En arrivant à Moscou, je m'imaginais naïvement que la plupart des innombrables fonctionnaires et employés d'organisations soviétiques devaient en être adhérents. Quelle erreur! A ma question: «Êtes-vous communiste?». Neuf fois sur dix me répondait ce cri: «Moi du parti? Ah! non...» Oui, même parmi les sympathisants du bolchevisme. Puis venaient les prétextes. L'un: «On ne voudrait pas de moi; j'appartiens à une famille de ci-devant»... L'autre: «Je ne suis pas assez _pur_» ou bien: «Je suis trop paresseux. Savez-vous ce qu'est la vie d'un communiste?» Ou encore: «Jamais! Je tiens trop à mon indépendance...» Enfin quelqu'un s'écriait: «Je n'ai aucun goût pour le cloître. Adhérer au parti communiste, c'est entrer au couvent... Un couvent qui serait une caserne...»
Sauf toutefois qu'on y entre moins aisément. Surtout maintenant. Au début de l'affreuse tourmente, il fallut ajouter des adhérents au noyau des quinze ou vingt mille vétérans passés à l'épreuve des persécutions et de l'exil, levain et sève des temps nouveaux. On n'eut guère le temps de choisir; quiconque braillait haut et fort était admis au petit bonheur. La révolution, comme toutes les grandes vagues, avait soulevé beaucoup de boue; et dans cette boue grouillaient, croissaient et se multipliaient merveilleusement tares et crimes. Non seulement le meurtre et les cruautés mais dans le parti et hors du parti, ce n'étaient que concussions et pots de vin. Le gouvernement s'efforçait de réagir, de freiner:
--Ah! ce n'était pas facile, me disait un dirigeant. Imaginez un cheval emporté. Tout juste avions-nous la force de nous cramponner à sa crinière. Mais comment l'empêcher de ruer, de tout saccager sur son passage?
On sévissait pourtant avec d'autant plus de rigueur que les coupables étaient membres du parti. Comme me le disait le jeune apprenti juriste, les condamnations à mort pour fautes contre l'État remplissaient les chroniques judiciaires. Il y avait, en outre, il y a encore, presque chaque année des «épurations».
En 1922 seulement, par exemple, on procédait à 175.000 exclusions, près d'un tiers des effectifs. Et maintenant on ne compte guère plus de 600.000 adhérents du parti communiste pour une énorme masse de cent quarante millions d'individus.
C'est que l'admission est précédée de redoutables épreuves. Il faut d'abord être présenté à la section de son organisation ou de son district par trois membres du parti qui répondent de votre passé, de votre caractère, de l'ardeur et de la sincérité de vos convictions. Et le noviciat dure environ trois ans, pendant lesquels on est soumis à une sévère surveillance, passé par des cribles diversement astucieux. Alors et alors seulement prononce-t-on le _dignus intrare_. Admission toujours sujette à révocation. Il est plus facile d'être banni du parti que d'y pénétrer.
A présent, d'ailleurs, les chefs préfèrent choisir leurs élus parmi les jeunes lévites, élevés et nourris dans le temple, et dont les premières générations arrivent à l'âge d'homme. Dès l'enfance, ils font partie des sociétés de pionniers--garçons et filles--très semblables aux associations de boy-scouts. Mais aux principes ordinaires d'honneur et de solidarité, on ajoute le serment de fidélité aux Soviets. Et les promenades, l'innocent camping ne sont souvent qu'un prétexte aux réunions et manifestations politiques, aux discussions sociales. Sans pourtant que le côté sportif soit négligé. On tient beaucoup au développement du corps en pays soviétique et on y veille.
L'élite physique et intellectuelle des pionniers passe donc ensuite aux «Jeunesses communistes» (_Konsomols_). Enfermés en serre chaude ils sont soumis à la culture communiste la plus intensive. Et c'est dans cette pépinière de choix que se recrutent les jeunes pousses du parti, celles qui, à leur heure, prendront les responsabilités du régime.
J'objectai à un des chefs:
--Ne craignez-vous pas de confier l'avenir du pays à ces jeunes gens, auxquels vous mettez des œillères, et dont toute l'éducation à l'école et hors de l'école tend à faire des esprits fanatiques et bornés? Vous autres, les anciens, vous étiez mûris par la persécution. L'exil vous avait forcés à voyager, à comparer divers pays, divers systèmes. Vous connaissiez le monde, ils l'ignorent...
--Peu importe pour la plupart, pour la troupe, me répondit-il. Qu'ils soient sincères, ardents, dévoués, qu'ils obéissent, cela suffit. Quant aux leaders futurs, ne craignez rien: qu'un jeune membre du parti se distingue, nous le prenons auprès de nous, nous l'informons et le formons, nous l'envoyons en Occident, en Orient...
--Et vous n'avez pas peur que, libéré de son bandeau, il ne soit ébloui, grisé par la lumière?
Le chef eut un singulier sourire où se mêlaient l'ironie et l'orgueil.
--Les jeunes aigles ne regardent-ils pas le soleil en face? répondit-il.
* * *
Voilà donc le novice admis à prononcer ses vœux. Tous, sauf le vœu de chasteté. Encore sera-t-il si occupé qu'il ne pourra guère songer à la bagatelle.
Vœu d'obéissance: il est soumis à une discipline de fer. Non seulement doit-il assister à toutes les réunions de sa «cellule», mais il doit y travailler. Il est chargé d'études, de missions sociales. Son activité prend toutes les formes. En dehors des heures consacrées à son gagne-pain de l'usine ou du bureau, son temps n'est plus à lui. Il appartient au Parti. Et en aucun cas, il n'a le droit d'en discuter les ordres.
Vœu de pauvreté: arrive-t-il plus tard aux plus hautes dignités, le membre du Parti ne doit jamais recevoir comme salaire plus de deux cent cinquante roubles par mois. Même s'il s'agit d'un technicien de valeur. Alors que le même technicien, s'il n'est pas communiste, peut gagner des deux et même trois mille roubles par mois. A peine, pour des postes en dehors de la Russie, des indemnités sont-elles attribuées, non pas à l'homme mais à la fonction.
Il est vrai que ne sont pas comptées comme salaire les sommes obtenues pour des travaux supplémentaires. Si certains ne se font pas faute, me dit-on, d'échapper par cette porte au règlement draconien, parmi les dirigeants, la plupart vivent simplement, pauvrement. Leurs femmes travaillent. Celle d'un des plus fameux commissaires du peuple dont le nom s'étale au bas de documents d'une importance mondiale, donne des leçons du matin au soir. Tous deux sont parqués comme tout le monde dans des appartements où l'espace est mesuré au compte-gouttes. J'en sais un qui, occupant trois pièces avec sa femme et ses deux fils, en rendit une lorsque ces deux fils quittèrent la Russie pour terminer leurs études. Beaucoup ne peuvent aller en soirée dans les ambassades car ils ne possèdent point de smoking ni même de jaquette. Partent-ils en mission à l'étranger? Le gouvernement les habille de pied en cap.
Et je vois encore un des personnages les plus considérables du _Narcomindiel_, flattant avec un tendre respect la serge de son vieux complet, acheté à Londres, il y a quatorze ans: «Quelle étoffe! soupirait-il. Jamais je n'aurai un costume pareil!...
Vœu d'humilité: beaucoup de ces membres du Parti qui travaillent dix-huit à vingt heures par jour sont ignorés de tous et le seront toujours. Certes, leur influence est parfois plus considérable que celle des premiers rôles. Il y a nombre d'éminences grises chez les Soviets. Mais, à part l'orgueil d'une domination secrète, la gloire comme la fortune leur sont interdites. Parviennent-ils au faîte des honneurs? Il suffit d'une décision du Parti pour qu'ils retombent dans le rang. Pour ne citer qu'un seul exemple, Trotsky, émule de Lénine, Trotsky qui était tout, qu'est-il aujourd'hui? Une seule puissance compte: le Parti. Les hommes n'existent que pour lui et par lui.
Mais cette abdication de l'individu, cette hostilité envers celui qui s'élève au-dessus de la masse, n'est-ce pas justement un des caractères profonds et permanents de l'âme russe?
--Il y a trois ou quatre ans, me contait un Français de Moscou, j'avise un brave ivrogne. Il s'était planté devant la statue d'Alexandre III qu'on était en train de déboulonner. Il souriait. Puis tout à coup, le bras tendu, il bégaya: «_K'arracho!_» C'est bien. N'en faut plus, des Alexandres! N'en faut plus, des Nicolas!» Puis, après un silence, à demi-voix d'un ton apeuré de sacrilège, il ajouta: Des Lénines, n'en faut pas non plus!»
Si Lénine a échappé au sort commun, c'est qu'il est mort à temps, c'est qu'il a cessé d'être homme et qu'on en a fait un dieu.
On la retrouve, cette abnégation intellectuelle et morale, dans toute l'œuvre de Tolstoï. Le comte Pierre Bezouchoff, un des héros de _Guerre et Paix_, esprit cultivé, compliqué, ne se met-il pas volontairement à l'école de Platon Karataief, un humble soldat à l'âme obscure, au bon sourire innocent, qui reçoit la mort avec la résignation d'une bête de boucherie? Il y a là, disait de Vogué, «le vertige séculaire de l'ascétisme oriental et tout le renoncement de l'Asie».
Et voilà pourquoi le système du Parti communiste russe, difficilement applicable dans les pays individualistes d'Occident et surtout dans le nôtre, convient au contraire admirablement au caractère russe.
J'ai rencontré un peu partout dans les usines, les comités, les organisations, des hommes qui représentaient l'élite de ce Parti. La plupart étaient jeunes, des «moins de trente ans». J'ai été frappée par leur air de famille. D'abord dans la tenue: chevelures soignées, vêtements pauvres mais méticuleusement brossés, mains et visages d'une irréprochable netteté, tout cela en contraste parfait avec les faces hirsutes, les défroques sales et débraillées des vieux ouvriers. Ensuite, dans la dignité courtoise de leur attitude, dénotant le respect de soi-même et des autres. Et dans les regards, les propos, quelle ardeur, quelle flamme enthousiaste!
De l'orgueil aussi, et parfois un fanatisme assez enfantin, l'illusion naïve de posséder la vérité absolue et de l'apporter au monde. Mais n'est-ce pas le fait de tous les néophytes? Les premiers chrétiens avaient aussi leur fierté et leur exaltation, qui fit sourire les Romains, sceptiques et blasés, jusqu'au jour où ils en comprirent le danger. L'État, c'est la religion de ces jeunes gens, et ils s'y consacrent avec tout le mysticisme de leur race, sa soif de dévouement et de sacrifice.
* * *
C'est donc cette oligarchie, cette congrégation de six ou sept cent mille individus, sortis du même moule, formés par la même doctrine et la même discipline, qui tient et dirige l'ensemble des républiques soviétiques. Car, si en droit tout fonctionnaire, tout député, tout commissaire du peuple n'appartient pas forcément au parti communiste, en fait, tous les postes élevés sont réservés aux membres de ce Parti.
Ceux-ci, techniciens pour la plupart, en contact étroit avec les réalités quotidiennes, élus par l'estime et la confiance de leurs pairs, sur lesquels ils exercent une sérieuse influence, remplacent peu à peu les théoriciens et les agitateurs du début.
Issue des rangs prolétariens, c'est une nouvelle classe moyenne qui est en création. L'armature qu'elle forme est à la fois souple et solide puisque, à mesure que de nouveaux éléments pénètrent dans le parti, elle peut évoluer et se modifier sans heurt et sans cassure.
Aucun de ces risques qui menacent les pays de dictature individuelle. Qu'un Mussolini, un Mustapha Kemal disparaissent, que deviendrait leur œuvre qui est l'œuvre d'un seul homme? Que deviendraient l'Italie et la Turquie? Rien à redouter de ce genre en Russie. Un des chefs tombe-t-il, dix sont là pour le remplacer. La mort de Lénine lui-même, initiateur, organisateur suprême, n'a pu ébranler le régime.
* * *
J'ai voulu voir dans son mausolée l'homme qui a édifié cette œuvre, l'homme qu'une partie de l'humanité considère comme un dément furieux, l'autre comme un génie bienfaisant et dont le seul nom soulève tant d'explosions de haine et d'amour.
Il faisait presque nuit. Les hautes murailles roses s'éteignaient et là-haut, le drapeau rouge ondulait faiblement. On allait fermer les portes de fer. La foule sortait. De chaque côté du mausolée, debout, deux soldats géants, le regard caché par le casque mongol étoilé de rouge. Un couloir à la lourde atmosphère, tendu de soie rouge, une lumière d'aquarium, des sentinelles alignées, puis quelques marches, une nouvelle porte, c'est là... C'est la chambre funèbre, petite, ronde et basse, entièrement tendue de soie, rouge comme l'intérieur d'un rubis; une clarté surnaturelle s'abat violente et droite sur la châsse de verre où est étendu Lénine, monte des ampoules électriques qui l'entourent comme une rampe de théâtre. Une barrière de bois l'isole. A la tête et aux pieds, encore deux grands soldats figés, baïonnette au canon.
Je m'attendais à une momie jaune et desséchée. L'homme qui m'apparaît a conservé à tel point les apparences de la vie que j'en frissonne d'émotion et presque de terreur. Je n'aperçois d'abord, enfoncée dans un coussin de soie cramoisie, que la tête au vaste front en coupole, ivoirin et nu, puis le buste réduit, vêtu d'une chemise beige sur laquelle brillent des insignes, le corps fuyant sous les plis d'un drapeau rouge,--le drapeau de la commune de Paris,--et, au-dessus, la Faucille et le Marteau, soulignés d'un rayon ardent.
Puis je reviens au visage: les paupières semblent palpiter au-dessus d'un regard intérieur, un léger sourire flotte le long des joues encore colorées, relève mystérieusement, au-dessus de la mince barbiche, le coin des lèvres rosées. Et non pas le sourire que j'ai vu si souvent dans les portraits, les bustes, au cinéma, ce sourire au double pli sarcastique balafrant l'ovale; et non pas le regard aigu comme une lame qui s'efforce de pénétrer et de galvaniser.
Non, le masque de combat a disparu. Une étrange expression de sérénité, doucement ironique et rêveuse, règne sur les traits endormis; et, au bout des bras simplement allongés, les mains, qui si souvent se crispèrent de colère et de menace, sont ouvertes et détendues...
Ah! comme ils savent ce qu'ils font, ceux qui proposent à la vénération des foules ce beau cadavre calme et fardé! Celui dont la doctrine a bouleversé et continue de bouleverser le monde a transmis le lourd héritage. Il a passé le flambeau ou plutôt la torche. Et sans remords, sans regret, comme un bon ouvrier au soir de sa journée, l'organisateur du Parti communiste russe dort, paisiblement...