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En ce temps-là, M. Claude Ragut, «ci-devant prêtre», s’en allait à travers la France, prêchant le mariage universel et célébrant, par des harangues, dans les villes et les bourgades «les saintes ivresses de l’amour». Il s’était illustré dans ce labeur. Les gazettes claironnaient son nom, mais sa célébrité avait d’âcres relents: le ci-devant était entré dans la gloire par l’escalier de service. Je le connaissais, ce Ragut: trente ans auparavant, nous avions été condisciples au grand séminaire. Ordonné prêtre le même jour que moi, il avait traversé, comme vicaire ou curé, plusieurs paroisses du diocèse, et, maintes fois, il m’avait été donné de me rencontrer avec lui. Il se croyait né pour l’éloquence et encombrait le département de ses prétentions oratoires. Par charité, on l’invitait à prêcher et il débitait, d’une voix de _Requiem_, des sermons veules, enflés de vide, qui étaient le triomphe du style désossé. A cette époque, son œil fouillait dans la vie pour y chercher aventure et polissonnait déjà: sous le tricorne et dans les six aunes de drap noir, Ragut déjà sentait le roussi. Il inquiétait ses confrères plus par l’indépendance des convoitises qu’on lui devinait que par celle de ses idées. Les idées! Ragut n’en avait cure, ne se sentant aucun attrait pour des entités incorporelles et suprasensibles. Un beau matin, il s’était aperçu que l’Église ne s’harmonisait plus avec «les aspirations de la société moderne»; aussitôt, il avait pris femme. Il était à la tête d’une vaste épouse haute en chair, sur le compte de qui couraient des histoires plaisantes et qui accompagnait le ci-devant dans ses courses apostoliques.
Avant de posséder un mari qui échappât au renouvellement, comme tous ceux qu’elle avait eus jusqu’alors, Mme Ragut dirigeait, au chef-lieu du département, un restaurant-brasserie, une façon de café de joie où les jeunes gens de la ville et les soldats qui y casernaient venaient boire des bocks et se divertir. On appelait alors Mme Ragut «Mme Rosalie», ou, plus intimement, «la grosse Rosalie». Si j’en crois M. Octave Ferrandière, mon ordinaire pourvoyeur de «choses vues», qui m’a, encore une fois, documenté, Mme Rosalie, en son café, se tenait assise, au comptoir, sur une chaise haute d’où elle débordait à droite et à gauche et distribuait ses sourires aux clients qui entraient et sortaient. Le prix des consommations n’en était pas augmenté: les sourires restaient gratuits chez Mme Rosalie. Le restaurant-brasserie était situé à trois cents mètres, à peine, de la gare, dans un faubourg. Un jour, en descendant du train, l’abbé Ragut y entra. Déjà, à ce moment-là, les «aspirations de la société moderne» commençaient à lui apparaître et à le troubler. Dès qu’il aperçut, dans l’encadrement des piles de soucoupes et de bocaux, Mme Rosalie, l’abbé Ragut reçut un choc. Les aspirations de la société moderne, encore vagues et embrumées dans son esprit, se révélaient à lui sous une forme très nette et très imposante. Elles sortaient du rêve, du brouillard de ses méditations, et les voilà qui prenaient des épaules, une face lumineuse à force d’être rouge, des yeux doux de ruminant. Tandis qu’il s’abandonnait aux joies de l’extase, une grande vérité l’illumina, tel un éclair: «L’Église, qu’il servait depuis vingt ans, n’était qu’un réceptacle de basses superstitions et ne comprenait rien de rien aux «besoins» de la société moderne.» L’abbé Ragut s’approcha du comptoir où la dame trônait dans sa splendeur adipeuse. Il lui tint un discours qui lui valut une victoire: bientôt, il put entrer en ami, en maître dans le cœur si hospitalier de Rosalie. L’abbé Ragut envoya sa défroque au tailleur pour qu’il y coupât un habit laïc et, deux mois après, il paraissait devant M. le maire pour jurer d’être fidèle à la dame Rosalie, jusqu’à son dernier souffle, inclusivement! Le lendemain, il s’assit au comptoir à côté de son épouse. Cohue de clients: les gens affluaient qui voulaient «voir». On augmenta le prix des bocks. Il y eut, pendant un mois, une hausse sur les sourires de Mme Rosalie devenue femme de prêtre, mais la vogue tomba et le prix des bocks fléchit au-dessous du pair. Les clients, réduits à boire la bière et les sourires gras de la Rosalie qui maintenant avait un maître ombrageux, ne vinrent plus. La faillite entr’ouvrait la porte de la maison: la détresse allait se montrer et le ci-devant chérissait les bons cigares et son épouse aimait les repas fins! Ragut se tourna vers l’Éloquence. Il quitta la limonade et s’établit orateur. Depuis cette époque, afin que sa femme pût se pourlécher, il diffamait l’Église, et plus il la diffamait, plus les lippées de la Rosalie étaient savoureuses, plus ses cigares à lui étaient exquis. Il vagabondait d’un bout de la France à l’autre et faisait des «conférences» dans les villes et les villages, quand un groupe de citoyens l’y conviait. Il travaillait sur commande. Au moindre signe, et pour un pauvre salaire qui, souvent, ne dépassait pas trente deniers, il accourait où on l’appelait, traînant avec lui son éloquence et ses accessoires: là, il proclamait, de sa voix prêcheuse d’ancien sermonnier, que le célibat ecclésiastique est un «crime social». La Rosalie le suivait partout et lui versait l’inspiration. Jamais la Muse de l’Éloquence ne s’était incarnée en des formes plus copieuses, avec d’aussi somptueux appas. Tel était le couple oratoire que la vengeance de M. Thury appelait à Romenay.
Un matin, en sortant de l’église où je venais de dire ma messe, mes yeux furent attirés par de grandes affiches rouges qui s’étalaient sur les murs de la mairie et de plusieurs autres maisons. Je m’approchai et je lus:
Aujourd’hui, 15 décembre 1895, à 8 heures du soir, DANS LA GRANDE SALLE DU CAFÉ DE la Lumière, LE CITOYEN CLAUDE RAGUT, ex-prêtre, Fera une conférence sur le sujet suivant: «Le célibat est un crime. Le prêtre est un être antinaturel, antisocial; le prêtre est un monstre.» La citoyenne Ragut assistera à la conférence et prendra la parole. Les enfants au-dessous de quinze ans ne seront pas admis. L’entrée est gratuite.
Vive la liberté de conscience!
«Le programme est alléchant, me disais-je, tandis que je me dirigeais vers le presbytère: il est plus d’un Romenaisien que la curiosité et la gratuité conduiront à la conférence: «L’entrée est gratuite»; cette phrase les séduira entre toutes les autres. Le Ragut pourra donc, à son aise, abuser de leur grande naïveté! Les malheureux auront toutes les peines du monde à tenir leur bon sens à l’abri, au milieu de cette giboulée d’inepties qui va s’abattre sur eux. Eh bien, j’irai, moi, et je lui répondrai, s’il y a lieu, à ce défroqué! Comment! je resterais chez moi, les pieds au feu, à deviser avec l’abbé Rosette, ou à découper un numéro d’une revue, tandis qu’à deux cents mètres de moi, le citoyen Ragut s’évertuera à prouver à mes paroissiens que je suis un être «antinaturel, antisocial, un monstre»! Et personne ne se lèvera pour lui mettre le nez dans son discours! Eh bien, c’est à moi de parler et je parlerai!»
Pendant l’après-midi, la réflexion ne fit que m’affermir dans mon dessein et le soir, à l’heure qu’indiquait l’affiche, sans rien dire à l’abbé Rosette, je me dirigeai seul vers le _Café de la Lumière_. Un peu ému, je pénétrai dans la grande salle par une porte qui se trouvait dans le fond. Une odeur mixte de tabac et d’humanité flottait dans cette pièce: autant qu’on peut juger, par les narines, du nombre d’êtres réunis dans un local, j’estimai que les Romenaisiens entassés là étaient trois cents environ. Presque tous se tenaient debout. Ceux qui se trouvaient aux derniers rangs furent les seuls qui s’aperçurent, tout d’abord, de ma présence. Je les vis s’agiter, se retourner vers moi, chuchoter entre eux, et bientôt ces mots prononcés à voix basse: «Le curé! le curé!» coururent à travers les rangs. Ah! on ne songeait guère à moi pour «rehausser de ma présence l’éclat de la cérémonie», comme dit le journal de la préfecture quand il parle des amis du gouvernement. Tout à coup, une grosse voix commanda: «Asseyez-vous, citoyens!» Les Romenaisiens prirent place, qui sur des chaises, qui sur des bancs, qui sur des tables. Je ne réussis pas à me caser et je me voyais condamné à rester debout. Heureusement, M. Cobichet veillait. Il mit à profit le moment de brouhaha qu’occasionnèrent les citoyens en s’asseyant pour commettre une bonne action, avec toute la prudence désirable. Il s’assura que personne ne le regardait et, roulant de droite et de gauche des yeux inquiets, il approcha de moi une chaise et fit un léger salut. Ah! comme je m’expliquais l’acte charitable de M. Cobichet! Il désirait me bien faire comprendre que s’il assistait à cette réunion où on allait tomber le cléricalisme, c’était par esprit de conciliation, pour ne désobliger personne: M. Cobichet voulait me dire aussi, par là, qu’il n’approuvait point les manœuvres de mes ennemis, tout en ne les désapprouvant pas. Quand je fus assis sur ma chaise, il me fut donné de contempler le plus réjouissant spectacle qu’un curé ait jamais vu. Les Romenaisiens me tournaient le dos: je ne me fatiguai point les méninges à deviner quels étaient les propriétaires de toutes ces épaules alignées devant moi. Mes yeux se fixaient sur l’estrade--une estrade faite de planches posées sur des tonneaux vides--et mon attention se concentrait sur les personnages qu’elle portait. Une hideuse lampe au pétrole était suspendue au-dessus de leurs têtes et versait sur eux une lumière vague et qui tremblait. Le citoyen Raisin, cordonnier, présidait; il avait pour assesseurs le citoyen Martin, charron, et le citoyen Mottard, cultivateur. Quand un homme en domine d’autres, ne serait-ce que de la hauteur d’un tonneau, il se croit obligé de chasser le naturel pour prendre des airs d’apparat. Ces braves gens se composaient les attitudes importantes, les poses détachées qu’ils avaient pu observer chez les juges du tribunal. (Plusieurs fois, ces paroissiens avaient eu l’honneur d’être présentés aux magistrats qui les avaient priés de comparaître pour braconnage, coups et blessures et diffamation.) A gauche du bureau, sur l’estrade, et devant une petite table, s’était posé le ménage Ragut. Je n’avais pas vu mon ancien confrère depuis son mariage. Je dus reconnaître que, pour avoir quitté la robe, Ragut n’avait point perdu «l’air prêtre». Je n’en fus pas surpris. Un défroqué sent toujours le froc, comme le vin qui a séjourné dans une outre de cuir fleure toujours le cuir. Que dans la cohue de la vie, il s’emploie, par tous les artifices, à ressembler aux autres hommes--c’est son rêve le plus obsédant--il se dénonce lui-même, et si on le croise dans la rue, on se retourne, quand il est passé, pour, voir, sur sa tête, la place où fut la tonsure. Moi qui vous parle, je reconnaîtrai entre mille hommes le prêtre défroqué rien qu’à son air, rien qu’à son geste qui s’arrondit en bénédiction, rien qu’à l’odeur de ses paroles. Ragut baissait à demi les yeux qui regardaient en dedans: il penchait la tête sur l’épaule, à tout instant détirait son pantalon, le ramenait de droite à gauche, de gauche à droite, sur ses genoux, avec ce geste familier aux ecclésiastiques qui, lorsqu’ils sont assis, rassemblent, entre leurs tibias, les plis de leur soutane. La figure du citoyen n’était plus glabre comme autrefois. Il avait laissé croître toute sa barbe, et quelle barbe! Pour se venger d’avoir été contenue pendant trente ans, elle poussait drue et droite, soyeuse à l’égal de la brosse de chiendent que Prudence emploie à nettoyer le carreau de sa cuisine. «Pourquoi donc, me disais-je, l’ex-abbé Ragut ne fauche-t-il point, ou au moins ne sarcle-t-il pas ce champ de baliveaux? Pourquoi Mme Rosalie ne lui chuchote-t-elle pas ce conseil, elle qui doit avoir tant de visages mâles dans ses souvenirs, qui a pu par comparaison se faire une esthétique?» Ah! Mme Rosalie! je voudrais vous la montrer siégeant sur le tréteau, à la droite de son époux! M. Octave ne m’avait point abusé quand il me l’avait décrite: c’était une agglomération, un amas. Je me rappelai la phrase biblique _Mons pinguis_, «montagne grasse», et je ne pus pas ne pas sourire. Je le sais, je n’ai point le droit de railler les personnes à qui la guenille humaine est lourde à porter, mais comparé à la dame Ragut, je suis un papillon.
--Il peut se vanter d’avoir une femme «conséquente»! dit un de mes voisins.
--Mais regarde donc sa colombe! fit un autre.
On attendait, pour ouvrir la séance, que M. le maire fût arrivé et, pendant dix minutes, je pus, tout à loisir, contempler la masse imposante du _Mons pinguis_ qui se dressait à l’horizon de la salle, dans le brouillard des pipes, et qui portait, à sa cime, une forêt touffue, blonde comme les écheveaux de lin que les douairières de Romenay filent sur leurs quenouilles: c’était la chevelure de Mme Ragut. Les assistants, las, sans doute, d’admirer le paysage, donnaient des signes d’impatience; ils commençaient à murmurer et à rouler leurs sabots sur le parquet. Enfin, M. le maire parut à l’entrée de la salle. Il marchait avec lenteur en s’appuyant sur une canne: il alla prendre place, sur une chaise, au pied de l’estrade. Dès qu’il fut assis, le cordonnier-président qui, au temps de sa jeunesse, avait assisté, à Paris, à des conférences politiques, proféra d’une voix sourde:
--La parole est au citoyen Ragut.
Le défroqué surgit, se moucha, toussa, en se mettant une main devant la bouche, et entra dans son exorde. Sans doute, avait-il tenté de laïciser sa voix, mais il ne parut pas qu’il y eût réussi. On eût dit qu’un _oremus_ lui était resté dans la gorge et allait l’étrangler. Ses intonations, ses pauses, ses chutes de ton étaient d’un prédicateur et d’un homme qui a psalmodié pendant trente ans. Son style portait le froc et la tonsure, encore que le citoyen s’employât à lui donner des allures de sans-culotte. Ragut prêchait sans le savoir, comme l’autre faisait de la prose. C’est encore là un des stigmates de «l’évadé». Que dans ses discours et ses écrits, il se revête de cynisme et qu’il insulte ce qu’il adora, qu’il se badigeonne de philosophie aux couleurs du jour pour se donner l’aspect d’un «penseur», toujours, sous l’homme nouveau, le prêtre suinte. Ce n’est pas qu’il dédaignât la phraséologie et les tirades imprécatoires des _meetings_ de banlieue ni qu’il n’agitât le tintamarre oratoire des clubs de quatre-vingt-treize, mais son éloquence poussive renâclait au milieu d’une période et refusait d’aller plus outre. Ragut, alors, nous apparaissait égaré et comme abasourdi par ses propres phrases. Vous pensez bien que je ne veux point vous rapporter ici son discours! Ragut fut sombre et il abusa du droit d’être inepte. Il nous conta que le célibat était une «insulte aux saintes lois de la nature, aux saintes lois de la morale, aux saintes lois de l’hygiène, aux saintes lois qui président à la reproduction des espèces, aux aspirations de la société moderne (je m’y attendais), que ceux-là commettaient délibérément «un crime social qui avaient l’effronterie de s’y vouer». Les habitués du _Café de la Lumière_, entendant ces choses, hennissaient de joie. Ragut éclaboussa d’un jet de fiel--le fiel épais du défroqué--la très pure figure de Léon XIII: l’écœurement me prit de voir ce prêtre injurier ce pape dont l’intelligence si hospitalière accueille si noblement les nobles idées, le frêle vieillard qui porte, sur ses épaules, le poids de dix-neuf siècles d’histoire, qui parle, qui écrit, qui gouverne, toujours si jeune, si vivant, si occupé qu’il ne trouve pas le temps pour mourir. Ragut affirma que la «monstrueuse» coutume du célibat était d’importation païenne, qu’elle venait des prêtres d’Ébactane, de Persépolis, de Memphis, de Babylone, et que le mystérieux Orient avait paré de poésie cette institution barbare, avant de la transmettre à l’Occident. Tandis qu’il égrenait sur nous les noms prestigieux des villes fameuses qui furent autrefois, les clients de _la Lumière_ s’entre-regardaient. Ahuris, comprenant qu’ils ne comprenaient pas, ils admirèrent et ils applaudirent. Mme Ragut, frappant, avec frénésie, ses mains potelées l’une contre l’autre, soutenait l’enthousiasme. Le ci-devant revint à son idée du début: le célibat est un «crime social», et je songeai au chien de l’Écriture qui retourne où vous savez et qui dégoûte les moins délicats. Ragut lâcha sur nous ses «arguments». Pauvres arguments qui s’avançaient en titubant comme le sieur Chapougnot le soir du 14 juillet! Enfin, à des signes qu’il m’est aisé de discerner chez les prédicateurs, je vis que le moment de la péroraison approchait. C’est ainsi que le citoyen Ragut, quand il travaillait dans la «superstition», devait se préparer à souhaiter à ses auditeurs «la vie éternelle». Il fallait l’entendre s’écrier dans la grande salle du _Café de la Lumière_:
«Oui, citoyens, c’est au nom de la liberté que nous revendiquons, pour les prêtres, pour les infortunés que des parents imbéciles condamnent à l’enfer du sacerdoce, le droit d’être hommes, d’avoir une épouse et des enfants, le droit d’aimer et d’être aimés! Et pourquoi les prêtres ne boiraient-ils pas à la coupe des joies terrestres? Pourquoi ne pourraient-ils suivre le doux penchant de leur cœur, reposer leur tête sur le sein d’une épouse chérie? Ne sont-ils donc pas des hommes comme vous? Rome s’y oppose avec une rage infernale. Rome, c’est une pieuvre gigantesque qui enserre dans ses griffes (les griffes d’une pieuvre, ô Ragut!), pour l’étouffer, la liberté humaine. Il faut abattre la superbe et l’insolence de Rome: il faut rappeler à la pudeur le successeur de Pierre qui flaire le vent, là-bas, sur la montagne du Vatican, et qui voudrait lancer sa barque sur la mer orageuse de la démocratie! Le voilà, l’éternel ennemi de la liberté! Je le dénonce. Si vous n’organisez pas la lutte contre lui, vous commettrez une faute grave contre l’humanité, contre la liberté. Ah! c’est que vous êtes, citoyens, les prêtres de l’humanité. (_Bourrasque d’applaudissements dans le clan de M. le maire._) Vous êtes les soldats de la liberté, vous êtes les fils des géants de la grande Révolution. Glorifiez l’humanité, défendez la liberté. Elle se tourne suppliante vers vous, la liberté, et elle vous dit: «Sauvez-moi, je vais périr.» Et elle périra si vous ne vainquez ses ennemis. Elle périra... non, citoyens, je blasphème! La liberté ne peut périr! Les ouvriers d’iniquité, les suppôts de Loyola assis dans leurs chaires de pestilence, veulent l’exterminer, mais elle a les promesses de l’avenir, et les puissances du mal ne prévaudront pas contre elle. Pourtant, ce serait un crime de s’illusionner! Dans les temps malheureux que nous traversons, la Liberté est dédaignée: elle n’a plus autour d’elle une cohorte d’amants enflammés! (_Nouveau tonnerre._) Ah! où sont les jours de l’immortelle Révolution? Où sont les jours de la révolution de 1848? En ce temps-là, sur toutes les places publiques de toutes nos villes et de tous nos villages, les arbres de la liberté étendaient leurs verts rameaux et les oiseaux du ciel y venaient chanter un hymne à la Nature. Aujourd’hui, combien de villes en France, combien de villages ont planté sur leur forum l’arbre sacré de la liberté à l’ombre duquel les époux devraient communier dans l’amour et les pères bénir leurs enfants? Même ici, dans cette ville de Romenay qui a élu pour la régir un vrai républicain, un maire selon le cœur de la démocratie, (_Tous les yeux, sans en excepter une seule paire, se braquèrent sur M. Thury._) combien êtes-vous qui vénériez la sainte liberté? Ah! je vous en conjure, ne regardez pas la paille qui est dans l’œil de votre prochain, mais rentrez en vous-mêmes et, devant le tribunal de votre conscience, demandez-vous si vous rendez à la liberté le culte qui lui est dû! Oui, êtes-vous prêts à mourir pour elle? Sommes-nous prêts? Hélas! hélas! Ah! humilions-nous, humilions-nous! (_Applaudissements._) Eh bien, puisque les communes de France ne veulent plus honorer publiquement la liberté, il faut, citoyens, lui dresser un autel dans votre cœur. Tout homme porte en soi un arbre de la liberté!
--Et les femmes! les femmes! s’écria précipitamment le garde champêtre Chapougnot qui est un féministe de la première heure. Tous les partis, cette fois, «communièrent» dans le rire. La salle entière s’esclaffa. Les «mauvais électeurs» trépignaient de joie. Au milieu de cette bourrasque de gaieté, le citoyen Ragut s’égara et il nous laissa là avec notre arbre planté dans le cœur.
--Oui, reprit-il, bondissant par-dessus les transitions, les prêtres seraient les premiers à nous rendre grâces, à nous bénir, si nous les délivrions du célibat. Ah! s’ils pouvaient parler! S’ils pouvaient venir étaler devant nous leurs tortures, comme saint Jérôme qui, au souvenir des délices de Rome, se roulait par terre et grelottait de peur, parce qu’il ne pouvait chasser l’obsession! N’est-ce pas monstrueux d’imposer aux hommes de tels tourments cent ans après la grande Révolution? Il faut que ce scandale cesse: tous ici, jurons de travailler à l’extermination du célibat clérical dans les siècles des siècles! Oui, arrière ces célibataires orgueilleux, enflés de leur chasteté. La chasteté, qu’est-ce que c’est que ça? Dans la société de demain, la chasteté sera traitée comme un crime, comme le plus grand des crimes. Reprenant la tradition, hélas! interrompue de la grande Révolution, la société de demain glorifiera les filles-mères; elle réhabilitera le libre amour, cette victime de notre monde hypocrite. Toutes les filles--et n’ont-elles pas été créées pour cela!--donneront des citoyens à la patrie et convieront généreusement le peuple aux franches agapes de l’amour. Celles qui s’illustreront par leur vertu, c’est-à-dire par leur beauté,--car la vertu ce sera la beauté,--(_Grognements d’enthousiasme._) seront saluées comme les déesses de l’Amour, les déesses des temps nouveaux. Le peuple, comme il fit autrefois pour Vénus, élèvera des autels à ces divines prostituées; oui, citoyens, des autels!
--Oui, des hôtels meublés! lança une voix que je reconnus aussitôt pour être celle de M. Octave Ferrandière.
Ce jeu de mot était trop subtil encore pour qu’il fût senti de l’auditoire: il n’éveilla que quelques rires. Il faut, à mes Romenaisiens, pour les remuer, des décharges de grosse artillerie.
Ragut reprit sans désemparer:
«Dans la société de demain, plus de femmes vierges: plus de ces hommes qui veulent s’élever au-dessus de l’humanité, aller contre les saintes lois de la nature. La nature a donné la force à l’homme, la beauté et la faiblesse à la femme (le citoyen Ragut regarda son épouse), pour que cette force protège cette grâce et cette faiblesse. Ah! je la salue, la cité d’amour, la cité de l’avenir où nous nous embrasserons sur les ruines des superstitions gothiques, où nous serons réunis dans la liberté, dans la justice, dans les saintes ivresses de l’amour que je vous souhaite à tous!
--Ainsi soit-il! fit un citoyen loustic que je crois être le garde particulier de M. de la Villegéneray.
Les deux partis, les «bons» et les «mauvais» électeurs, manifestèrent bruyamment leurs impressions, les premiers par des applaudissements exaspérés, les autres par des ricanements et des huées, des trépignements. Le silence se fit soudain. Mme Ragut venait de se lever de son siège et se précipitait vers son mari qui se reculait un peu pour recevoir le choc. Elle déposa deux baisers retentissants sur les joues hérissées du citoyen et, aussitôt, on l’entendit qui s’écriait:
--Et dire, Claude, qu’il y a des gens qui t’insultent dans les journaux! Si seulement ils t’avaient entendu! Oh! les misérables! les misérables!
Et Mme Ragut montra le poing à des ennemis invisibles. A en juger par la crispation de sa figure, ils devaient être nombreux et bien méchants, les ennemis de Claude!
Pour la seconde fois, tous les partis «communièrent» dans la joie. Les rires crépitèrent sur tous les points de la salle. Après quelques minutes, j’estimai, pour ma part, qu’on s’était assez diverti; je criai du fond de la salle, d’une voix décidée:
--Je demande la parole!
Toutes les têtes se retournèrent à la fois vers moi. Les membres du bureau avaient des mines effarées: ils chuchotaient entre eux. Évidemment, ils délibéraient, se demandant quel sort faire à ma demande. Le président se pencha vers le maire pour le consulter, mais celui-ci refusa de donner un ordre. Enfin, le cordonnier-président prit une résolution:
--La parole, dit-il, est au citoyen-curé.
Je m’avançai vers l’estrade et m’y plaçai du côté opposé au ménage Ragut. Au moment où, me tournant vers les assistants, j’allais ouvrir la bouche, une voix s’éleva et, sur un ton de patenôtre, dit à mon adresse:
--Au nom du Père et du Fils et du...
Je ne laissai pas à ce dévot interrupteur le temps d’achever la phrase:
--Halte-là! m’écriai-je. Je supplie le pieux citoyen de ne point déranger le Saint-Esprit. Il est toujours imprudent d’inviter ceux qui ne sont jamais venus chez vous.
Oh! ce n’était point là de la fleur d’ironie, j’ose en convenir, mais aussi je ne parlais pas devant messieurs de l’Académie. Ils furent assez nombreux les Romenaisiens qui goûtèrent cette grosse raillerie: leur rude figure hâlée par la brise des champs s’épanouit dans un large rire. L’interrupteur paraissait confus: les «mauvais» électeurs le conspuèrent.
Les «bons» électeurs ne manifestaient point leurs sentiments. J’avoue que je me méfiais un peu de leur apparente neutralité: J’avais quelque idée qu’elle ne devait point se prolonger. Je débutai ainsi[1]:
[1] Je donne mon «discours» tel à peu près que je l’ai prononcé et que je l’ai écrit, après l’avoir prononcé. Les interruptions dont il fut salué, je les omets pour la plupart. Comment voulez-vous que je reproduise ici le chant de l’âne, du porc, du cheval et de la vache qui, au début, me servit d’accompagnement?
«Citoyens,
«Quand ils veulent savoir si un homme parfume ses discours de sincérité et de vérité ou s’il est, au contraire, ce qu’aucune puissance terrestre ne peut m’empêcher d’appeler un «blagueur», les gens de mon village vont regarder, par-dessus la haie, les citrouilles de son jardin. Si elles sont grosses, l’homme est jugé, il est condamné, car, disent-ils, les plus grosses citrouilles poussent chez les plus grands «blagueurs»: vous les tueriez plutôt que de les en faire démordre! Je ne connais pas le potager du citoyen Ragut, mais j’affirme que ses citrouilles sont belles, j’affirme qu’elles s’enflent jusqu’au prodige. Allons, citoyens, regardez-moi bien!
--A bas la calotte! cria un auditeur.
Ce fut le signal peut-être attendu. Les «bons» électeurs que jusqu’à ce moment la surprise de ma brusque intervention, la curiosité de ce que j’allais dire, avaient tenus dans un silence relatif, commencèrent à me lapider d’apostrophes.
--A bas la calotte! A bas le goupillon! Gros farceur! Assez d’_oremus_! Rendez l’argent! On te fera rendre ta graisse!
Des insultes lourdes d’ineptie tombaient sur moi en avalanche. Des plaisanteries ramassées dans le lieu innommable, et toutes fétides encore de leur séjour, venaient m’éclabousser. J’avais, devant moi, cent bouches béantes par où se vidait la mémoire infecte de cent individus. La présence de M. Thury actionnait leur courage. Impassible et grave sur sa chaise, il lui répugnait de s’associer aux exploits de ses clients, mais il ne voulait point entraver leur élan. M. le maire se lavait les mains dans la cuvette de Pilate. L’ex-confrère Ragut semblait ne rien voir et ne rien entendre. Il regardait en dedans. La tête penchée sur l’épaule droite, il détirait son pantalon sur les genoux et, toujours du même geste, ramassait entre ses jambes la soutane absente, _more clericorum_. Un sourire béat errait sur l’immensité des joues de sa noble épouse. L’ouragan continuait, redoublait de violence. Il y avait, comme pendant les tempêtes, des accalmies d’une seconde, puis la rafale d’injures reprenait:
--Citoyens, criait le cordonnier-président, fermez vos... bouches. Faudrait pourtant laisser parler le monde!
J’essayai d’élever la voix:
--Citoyens!... Citoyens, je proteste!...
Mes «citoyens», mes efforts de voix étaient aussitôt submergés sous les huées furieuses. Les «mauvais» électeurs, les ennemis de M. le maire, tentaient bien de riposter et de me défendre, mais, hélas! c’étaient, pour la plupart, des bourgeois pusillanimes, des paysans débonnaires dont le vocabulaire n’était pas, comme celui des autres, bourré d’insolences et dont la gorge avait certaines timidités, certaines pudeurs. Seul, M. Octave Ferrandière se singularisait par sa bravoure, par l’inattendu, le pittoresque des qualificatifs dont il balafrait la face des furieux. Que pouvait le brave jeune homme contre ces forcenés qui voulaient m’enlizer dans l’excrément de leur bouche? Je pris le
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