POURQUOI L'ASIE VIENT A NIJNI

Évidemment, le chiffre actuel des transactions de Nijni-Novgorod est bien loin d'atteindre les chiffres d'avant-guerre. On y faisait autrefois jusqu'à cent millions de roubles d'affaires, tandis que cette année, bien que les résultats aient triplé depuis 1922, date de la renaissance de la foire, c'est tout juste si l'on a dépassé vingt millions de roubles. Quant au nombre de maisons participantes, qui a également triplé, il est cette fois-ci de dix-huit cent soixante, dont trois cents venant de l'Orient soviétique. Les maisons persanes, elles, ont passé de vingt-neuf en 1922 à deux cent cinquante.

--Ce n'est pas encore énorme. Mais on escompte un progrès sensible pour l'an prochain, me dit M. Malijcheff, le président de la foire, qui en fut le résurrecteur.

Une personnalité vigoureuse et sympathique. Ouvrier d'usine, à dix-huit ans il ne savait pas lire. A vingt-cinq ans, il était écrivain de talent et menait une propagande passionnée en faveur des idées révolutionnaires. Emprisonné, exilé, torturé,--il eut toutes les dents cassées--il toucha l'extrême fond de la misère humaine.

Qui s'en douterait en le voyant? Il est robuste, carré des épaules et du geste, la voix sonore et, dans le large visage coloré d'un sang vermeil, le bleu franc des yeux éclate et rayonne de bienveillance et de malice. On dirait un de ces joujoux populaires peints et vernis de couleurs violentes, représentant le beau type russe du moujik.

Il me parle d'abord de ses visites à Paris et à Lyon, de M. Herriot qu'il aime fort et qui, en 1922, lui apporta ses encouragements, lors de la renaissance de Nijni. Il aurait aimé attirer ici l'Occident, la France. Les circonstances ont voulu que l'Orient seul répondît à son appel.

--L'année dernière, dit-il, les Asiatiques nous avaient acheté quatorze wagons d'objets manufacturés. Cette année plus de deux cents. Non seulement tout ce qui concerne la métallurgie, mais les outils, les scies, les pelles, les objets ménagers. Encore s'est-on battu pour la possession de ces wagons. On vous l'a dit, notre industrie ne suffit pas à la demande intérieure. Nos paysans, moins pauvres qu'autrefois, achètent de plus en plus et se plaignent de ne pouvoir acheter assez. Pour les contenter, il faut donc limiter nos exportations.

Les yeux tournés vers la colline où s'élèvent les vieux monuments à bulbes multicolores de Nijni-la-Haute, dans le tic tac forcené des machines à écrire, le camarade Malijcheff rêve de stocks illimités de tracteurs, de quincaillerie, de textiles et sourit doucement. Puis, avec un soupir:

--Ah! si des capitaux d'Occident nous permettaient de multiplier nos usines, d'accroître notre production, quel marché formidable s'ouvrirait ici! La Chine seule avalerait tous nos produits...

J'objecte timidement:

--Pourtant, tous ne sont pas de qualité supérieure. Les vêtements, par exemple; c'est vous, je pense, qui habillez tous ces messieurs d'Asie et leur élégance...

--... laisse à désirer, j'en conviens! répond-il en riant. Oui, à ce point de vue, notre industrie en est encore à la période des expériences. Mais, même discutables, nos produits valent mieux que la camelote dont l'Angleterre inonde les peuples d'Orient et d'Extrême-Orient. Ceux-ci n'en veulent plus; ils se tournent résolument vers nous. Non seulement parce qu'ils ont foi dans l'avenir économique des Soviets, mais par sentiment. Nous sommes la première grande nation qui les traitions en égaux, en frères. Ce qui les change...

Et souriant toujours, tourmentant du doigt les deux stylos obligatoires qui plongent dans la poche de son gilet:

--Voyez-vous, conclut-il avec malice, il y a plusieurs façons de faire des conquêtes, et la nôtre n'est pas la plus mauvaise...

* * *

Les commerçants persans offrent ce soir un banquet à la direction de la foire, dans la somptueuse salle des fêtes du palais. Lucullus dîne chez Lucullus, sous l'immense écusson rouge où resplendissent tout en or, la faucille et le marteau. Et un orchestre de gardes rouges verse, à intervalles congrus, les flots de facile harmonie qui, ici comme en pays capitaliste, favorisent la cordialité et la digestion.

La large table en fer à cheval est jonchée de guirlandes de fleurs, de pyramides de fruits choisis, entre lesquels se presse tout un peuple polychrome de bouteilles peu habituées à voisiner: porto, madère, chypre, marsala, samos, english bitter, et tous les vins précieux du Caucase, sans compter des flacons élancés de blanche vodka. De chaque côté s'étalent en outre, présentés avec un art savoureux, des poissons en gelée ou en sauce, des volailles froides, des charcuteries bien en couleur, entourés d'une menue flottille de sardines, concombres, tomates, crevettes, anchois, harengs, que dominent çà et là, comme des cuirassés, des coupes pleines d'admirable caviar frais. Un festin froid? Non, son avant-garde seulement: les _zakouski_, ces hors-d'œuvre russes, destinés, tout juste, à aiguiser l'appétit...

Au centre de la table, trône, solide, épanoui, le président Malijcheff, portant très droite sa tête rose et or de dieu scandinave. A sa droite, face rase, grasse et subtile de chanoine, l'ambassadeur de Perse; à sa gauche, un délégué des affaires étrangères de Moscou, pâle Nordique, d'une élégance compassée. Et, groupés autour de la table, environ trois cents convives, la plupart coiffés de la toque de feutre noir des Persans, teint bistré, ovale alourdi et les paupières tombantes sur des yeux de houille opaque, à travers lesquels rien ne filtre. A part les invités russes, il y a aussi un groupe de Chinois et quatre Asiates--Mongols ou du Turkestan?--beaux comme des rois mages, purs traits aquilins qu'encadre une courte barbe frisée. Majestueusement impassibles, ils mangent à peine, allongeant de temps à autre leurs doigts d'ivoire pour cueillir un concombre ou un fruit, et ils ne boivent que de l'eau.

Quelques musulmans les imitent. Mais les autres! Toutes les bouteilles débouchées à la fois s'épanchent dans tous les verres; et les liqueurs apparaissent, portant dans leurs robes toutes les couleurs du prisme, tous les piments cosmopolites; l'on voit même, ô horreur! surgir de la bière, en même temps qu'une étrange limonade rose qui a l'air d'avoir rincé un flacon de patchouli. Et dans l'odorante fumée des cigarettes à l'ambre, des santés s'échangent, à pleines rasades de vodka. On boit à ses voisins, à ses vis-à-vis, à leurs aïeux, à leur postérité, à la Perse, aux Soviets, à la Chine; on boit même--tout arrive--à l'Occident et à la France. On boit en soulevant son verre à la hauteur de son œil et en posant la main sur son cœur, tandis que se déroule un intarissable défilé de mets exquis. Je n'en ai retenu que des sterlets fondants à la chair couleur de bégonia et de divins sorbets, neige veloutée et flamme. Mais si, à la fin, quelques Russes paraissent émus, les Orientaux n'ont rien perdu de leur énigmatique et courtoise gravité.

Ils ne perdent même pas le nord. Un camarade garçon, ayant offert sur ma robe une libation aux dieux exilés, mon voisin, qui porte des moustaches de kalife suspendues à son long nez en croc, me dit avec une grâce tout orientale, en décochant au président une œillade aiguë:

--Si le tovarish Malijcheff me permet de l'importer, je mets à vos pieds la plus belle soie qui ait été tissée dans mon pays où se tissent les étoffes les plus somptueuses du monde...

Car l'importation des soies de Perse vient d'être interdite.

Mais le tovarish Malijcheff ne sourcille pas sous cette attaque directe et se contente de donner le signal des discours.

Paroles mesurées de l'ambassadeur de Perse, remerciements et vœux du président. Puis le jeune délégué du _Narcomindiel_ de Moscou se lève. Tout de suite, en quelques phrases énergiques qui bousculent sans façon le pot de fleurs diplomatique, il insiste sur la nécessité pour les peuples de l'Orient de se grouper économiquement autour de la Russie des Soviets. L'Occident les a toujours exploités, traités en vassaux. L'heure est venue pour eux de s'affranchir de cette humiliante tutelle. La Russie qui, elle, les considère comme des amis, des égaux, est prête à seconder leurs efforts, surtout ceux de la Perse qui fut la première à reconnaître le gouvernement soviétique. Il faut lutter contre l'impérialisme d'Occident et son égoïsme, il faut surtout lutter contre l'impérialisme anglais, citadelle extrême du capitalisme, menace constante et redoutable pour la paix du monde. Et brandissant son verre, le jeune diplomate s'écrie avec une force que ne laissait point soupçonner sa pâleur distinguée:

--Vive l'amitié de la Perse et des Soviets! Vive l'Orient! Vive surtout la Perse économiquement libérée!

Les Persans, me semble-t-il, ne répondent qu'avec un enthousiasme modéré à tant de fougueuse ardeur. Mais les rois mages, jusqu'ici muets et dédaigneux, sautent sur leurs pieds, applaudissent de toutes leurs longues mains osseuses, tandis que leurs dents étincellent dans les courtes barbes noires d'où s'échappent d'étranges glapissements.

Éclair de magnésium. Les gardes rouges là-haut modulent une _Internationale_ de choix.

Quant à moi, unique et très indigne représentant de l'Occident ennemi, je songe dans mon coin:

--Mais pourquoi demander des capitaux à cet impérialisme européen? Est-ce, ô paradoxe, pour mieux le combattre et le détruire que ces Orientaux sollicitent de lui des armes?

«Pour mieux te manger, mon enfant», crie le bon ogre moscovite...