«Bonsoir, monsieur le curé.--Bonsoir, mes amis.»--Des phrases parvinrent à mes oreilles. On parlait de moi avec quelque éloge: «Pour sûr, disait un vieux paysan tout chenu, notre curé n’est point une bête! Il prêche mieux que le Ragut!--Et mieux que la grosse femme! fit une voix.--Ah! dame! il a du bagout!» conclut un autre paroissien. Que voulez-vous, ces braves gens avaient leur orgueil. Pour eux, le citoyen Ragut, c’était «l’étranger». Moi, je représentais Romenay, «le pays». Et j’avais mieux «prêché» que l’autre (le bagout est le pseudonyme romenaisien de l’éloquence). Ils étaient fiers de moi, tout comme ils s’enorgueillissaient de leur mairie, de leur maison d’école, de leur église, parce que toutes ces choses étaient de chez eux, étaient à eux. Je me dirigeais vers le presbytère quand j’entendis, derrière moi, un bruit de pas précipités et une voix oppressée qui m’interpellait: «Monsieur le curé! monsieur le curé!» Je m’arrêtai et me retournai: M. Cobichet, pharmacien de première classe, était devant moi. Il s’approcha et, sur un ton très bas, comme si les ténèbres eussent écouté et qu’il s’en fût défié, il me dit:
--Vous savez, monsieur le curé, ils sont battus, ils sont aplatis, ils sont anéantis, ils ne sont plus.
--Eh bien, tant mieux, monsieur Cobichet! répondis-je. Je suis bien aise de l’apprendre de votre bouche. Je vous souhaite une bonne nuit, monsieur Cobichet.
Et laissant là le pharmacien, un peu désemparé, je rentrai au presbytère. Je me couchai, mais le sommeil ne vint pas. Je me remémorai les incidents de la soirée et les paroles que j’avais prononcées me revinrent à l’esprit. Oh! je ne cherchai pas à me faire illusion! Sans doute, mes ironies n’avaient point été d’une essence très subtile, mais aussi mes auditeurs n’étaient point des Athéniens de Paris, pas plus que leurs grands-pères ne furent des Parisiens d’Athènes! Sans doute, mon discours, mon «sermon» ne serait jamais enchâssé dans le _Trésor de la prédication_, mais j’avais, de mon mieux, abattu la superbe du sieur Ragut et saccagé les citrouilles de son jardin. Il me parut que j’avais jeté dans mon auditoire quelques idées marquées à l’estampille du bon sens. Eh! mais je ne me prends pas pour un imbécile! Et vous, citoyen lecteur, que pensez-vous de vous-même?
Le lendemain, vers les quatre heures de l’après-midi, M. Octave Ferrandière vint au presbytère. Il entra dans ma chambre la figure joyeuse, et il fut pris aussitôt d’un rire convulsif.
--Mais qu’y a-t-il? demandai-je.
M. Octave, au lieu de me répondre, se mit à rire avec plus d’entrain encore et de conviction.
--Mais enfin, monsieur Octave, qu’y a-t-il donc?
--Il y a, fit M. Octave, il y a... non, c’est à se tordre!
--Mais quoi
--Il y a que la femme du pasteur protestant et la femme du défroqué--vous savez, cette grosse dame qui, hier soir, encombrait l’estrade--viennent de s’attraper sur la place et de se tapoter. Et les deux dames se battaient pour Maxim! C’est à se tordre! C’est à se tordre!
--Que me contez-vous là?
--Oui, continua M. Octave, le maire M. Thury avait invité M. et Mme Asseler à un déjeuner de première classe qu’il donnait en l’honneur du couple Ragut.--Vous n’ignorez pas que le citoyen et la citoyenne ont reçu l’hospitalité chez les Thury.--Le pasteur n’est pas venu pour des raisons que j’ignore et qui doivent être profondes, mais vous pensez bien que sa femme ne pouvait manquer l’occasion de se rencontrer avec Maxim. Extraordinaire, ce Maxim; il les ensorcelle! A table, on l’avait placé entre les deux dames, et... non, non, c’est à se tordre! monsieur le curé, je me tords.
--Tordez-vous une bonne fois pour toutes, monsieur Octave, mais redressez-vous et continuez!
--A table, Maxim était donc flanqué des deux dames. Or, vous ne savez pas que la mère Ragut, elle aussi, en tient pour Maxim. L’amour ne doute de rien: il ne recule pas devant les gros tas. Depuis trois jours qu’elle est chez les Thury, Mme Ragut a été prise. Maxim me l’avait dit hier: «Figure-toi, m’a-t-il raconté, que cet hippopotame me regarde avec des yeux, mais des yeux! Elle veut toujours m’entraîner dans les coins, me fait ses confidences, me pousse du coude, m’appelle «Maxim» tout court et ne cherche que des occasions de se trouver seule avec moi.» Or, pendant le déjeuner, c’était à qui de ces deux dames parlerait avec Maxim. Mme Asseler, pour vexer sa grosse rivale, affectait de causer sans discontinuer à Maxim, à Maxim seul. (J’ai rencontré sur la route de Romenay mon ami qui venait de quitter Mme Asseler, à l’entrée de la ville; c’est lui qui m’a si bien renseigné.) La dame mafflue devenait blême de colère et s’agitait furieusement. Maxim, pour se moquer et pour amuser l’autre, lui demanda si elle avait une indigestion. Elle chuchota aigrement: «Ah! j’en ai gros sur le cœur!» A la fin du repas, les deux femmes échangèrent même des paroles vipérines; mais ce fut le bouquet quand, au sortir de table, Mme Asseler prit le bras de Maxim et lui dit: «Vous allez me reconduire, hein? Nous n’allons pas, je l’espère, passer l’après-midi avec ce vieux tableau!» Le vieux tableau, qui épiait leurs propos, a tout entendu. Or, vous savez, quand une femme est jalouse, vraiment jalouse, il n’y a aucune puissance sur la terre, dans le ciel et dans les enfers, qui puisse l’empêcher de faire du chambard. La mère Ragut les laissa partir sans souffler mot, parce que son vieux mufle de mari était là, mais elle a pris prétexte de ce que le médecin lui avait ordonné les courses à pied, et elle est partie pour Romenay. Comment les deux femmes se sont-elles abouchées? Que s’est-il passé? Je l’ignore. Au moment où j’arrive sur la place de l’église, j’aperçois un rassemblement, j’entends un duo de voix furieuses et des rires et des cris. Je me précipite et je vois mes deux bonnes femmes campées l’une en face de l’autre, dans une attitude des plus agressives, et qui semblent prêtes à s’écharper.
--Oh! vous pouvez le faire à la pose, disait la dame Ragut, c’est du propre, votre conduite! Une femme mariée, c’est du joli!
--Ah çà! mais, est-ce que je vous ai chargée de me faire la morale? répondait Mme Asseler. Espèce de grosse dondon!
La bataille devint bientôt plus acharnée. La pudeur spéciale à mon sexe ne me permet pas de vous redire les épithètes renommées dont elles s’accablaient. La mère Ragut s’échauffait. Sa figure passait du rouge au violet. Elle ouvrait une bouche de soupirail et engluait la femme du pasteur d’invectives poisseuses. Parfois, elle se taisait: sans doute, elle fouillait dans ses souvenirs d’enfance et de jeunesse, elle récapitulait son ancien répertoire pour y découvrir la bonne grosse injure bien faisandée et, quand elle l’avait trouvée, vlan! elle la jetait à la face de l’autre! La petite dame Asseler restait plus calme: elle serrait les lèvres qu’elle n’entr’ouvrait que pour décocher quelque épithète envenimée: les mots sifflaient en s’échappant de sa bouche et allaient se planter comme une flèche dans les chairs de la plus dodue des Rosalies. Ses yeux flambaient dans sa figure, qui était devenue pâle de rage. Non, monsieur le curé, vous n’imagineriez jamais où la mère Ragut allait pêcher ses adjectifs! C’est à se tordre! C’est à se tordre!
--Allons, allons, dis-je, continuez. Vous m’intéressez, Savez-vous!
--Oh! oui, c’est à se tordre, reprit M. Octave. «Vieille sottisière, criait Mme Ragut, vieille poison, espèce d’hérétique, de schismatique.»--«Vieille proxénète!» répliquait la femme du pasteur de sa voix cinglante. Un moment, Mme Ragut brandit un parapluie au-dessus de la tête de Mme Asseler. Celle-ci bondit vers la grosse dondon et lui appliqua prestement une gifle sur chaque joue. Pif, paf! On entendit un bruit de chairs qui vibrent, comme quand je frappe sur la croupe de ma jument Manda.
--Et vous n’êtes pas intervenu! m’écriai-je. Vous ne vous êtes pas, comme un paladin, jeté entre les deux combattantes, pour les séparer?
--Moi! fit Octave, oh! non, par exemple! Je m’amusais bien trop! Je ne demandais qu’une chose, c’est que le duel continuât. Je les aurais plutôt même excitées à la lutte. Malheureusement, comme Mme Ragut s’apprêtait à répondre aux gifles par un coup de parapluie, Rigaud le maréchal et Maison l’épicier se sont interposés entre les combattantes et les ont empêchées de s’endommager. Moi, j’ai protesté! J’ai déclaré que j’étais partisan de la liberté de conscience et qu’on ne devait, sous aucun prétexte, empêcher les hommes, non plus que les femmes, de manifester leurs sentiments. Rigaud et Maison n’ont rien voulu entendre. Le maréchal a pris Mme Asseler par le bras et l’a reconduite jusqu’à la porte de sa maison. Je dois dire, du reste, que la femme du pasteur s’est laissé emmener sans trop faire d’embarras. Elle était déjà rentrée chez elle, que la mère Ragut lui envoyait encore ses épithètes: «Espèce d’hérétique, de schismatique!»
--Mais vous n’avez donc rien entendu, monsieur le curé?
--J’étais là, dans ma chambre, dis-je, à lire mon bréviaire: je ne me suis pas dérangé. J’ai bien entendu des cris qui partaient de la place. J’ai cru simplement qu’une vache s’était échappée de l’écurie et que nos gens la pourchassaient avec leurs clameurs habituelles: c’est là un phénomène qui n’est pas rare chez nous. Et Mme Ragut, qu’est-elle donc devenue?
--Je n’en sais, ma foi, rien. Je l’ai laissée qui déblatérait furieusement contre la «schismatique» devant les commères accourues, et qui déclarait avoir «une de ces soifs à boire la rivière avec les poissons!» Moi, je suis allé parler au père Cobichet qui se tenait sur le seuil de sa porte. Vous savez que notre apothicaire est beaucoup trop prudent, qu’il a bien trop peur de se compromettre pour regarder de près une dispute. Pensez donc! S’il allait être obligé de prendre parti!
A ce moment, trois coups précipités furent frappés à la porte de la pièce où nous nous trouvions. J’avais à peine eu le temps de dire: «Entrez», que déjà Prudence était dans la chambre. Elle apparut, la figure ensoleillée de joie. Le bonheur de venir me conter «du nouveau» la transportait. Le feu de sa prunelle disait l’allégresse qui la possédait. Je résolus d’user de la méthode préventive:
--Oh! fis-je, avant qu’elle eût ouvert la bouche, je vous remercie, Prudence. Je sais tout. M. Octave m’a conté l’aventure.
--C’est dommage, dit Prudence dépitée. Moi qui ai tout vu! C’est quand même abominable d’assister à de pareils _escandales_ dans notre pays! Ces créatures-là, c’est comme les champignons _venimeux_; elles ont beau se laver toute la journée dans des baignoires, elles ont beau se frotter les mains avec du vinaigre qui sent bon, c’est toujours de la poison... Allons, ajouta Prudence, en poussant un soupir de résignation, je vais aller étendre mon linge au jardin!
Comme M. Octave m’annonçait qu’il retournait à pied au château, je lui proposai de l’accompagner:
--Mais comment donc, enchanté! fit naturellement mon jeune ami.
Quand nous sortîmes du presbytère, il était près de cinq heures du soir. Sur la place, des groupes s’étaient formés qui commentaient l’événement. On rappelait les péripéties de la lutte, on répétait les aménités échangées: on était dans un grand ébaudissement. Quand nous passâmes devant le lavoir, il nous fut aisé de nous apercevoir que la nouvelle avait volé jusque-là. Le concile des lessiveuses était en rumeur, et les langues allaient plus vite que les battoirs. Nous prîmes, à travers champs, un sentier de traverse qui suit le cours de la Vireuse, et bientôt nous vîmes s’avancer vers nous le citoyen Chapougnot qui revenait, sans doute, d’une ferme voisine. Il était facile de voir, à sa démarche, qu’il avait fraternisé avec le vin des coteaux romenaisiens.
--Ah! monsieur Chapougnot, m’écriai-je, quand il fut vers nous, vous arriverez trop tard!
--Quoi donc? demanda Chapougnot... Quoi donc?
--Il y a, mon pauvre Chapougnot, dit M. Octave, que vous ne pourrez pas verbaliser! Trop tard! Du reste, consolez-vous, vous étiez désarmé: la loi ne défend que les combats de taureaux!
Le jeune homme fit un bref récit de la bataille.
--Ah! proféra le garde champêtre, ces choses-là n’arrivent que quand je n’y suis pas! Si j’avais été là! Hier, tenez, à la conférence, tout s’est passé selon la loi, mais j’étais là!... Ça ne fait rien, continua Chapougnot dont la langue était lourde, je n’aurais tout de même pas voulu faire des misères à la grosse femme!... Il me plaît à moi, son mari, l’ancien curé! Ah! en voilà, un curé comme je les aimerais! Il vous parle des femmes, de l’amour, de la liberté; il dit des sottises au pape, et moi, voyez-vous, quand j’entends dire du mal du pape, ça me fait autant plaisir que de boire une chopine!
--Et pourquoi donc, demandai-je, lui en voulez-vous tant, au pape?
--Pourquoi? pourquoi répondit Chapougnot... pourquoi? mais parce que c’est un homme comme un autre!
--Savez-vous, dis-je, qu’il est votre chef, cet homme-là, monsieur Chapougnot?
--Mon chef! mon chef! fit le garde champêtre redressant la tête et se frappant la poitrine du plat de sa main. Moi, je suis républicain!
--Je n’en doute pas, repartis-je, mais vous avez été baptisé. Vous êtes catholique, apostolique et romain.
--Je suis républicain, répéta Chapougnot.
--Soit! repris-je. Le pape n’en est pas moins votre roi, vous n’en êtes pas moins son sujet.
--Le pape un roi! clama le garde champêtre. Moi son sujet! Sujet de personne, monsieur! Sujet du pape! Ah! par exemple, elle est forte, celle-là! Sujet du pape! Mais je démissionne! Mais il faut que je lui envoie ma démission, à ce pape! Je vais lui écrire, et une lettre qui sera tapée!
--Oh! dit M. Octave, songez, mon vieux Chapougnot, que ce serait un timbre de cinq sous! C’est le prix d’une chopine. Et par-dessus le marché, le pape ne vous répondrait pas.
--Le pape ne me répondrait pas! fit Chapougnot. Il ne me répondrait pas! Mais alors, c’est un tyran!
--Vous êtes catholique, apostolique et romain, repris-je. Tous les jours, le pape prie pour vous, monsieur Chapougnot. Il n’y a pas de démission qui fasse. Vous êtes sujet du pape: vous mourrez sujet du pape.
--Mais je ne veux point de ça! je ne veux point de ça! s’écria Chapougnot dont l’indignation grandissait. C’est un homme comme un autre, nom d’un chien! Je vais lui écrire une de ces lettres qui sera tapée, je vous le dis, où je lui parlerai de Raspail et de la papesse Jeanne!
Tandis qu’il s’exprimait ainsi, le citoyen Chapougnot gesticulait avec véhémence. Il marchait à reculons, puis revenait sur ses pas, vers nous, pour protester encore, et recommençait, sans discontinuer, cette petite manœuvre. Tout à coup, ses jambes s’embarrassèrent l’une dans l’autre. On entendit un bruit sourd. La société, la morale, la loi, la puissance coercitive de la France gisaient devant nous. Nous nous précipitâmes, M. Octave et moi, vers Chapougnot étendu sur le chemin. Il cherchait à se dégager de sa blouse qui lui recouvrait entièrement la tête. M. Octave et moi, nous prîmes le garde champêtre chacun par un bras:
--Monsieur Chapougnot, lui disais-je, tandis que j’aidais à le soulever, ne racontez pas au _Café de la Lumière_ qu’un curé vient de vous relever! Je suis, voyez-vous, le bon Samaritain.
A ce mot, le garde champêtre redressa la tête:
--Un Samaritain! fit-il, ça ne m’étonne pas!... Moi, je suis républicain! ajouta-t-il en forme de protestation.
Chapougnot était confus. Quand nous l’eûmes remis debout, il esquissa un salut et s’éloigna en maugréant. Nous l’entendions qui tenait un soliloque:
«Oui, disait-il, je lui écrirai, à cet homme! Une lettre tapée! Une lettre tapée!... Un homme comme un autre... Raspail... La papesse Jeanne!»
Quand nous retournions la tête, nous pouvions apercevoir le garde champêtre dont les jambes décrivaient, dans le sentier, de capricieux méandres, tandis que le haut de son corps oscillait comme le balancier d’une horloge.
--Ah! ils sont frais, les amants de la République! s’écria M. Octave. Ils sont dignes de cette vieille...
--Oh! monsieur Octave, dis-je, je ne puis vous autoriser à mépriser ainsi, en ma présence, les institutions que la France s’est librement données!
--Allons, allons, fit le jeune homme, vous n’allez pas me faire croire que vous l’aimez, la République!
--Je suis républicain, monsieur Octave.
--Comme Chapougnot!
--Je suis républicain, puisque je suis curé sous le ciel de France. Les curés, monsieur Octave, ont joué à la République le bon tour de tomber tout à coup amoureux d’elle. Cela leur est venu en lisant un toast émis par le cardinal Lavigerie, à la fin d’un banquet. Il s’est rencontré des gens pour prétendre que nous n’embrassions la République que pour mieux l’étouffer: ce sont les mêmes qui nous reprochaient d’être collés aux partis déchus comme des moules à leur rocher. Mais ce que nous la gênons, la République, avec notre amour! Plus nous la gênons, plus nous l’aimons. Si, comme autrefois, quand elle était petite, devant que M. Gambetta l’eût épousée, la République faisait encore sa prière, elle pourrait, chaque jour, dire au Seigneur: «Mon Dieu, j’ai trop d’amis et qui m’aiment trop! Délivrez-moi de mes amis et envoyez-moi beaucoup d’ennemis. Surtout, Seigneur, et je vous en supplie, convertissez les curés qui sont devenus amoureux de mes charmes. J’ai pourtant fait ce que j’ai pu pour les dégoûter et maintenant encore... mais quand on aime! Secourez-moi, Seigneur. Délivrez-moi des curés, de vos curés, de mes curés: hélas! j’ai peur de finir par les aimer, tant ils m’ont rendu de services en se laissant si gentiment battre par moi! Des curés délivrez-moi, Seigneur, de leur amour préservez-moi, et, quand on ne me verra pas, je vous bénirai et je chanterai vos louanges dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il!»
--Vous m’avez l’air d’être, vous aussi, un républicain d’eau douce, monsieur le curé! dit M. Octave. Avouez que la République, que cette gueuse qui n’est pas parfumée du tout...
--Monsieur Octave, fis-je, il faut toujours parler avec révérence du gouvernement, parce que c’est le gouvernement. Ne me scandalisez pas, je vous en supplie. Du reste, la nuit tombe, je vais vous quitter. A bientôt, monsieur Octave!
--Bonsoir, monsieur le curé!
Nous nous séparâmes en nous serrant la main. Je rebroussai chemin et, après un quart d’heure de marche, j’arrivai à Romenay. Mon cheval s’était, quelques jours auparavant, blessé aux genoux, et je manquais de «réparateur». Aussi, en passant sur la place, j’entrai à la pharmacie Cobichet. L’apothicaire subtil était debout, derrière son comptoir aux deux côtés duquel il avait placé les bustes d’Hippocrate et de Galien, ces génies protecteurs de la droguerie. Avec l’extrémité recourbée d’une carte de visite, il prenait une pommade brune dans un mortier et en emplissait de petits pots. En m’apercevant, il enleva prestement la calotte de velours noir qui recouvrait son crâne chauve, et il m’accueillit avec de grandes démonstrations de respect et de sympathie. Je ne m’en étonnai point, car, je le savais, pendant la saison d’hiver, M. Cobichet était atteint de cléricalisme. Quand il m’eut remis le flacon d’ingrédient que je lui demandais, il me dit d’une voix grave et désolée:
--Vous avez appris, monsieur le curé, les événements de cet après-midi, quelles scènes scandaleuses ont eu pour théâtre la place de l’église? Ah! voilà les mauvais jours revenus! L’ère des guerres religieuses est ouverte de nouveau dans notre pays.
--Comment! m’écriai-je, vous appelez une «guerre religieuse» cette bataille de femmes! Vous considérez ce petit incident plutôt comique avec des lunettes trop grossissantes.
M. Cobichet s’empressa d’être de mon avis:
--C’est vrai, fit-il, histoire de femmes, et voilà tout! Du reste, le sieur Ragut et sa concubine partiront demain matin à la première heure. Le pays sera enfin purgé de leur présence. M. le maire qui sort d’ici m’en a donné l’assurance. Il les chasse. Ah! monsieur le curé, puisque j’ai l’honneur de vous voir ce soir, permettez-moi de vous renouveler mes félicitations. Vous l’avez haché, trituré, pulvérisé, le renégat... Vraiment, poursuivit M. Cobichet, le clergé catholique a le droit d’être fier de vous, et j’ajoute que vous pouvez être fier de lui, car que de vertu, que de science, que de talent dans ses rangs, et quel prestige il a gardé sur les masses!... A ce propos-là, monsieur le curé, je voudrais vous demander un petit service...
--Parlez, monsieur Cobichet.
--Eh bien, monsieur le curé, reprit l’apothicaire subtil, je suis inventeur de pilules.
--Mes félicitations, monsieur Cobichet! Quelles maladies guérissent-elles? Tous les maux connus, comme il convient, mais lesquels, plus spécialement?
--Ce sont, dit le pharmacien, des pilules contre l’obésité! L’obésité, monsieur le curé, est une infirmité redoutable. A notre époque, elle fait de terribles ravages parmi ces générations stagnantes qui s’alourdissent dans les professions sédentaires et ne dépensent plus ces trésors d’activité physique que la nature a déposés en elles. Il faut lutter contre le fléau de l’obésité, si l’on ne veut pas voir la race frappée de stérilité courir à une dégénérescence fatale. L’obésité, monsieur le curé, prédispose les individus et, par conséquent les peuples.
Je m’aperçus que M. Cobichet offrait à ma candeur surprise les phrases de son prospectus: je crus prudent de l’interrompre:
--Mais, dis-je, je ne puis vous être utile en rien, pour vos pilules!
--Pardon, monsieur le curé: la fortune de mes pilules dépend de vous. Votre réponse sera pour mon invention un arrêt de vie ou de mort.
--Je demeure stupide, monsieur Cobichet.
--Vous allez comprendre, monsieur le curé. Je voudrais que vous écrivissiez une lettre où vous attesteriez, avec votre éloquence ordinaire, l’efficacité de mes pilules «antiadipeuses». Je vous demanderai aussi l’autorisation de reproduire votre photographie sur mes prospectus et sur mes brochures.
--Par ma foi! m’écriai-je en riant, vous avez la plaisanterie subtile! Je ne vous savais pas aussi facétieux!
M. Cobichet, pharmacien de première classe, me regarda avec étonnement.
--Mais, monsieur le curé, fit-il toujours grave, je ne plaisante pas! Je ne plaisante jamais quand il s’agit des choses de ma profession. Dans tous les prospectus qui célèbrent les vertus d’un médicament, qui prônent une spécialité, on trouve, à foison, des lettres reconnaissantes et enthousiastes signées par des ecclésiastiques. Et il faut le reconnaître: les malades, même s’ils sont impies, achètent volontiers un remède dont l’efficacité est attestée par MM. les curés. Et songez qu’il s’agirait d’un remède contre l’obésité! C’est une infirmité qui afflige de préférence les personnes pieuses, et comme cela s’explique! Elles domptent leurs mauvais instincts, elles réfrènent leurs passions, elles vivent dans la paix du cœur et de la conscience. La vertu les conserve et les entretient en corpulence, de sorte, pour elles, qu’un bien se métamorphose en un mal, en une infirmité.
--En un mot, M. Cobichet, vous voulez travailler à l’amaigrissement du clergé catholique?
--Ah! monsieur le curé, reprit l’apothicaire subtil, une attestation de vous vaudrait pour moi plus qu’un trésor!
--Mais enfin, je n’ai jamais pris une seule de vos pilules et je vous jure que je n’en absorberai jamais! Je ne puis pas me porter garant de leur vertu!
M. Cobichet fut quelque temps sans paraître comprendre ce que je lui disais: silencieux, il me regardait.
--Oh! dit-il enfin, quand on est dans le commerce, on n’y regarde pas d’aussi près! Si vous croyez que mes confrères...
--Oui, mais ma photographie, pourquoi?
--Monsieur le curé, fit le pharmacien, c’est bien simple, à la première page de mes prospectus, je placerais votre portrait avec cette inscription: «Avant le traitement par les pilules antiadipeuses de Cobichet.» A la seconde page, je reproduirais--si je suis autorisé à le faire, et je l’espère--la photographie de M. le curé de Tremblaye qui a votre âge, votre taille, vos yeux, votre bouche, votre air.
--Le malheureux!
--Mais qui est sec, et presque décharné. Sous ce portrait, j’écrirais: «Après le traitement. Si l’on veut maigrir, s’adresser à Jean Cobichet, pharmacien de première classe, place de l’Église, à Romenay.» Comprenez-vous, monsieur le curé?
Tandis qu’il me découvrait ainsi ses ambitions les plus secrètes et que son âme artificieuse se révélait à moi, dans sa nudité, un sourire vint égayer la face grave de M. Cobichet. Quand il dit: «Comprenez-vous, monsieur le curé?» une petite flamme de convoitise brilla dans ses yeux gris clair.
Je fis mine de réfléchir, de me consulter, et, pendant qu’il attendait mon verdict, l’apothicaire subtil caressait de la main sa barbe qu’il avait longue et presque blanche.
--Mais pourquoi, dis-je, puisque vous désirez avoir les attestations d’hommes consacrés à la religion, pourquoi ne vous adressez-vous pas au clergé protestant? Nous sommes des isolés, nous. Les pasteurs ont une épouse, des enfants, une parenté mieux fournie que la nôtre: plusieurs personnes de leur famille peuvent désirer maigrir. C’est le salut qui leur apparaîtra avec vos pilules. Pourquoi, par exemple, ne demandez-vous pas une lettre à M. Asseler, le pasteur de Romenay?
--M. Asseler! s’écria le pharmacien avec une vivacité singulière, M. Asseler! jamais! jamais! Je ne voudrais point mettre mon invention sous le patronage d’un homme que sa femme couvre de ridicule! Après le scandale de cet après-midi surtout! oh! non! jamais! jamais! Quel prestige voulez-vous que M. Asseler garde auprès des masses? Les protestants sont indignés. Mais quand on a une femme comme celle-là, on la chasse! M. Asseler est vraiment trop faible: il finira par perdre toute considération. Enfin, monsieur le curé, voulez-vous, par esprit de charité, vous associer au succès de mes pilules?
--Monsieur Cobichet, dis-je, je me vois forcé, avec un immense regret, de vous refuser la faveur insigne que vous me demandez. Je suis bien capable d’en être malheureux toute ma vie. Je m’enfuis pour ne pas augmenter votre chagrin en vous donnant le spectacle de ma tristesse.
Sur ces mots, je saluai M. Cobichet et, sans lui donner le temps de mesurer toute son infortune, je quittai la pharmacie. En me dirigeant vers le presbytère, je me disais: «Il faut vraiment que le prestige de M. Asseler soit bien amoindri, que son influence soit peu redoutée! M. Cobichet, le plus circonspect des apothicaires, M. Cobichet, qui semble peser tous ses mots dans sa balance de précision, ne craint pas maintenant de faire entendre des paroles de blâme et de traiter le pasteur en puissance négligeable. Ah! les femmes! les femmes! Et cet imbécile de Ragut qui voudrait nous empêtrer dans leurs lacets! Merci bien!»
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