LA BOURSE DES PRODUITS
Je confie ma déception à ma compagne, tandis que nous passons en revue un régiment de tracteurs et de charrues dernier modèle. Elle ne s'en émeut point:
--Oui, la foire de Nijni s'est transformée, comme tout le reste. Elle est d'ailleurs bien moins importante qu'autrefois; mais pour des raisons qui ne diminuent en rien le succès de sa résurrection. Ce n'est plus, comme vous le dites, qu'une foire d'échantillons. Naguère, les riches marchands y affluaient de tous les côtés de la Russie; il n'y a plus maintenant, du côté russe, que des employés en nombre restreint, chacun représentant des organisations ou des trusts d'État. D'autre part, de toutes les régions de l'Asie arrivaient jadis de longues caravanes chargées de marchandises; elles mettaient parfois un an à atteindre Nijni, s'y installaient avec serviteurs, animaux, bagages. Aujourd'hui les représentants de maisons asiatiques viennent par les voies les plus rapides, n'apportant qu'une mince partie de leurs produits, puisque les transactions se font par contrats, échelonnés sur toute l'année...
Nadine X... m'explique également l'absence des articles de luxe, soies, pierres précieuses, tapis et autres. C'est le résultat de la politique économique actuelle dont M. Schoubine m'avait déjà dit un mot. Car il y a bien une politique nouvelle. Que vaut-elle? Aux économistes de réfléchir et de conclure. Au début du rétablissement du commerce privé, le fameux _Nep_, le mot d'ordre était: «Laissez faire, laissez passer.» Cela n'a pas duré. L'importation dépassait bientôt l'exportation, et cela pour des objets inutiles à la collectivité. Le change baissait. Les gouvernants firent frein avec la rapidité ordinaire aux Soviets. Et l'on a interdit l'entrée des articles de luxe, mis de lourds impôts sur les articles de demi-luxe.
Les participants asiatiques n'apportent donc plus que les matières premières: laines brutes, chanvre, coton, cuirs non travaillés, peaux, riz, fruits secs, huile de ricin pour les machines et autres produits acceptés par le gouvernement soviétique et reconnus comme nécessaires au pays.
Mais, attendez: l'argent qu'ils retirent de cette vente ne sortira pas de Russie, car ces mêmes participants doivent aussitôt le remployer à l'achat de machines, ustensiles, vêtements et autres objets manufacturés en Russie ou acquis à l'étranger par la Direction du commerce extérieur.
Je demande avec étonnement:
--Et ils y consentent?
--Comment donc! Ils ne regrettent qu'une chose: c'est de ne pouvoir acheter davantage. Car, notre production étant encore inférieure à nos besoins, le gouvernement, qui ne veut pas priver ses nationaux, est obligé de limiter ventes et achats.
Nous sommes devant un vaste bâtiment de pierre et de brique, très _business like_, devant lequel bourdonnent des groupes.
--Voici justement, fait mon guide, la Bourse des produits où s'effectuent les transactions. Entrons.
* * *
Nous sommes sur une galerie circulaire toute trépidante des sonneries du téléphone et du tic tac des machines à écrire où une cinquantaine d'employés et de dactylos mènent chacun leur tâche et leur vacarme.
Au-dessous, dans une grande salle que domine une estrade drapée de rouge et sanctifiée du portrait de Lénine, une centaine de petites tables noires surmontées d'un écriteau, portant un numéro et le nom d'une maison de commerce ou d'un trust. Autour de ces tables, des hommes vêtus de sombre, causent, discutent, inscrivent. Il y a là des Sibériens, des Chinois, des Caucasiens, des Mongols, des Persans, des Turcs, des Afghans, des gens venus des plaines glacées du Nord, des jardins odorants d'Ispahan et de Chiraz, des montagnes aériennes du Thibet, des plateaux de l'Asie centrale aux flots illimités de prairies grises, d'Ourga la mystérieuse. Pourtant tous se ressemblent comme des frères. Affublés de défroques occidentales, tous ont la même expression sagace et tendue. Des hommes d'affaires comme il y en a à Londres, à Berlin, à New-York. Rien que des hommes d'affaires.
On m'avait signalé la venue d'un délégué d'une petite République Kirghis dont l'autonomie vient d'être reconnue par les Soviets--une oasis du Turkestan, là-bas, au confluent de l'Amour-Daria et du Sir-Daria. Je l'imaginais vêtu de robes éclatantes, le front ceint d'un turban à l'aigrette en jet d'eau de perles, que fixe une escarboucle. On me le montre: rougeaud, solide, bardé de cache-nez, la casquette enfoncée jusqu'au col de son informe pardessus, il a l'air d'un marchand de bestiaux d'Auvergne ou de Normandie. Est-il venu sur une cavale blanche aux pattes arquées, suivi d'un cortège de cavaliers volants, de chameaux et de petits ânes gris? Non, c'est un avion qui l'a amené, lui et ses échantillons. Mais il apporte une plante nouvelle qui fait grand bruit dans la foire: le _kendirj_; vivace, n'ayant pas besoin de culture, plus soyeuse que le chanvre, elle peut, paraît-il, remplacer le coton et même le lin. Des offres considérables lui ont été faites, notamment par la Pologne. Ah! rien de pittoresque, l'envoyé kirghis! Mais lui devra-t-on une révolution dans l'industrie?
Des tableaux noirs çà et là indiquent l'offre et la demande du marché, le nom du produit et les quantités qui peuvent en être fournies. Des employés de la direction, en blouse grise, circulent entre les tables.
Les prix débattus et fixés, le contrat est signé en présence du _mackler_, agent de l'État soviétique, qui contrôle les transactions et en garantit l'exécution. Aujourd'hui, ces transactions sont particulièrement nombreuses, car la foire va se terminer. Partout, une hâte fiévreuse; le grand bâtiment vibre comme une usine. A trois heures, quand fermera la Bourse, on connaîtra le genre des contrats, leur nombre et le tout sera aussitôt publié dans les journaux, avec la liste des produits vendus et des produits encore à vendre.
Nijni-Novgorod est toujours une foire asiatique. Mais cette Asie nouvelle, qui se rue sur les machines, use du téléphone, de l'avion, de la T. S. F., quelle âme cache-t-elle sous sa morne livrée d'Europe?