M. TCHITCHERINE PARLE DE L'OPPOSITION
Quand j'avais quitté Paris, il n'était question, dans les journaux et les propos, que d'une contre-révolution russe.
--Vous voyez, me disait-on, les extrémistes Zinoview, Radek, Kamenew, d'autres encore, rejoignent dans l'opposition Trotsky, le modéré, qu'ils décrétaient naguère d'accusation... Le mécontentement croît, on parle de séditions militaires. Vous arriverez pour l'effondrement.
Un ami français, nullement bolcheviste d'ailleurs, qui habite en Russie depuis plusieurs années, met en fuite d'un haussement d'épaules ce qu'il appelle nos «chimères d'Occident».
--Défiez-vous donc des nouvelles de Riga, de Londres ou de Varsovie, dit-il. Il y a là des sociétés d'émigrés parfaitement organisées et qui ne cessent de lancer des nouvelles fausses. Seulement, ou bien les Soviets ne se donnent pas la peine de démentir, ou s'ils démentent, dans les journaux, on supprime ou l'on cache soigneusement le démenti. Ce n'est pas que j'approuve tout ce qui se passe ici. Mais enfin, il y a la vérité... Tenez, je me trouvais à Kharkow au moment des prétendues insurrections de régiments rouges. Je vous jure que l'ordre y était aussi parfait qu'à Moscou. Se bat-on dans la rue?
--C'est au contraire la discipline à la prussienne... Pourtant il y a bien une opposition?
--Certes! Les journaux en parlent avec assez de franchise et d'énergie. Mais tout cela, querelles de famille. L'armature du régime reste intacte. Qu'il soit menacé, majoritaires et minoritaires se trouveront d'accord pour voler à son secours. Quant à la politique extérieure, vis-à-vis d'elle et vis-à-vis de nous, front unique; vous ne trouverez pas un dissident. Oh! naturellement on n'en est plus au marxisme pur, au communisme intégral. Et cette évolution ne se fait pas sans heurts. Mais mettez-vous bien dans la tête qu'il s'agit non pas d'une crise de dissolution mais d'une crise de croissance.
* * *
J'allais parfois au bureau de presse du ministère des Affaires étrangères fumer de ces cigarettes soviétiques, toutes pareilles aux cigarettes tsaristes--six pouces de carton et deux de cheveux blonds parfumés à l'ambre--délicieuses comme tout ce qui est fugitif.
Dès le premier jour, je manifestai le désir de causer avec M. Zinoview ou avec M. Trotsky. Le secrétaire, jeune homme infiniment courtois et informé, échangea un regard avec sa secrétaire, gracieuse indolente aux yeux d'or. Puis tous deux éclatèrent de rire:
--Mais ils ne voudront pas vous recevoir, s'écrièrent-ils en chœur. Impossible!
J'avais pour M. Kamenew la lettre pressante d'une amie commune. Seulement, je n'avais pas son adresse.
--Sa femme et lui sont en voyage, me répondit-on dans un autre bureau. Donnez-nous la lettre, nous la ferons parvenir.
Je ne reçus jamais de réponse de M. Kamenew. Un jour, pourtant, on me dit:
--M. Tchitcherine veut bien vous voir. Il vous parlera de l'opposition. Mais pas d'interview, il n'en accorde plus. Une simple conversation.
Soit.
* * *
C'était un dimanche. Le ministère, d'ordinaire bourdonnant et bruissant, était muet comme une ruche d'hiver. J'eus le loisir de contempler, sur un palier, le _Journal de muraille_ des Affaires étrangères, journal comme il en existe maintenant dans toutes les usines, les administrations, les clubs, les écoles. Il est rédigé par les membres de chaque organisation, calligraphié avec amour, illustré avec ce sens décoratif, cette admirable franchise de couleur innés chez les Russes; il forme la plus amusante chronique anecdotique et satirique: poésie, prose, récits, critiques, suggestions, c'est toute la vie intérieure de l'établissement qui, chaque mois, défile. Un grand diable de soldat à courte tête blonde de gosse, veille, baïonnette au canon, devant la porte du ministre.
Et dans une pièce imposante mais sans faste, aux larges fenêtres voilées de mousseline, aux murs revêtus de cartes de géographie figurant, en couleurs, les régions immenses et variées qui composent la formidable U. R. S. S., un peu affaissé--il vient d'être malade--en face d'un bureau d'acajou aux appliques de cuivre, semblable à tous les bureaux d'Excellences, voici Georges Tchitcherine.
Tout le monde connaît celui qu'on a surnommé le Pic de la Mirandole de la diplomatie, aristocrate de naissance et de pensée, paradoxalement chargé des destinées extérieures du premier État prolétarien. Et l'on sait aussi qu'il a repris, au profit de ce dernier, les anciennes traditions de la politique tsariste et les ambitions asiatiques de son grand prédécesseur Potemkine. Il m'accueille avec ses façons affables de grand seigneur et le menton sur la poitrine, ses mains soignées, au bout de bras un peu courts, croisées sur le ventre, il m'écoute d'abord, un regard narquois filtrant entre ses paupières finement plissées.
Puis, avec un petit rire sec:
--Je vois! Vous êtes venue assister à l'agonie du régime soviétique. Vous autres, gens d'Occident, nous voyez déjà morts. Ne croit-on pas toujours ce que l'on espère? Car nous sommes l'épouvantail de l'Europe, la main qui trace sur la muraille de porphyre du palais de Balthazar les paroles fatidiques, l'intrus qui trouble la fête...
Son français est si classique, son accent si pur, son élocution si précise qu'on croit causer avec un personnage du Grand Siècle, et c'est un peu gênant. Mais il y a de l'amertume dans la voix lente et douce, aux savantes modulations.
--La question de l'opposition est pourtant bien simple, reprend-il après un silence, et elle n'a guère changé depuis la nouvelle politique de 1921: notre révolution a été conçue, préparée, exécutée par les prolétaires, mais elle ne pouvait triompher ni durer sans le concours des paysans. Or les paysans ne l'ont apporté que parce qu'ils voulaient la paix et le partage des terres. Les deux classes ont donc marché d'abord la main dans la main, vers le même but. A peine fut-il atteint et dut-on s'occuper de reconstruction que les intérêts commencèrent à diverger. Quand il s'agit d'imposer les principes communistes à cette grande masse arriérée et illettrée qui forme notre paysannerie, quand on exigea en faveur de l'État le sacrifice d'une partie des récoltes, ils ne comprirent plus; vous connaissez le résultat: ce fut la grève des bras croisés...
--Et la famine...
--Il fallut bien reconnaître qu'un prolétariat industriel, constituant 5 ou 6 % de la population totale de l'Union, ne pouvait lutter contre les 80 % de paysans. Grâce à la souveraine et franche énergie de Lénine, on fit machine arrière. Et, dès lors, tout l'effort des dirigeants s'appliqua à tenir paternellement la balance égale entre ces deux enfants de la révolution, en tenant compte de leurs besoins différents, sans favoriser ni léser aucun d'eux.
--Tâche ingrate!
--D'autant plus que le prolétariat agricole n'existe guère chez nous. La grande majorité se compose de paysans moyens qui, comme chez vous, possèdent leur ferme et la cultivent avec l'aide de leurs enfants, parfois de quelques domestiques salariés. C'est eux que nous organisons en comité pour qu'ils puissent lutter contre l'influence du «_koulak_», le paysan riche, qui, lui, se contente d'exploiter le travail d'autrui; pour eux que nous créons et encourageons les coopératives agricoles, importons ou répandons machines, engrais, semences, ouvrons des crédits dans des banques spéciales; eux, enfin, que nous admettons dans les soviets locaux, à l'exception des seuls «_koulaks_» qui en sont exclus. Si nous ne tenions compte que du prolétariat agricole, nous nous aliénerions cette immense masse qui nous écraserait. Aussi la majorité de nos assemblées a-t-elle décidé de s'appuyer sur elle. Ce que ne veulent pas admettre certains membres de l'opposition.
«Périsse le prolétariat plutôt que nos principes», s'écrient-ils. A quoi nous répondons prosaïquement: «_Primum vivere_». Mais en même temps, nous ne perdons pas de vue notre idéal. Nous essayons par tous les moyens d'améliorer le sort des ouvriers, sève et sel de notre État. Après le chaos du début, notre production atteint aujourd'hui environ 80 à 85 % de celle d'avant-guerre. Pour que les ouvriers se multiplient, que leurs salaires augmentent, il faut encore intensifier cette production, renouveler l'outillage usé ou démodé des usines, en construire de nouvelles et par centaines. L'industrialisation croissante de la Russie s'impose sous peine de mort. Mais les capitaux nécessaires, d'où viendront-ils? Faut-il les demander aux paysans et dans quelles proportions? Nouveau problème urgent et gigantesque...
M. Tchitcherine pousse un léger soupir de lassitude.
--Pour en finir avec l'opposition, conclut-il, c'est toujours l'éternelle histoire: d'un côté les outranciers qui tendent la corde au risque de la casser; de l'autre, ceux qui savent parfois la relâcher, tout en la tenant ferme--ceux qui tiennent compte des réalités.
«Mais que l'une ou l'autre de ces tendances prévale, cela n'entame en rien l'intégrité du régime. Pour le moment, le parti de la prudence est au gouvernail. Y sera-t-il demain?
--On prétend que la jeunesse, la première génération formée par l'école soviétique, est du côté des extrémistes?
Le ministre rétorque vivement:
--La jeunesse intellectuelle peut-être. Mais la jeunesse ouvrière, de sens plus rassis, ne mettra pas volontiers en danger les privilèges qu'elle a conquis. Elle sait que si on en est encore à la période des vaches maigres, l'avenir travaille pour elle...
Puis:
--Parlez-moi plutôt de la France. Y est-on mieux disposé pour nous? Il y eut un moment où la diplomatie française nous était contraire. C'est là, je l'espère, de l'histoire ancienne.
--L'opinion française ne peut guère devenir favorable à la Russie avant que la question des dettes ne soit enfin réglée.
--Ne pensez-vous pas, au contraire, que si les experts arrivent à une entente et à une transaction sur le paiement de cette dette, les Français seront plus furieux de ce qu'ils ne toucheront pas que satisfaits de ce qu'ils recevront? Quant à mon opinion sur le fond du problème, je l'ai si souvent donnée...
Une note d'impatience altère la voix de velours. Comment le nom de la Société des Nations, qui achevait ses assises d'automne, survint-il alors? Je ne sais, mais ce fut un coup de clairon. M. Tchitcherine se redresse dans son fauteuil. Le sourire ironique qui flotte d'ordinaire au-dessus de sa barbiche s'éteint, ses yeux à demi voilés s'ouvrent soudain, ronds, fixes et durs comme des yeux d'oiseau de proie:
--Diplomatie de pacotille! fait-il. Et que se cache-t-il sous ce clinquant?
Je feins l'innocence:
--L'Union soviétique ne compte donc pas y entrer un jour ou l'autre?
--Jamais, s'écrie-t-il avec force, jamais!
Et avec un petit ricanement:
--Il y a des jeux que nous gênerions et qui nous gêneraient... Nous voyez-vous approuvant l'Angleterre en Egypte, la France au Maroc?... _A bull in a china shop!_ (un taureau dans un magasin de porcelaine).
Car M. Tchitcherine a la coquetterie d'épingler çà et là à ses propos des mots anglais, allemands, italiens, prononcés avec une révoltante perfection.
--Non, il y a mieux à faire, vraiment, beaucoup mieux, répète-t-il.
Il a retrouvé sa bonne humeur narquoise.
Pourquoi eus-je l'idée de parler d'un banquet qui avait eu lieu la veille dans mon hôtel? Des personnages aux yeux d'huile noire, au profil courbe de cimeterre...
--Oui, fit-il, les délégués afghans. Nous venons de signer avec eux un nouveau traité de commerce et d'amitié. Oh! un tout petit traité, comme nous en avons conclu avec tous nos voisins asiatiques: la Turquie nouvelle, à qui nous avons été les premiers à tendre la main; la Perse, notre alliée dès le début...
J'objectai:
--Mais la Chine?
C'était le moment où Chang Tso Lin venait de dénoncer l'accord sur les chemins de fer de Mandchourie, de chasser les employés soviétiques, de fermer les collèges russes.
--Il n'y a là qu'un _set back_, un point d'arrêt! fit sans s'émouvoir M. Tchitcherine. Vagues de surface qui n'atteignent pas le fond. Aujourd'hui le vent souffle du nord; demain il soufflera du sud. La Chine où il y a le plus nombreux et le plus misérable prolétariat du monde sera fatalement et toujours avec nous. C'est comme en Perse, où les Anglais, en ce moment, nous cherchent noise. Cela s'arrangera, cela doit s'arranger...
Il se frottait doucement les mains.
Au-dessus de sa tête, sur une grande carte lavée de couleurs tendres, les lignes rouges de l'Union soviétique couraient en séton vers le cœur de l'Asie. Et je songeais à la lutte sourde et géante engagée sur ce continent entre l'ours moscovite et le léopard britannique.
Je songeais aussi à un mot de M. Tchitcherine, se penchant un jour vers un ami:
--Les États-Unis d'Asie, capitale Moscou, avait-il murmuré.