LA GRANDE PITIÉ DES LOGEMENTS

Je le connais déjà, ce terrible problème des logements à Moscou. J'ai retrouvé ici deux jeunes mariés, nouvellement arrivés de l'étranger. Ils sont parqués dans deux petites pièces, aménagées d'ailleurs avec un goût parfait, mais qu'ils doivent partager avec la mère et la sœur de la jeune femme. Encore ont-ils dû faire poser une porte de communication là où n'existait qu'une baie. Et ils s'estiment heureux d'avoir un toit.

Car il est plus facile de trouver la quadrature du cercle qu'une chambre dans la ville. Les journaux publient bien quelques rares annonces de gens qui céderaient la leur, mais ils demandent, hélas! un pas de porte de mille roubles. Plus qu'en pays capitaliste!

A quelque chose malheur est bon: la possession, même passagère, de quelques mètres carrés de pierre ou de brique permet à une femme, fût-elle la fée Carabosse, de trouver un mari; cela équivaut, dit-on, à une dot de cinquante mille roubles d'avant-guerre. Mais tout le monde a-t-il la chance d'être célibataire?

* * *

Nous attendons le tramway, l'étudiant Boris et moi. Des rafales de pluie rageuse s'abattent tout à coup sur nous. Il y a là une centaine de personnes; à peine deux ou trois parapluies s'ouvrent-ils, mais soudain fleurissent quelques vieilles ombrelles blanches, doublées de vert grenouille qui ont dû--il y a bien longtemps!--connaître le brûlant soleil et les élégances de la Côte d'Azur.

Boris, tête nue, col relevé, ses mains rougies dans les poches de sa blouse de serge étriquée, essaie de me résumer les lois qui régissent les locaux d'habitation. Périlleuse entreprise!

Chaque citoyen a, dit-il, droit à seize archines carrées (une archine est un peu moins qu'un mètre carré) et paie un loyer qui correspond à la fois à l'espace qu'il occupe et au montant de ses revenus. Admettons qu'un célibataire habite une chambre de vingt archines, il paiera trois fois plus pour les quatre archines supplémentaires que pour le minimum de seize, et ensuite selon la classe à laquelle il appartient: il y en a quatre: 1o les sans-emploi; 2o les salariés; 3o les artisans et les petits commerçants; 4o les bourgeois. Par exemple, une veuve qui ne peut pas travailler paiera cinquante kopecks par mois, ce qu'un salarié à cent roubles par mois paiera huit ou dix, un petit commerçant vingt, et ce qu'un bourgeois, un profiteur du _Nep_ peut payer jusqu'à cent roubles. Charge additionnelle, naturellement, pour l'électricité, le chauffage central et l'eau chaude, si toutefois ils existent.

J'écoute avec effroi. Qui donc discute et tranche les questions épineuses des admissions, du choix des chambres, du montant des loyers?

Boris hoche la tête d'un air grave:

--Voilà, justement! Vous comprenez que cela se goupille plus ou moins bien...

Chaque maison--il y en a qui comptent jusqu'à deux cent cinquante locataires--se réunit en soviet, élit un comité qui est ordinairement de sept membres. Et ce comité choisit un président, un gérant appointé, chargé de recueillir l'argent des loyers, de veiller aux réparations, à la police intérieure de la maison. Ce comité se réunit environ une fois par mois et les locataires peuvent assister aux séances.

--Ma mère en fait partie, du comité, dit Boris. Vous devinez ce qu'il peut y avoir comme boucan: réclamations, disputes, scandales, toute la lyre! Et comme les décisions sont affichées dans la cour, c'est en famille que se lave tout le linge sale de la maison!

Je me récrie:

--Mais c'est pire que la caserne!

--Il faut pourtant être juste, concède Boris. Il y a beaucoup de maisons où l'on s'entend, où tout se passe au mieux des intérêts de tous...

Nous continuons la conversation debout dans le tramway bondé. En entrant, je m'étais indûment assise à la place réservée à la receveuse. Une main rude aussitôt me secouait l'épaule. Mais devant ma candeur effarée d'étrangère, un bon rire vient élargir la face kalmouke de la brave femme. Les gens, d'ailleurs, sont toujours aimables et mettent un empressement touchant à vous renseigner, parfois avant même qu'on ait recours à eux.

Je demande à Boris:

--Et la part de l'État, dans tout ça?

--Un impôt très modéré, qu'il ne touche pas toujours. Un décret a donné pour six ans la jouissance gratuite des maisons qu'ils occupent aux sociétés de locataires, à condition qu'ils les entretiennent en bon état. Et l'argent des loyers y suffit souvent tout juste. Or il y a, à Moscou, plus de dix mille sociétés de locataires. Sans compter bon nombre d'anciens propriétaires auxquels on a rendu leur maison et qui la gèrent eux-mêmes...

J'ai sauté du tramway par l'arrière. Boris jette autour de nous un regard inquiet:

--Trois roubles d'amende si on vous avait vue! Défense de sortir du même côté qu'on est entré. L'autre jour, pour avoir escaladé un tram qui portait la mention _complet_, j'ai été tout de suite salé. Ah! c'est pas ici comme dans le funi de Belleville!

En effet, on ne badine pas avec la discipline, au pays prolétarien!

* * *

Nous voici arrivés. Une maison somptueuse et délabrée, un ancien hôtel particulier avec un escalier qui sent le salpêtre et l'ammoniaque; dans un large couloir dallé de marbre, une porte en planches mal rabotées: c'est ici. Trois lits recouverts de beaux tapis d'Orient semblent monter à l'assaut d'une table que flanque, sur le quatrième côté, un grand divan aux coussins bigarrés. Au beau milieu, une poupée japonaise en feutre sourit avec prétention. Derrière, des meubles accumulés montent jusqu'au plafond et, dans tous les coins, des livres font la tour de Pise.

La mère de Boris sort d'un cabinet de toilette, grand comme un placard, où elle essuyait la vaisselle. Avec des manières d'autrefois, elle me fait asseoir près d'elle sur le divan. Elle se serre dans un manteau fait d'un vieux châle des Indes et s'efforce de cacher sous sa jupe ses pauvres souliers affaissés. Son français n'a pas le piment faubourien qui distingue celui de son fils. Je la vois, il y a quelque trente ans, fillette à la double natte, apprenant sagement ses verbes irréguliers, assise près de son institutrice, sous les charmilles d'un ancien manoir. Tout de suite ses yeux clairs s'égaient dans le doux visage résigné:

--Je demande pardon, pour laver la vaisselle ici, dit-elle; nous avons donc une autre cuisine, mais il faut la partager avec une personne à côté. Avec son mari ou son compagnon, je ne sais, ils sont toujours en querelle. Ils doivent maintenant déjà divorcer. Mais comme de chambre ils ne peuvent trouver, ils continuent à habiter tous deux. Et quand ils préparent le repas, chacun pour soi, tout vole dans l'air, avec des cris d'oiseaux sauvages, les casseroles, l'eau, les verres... Alors je fais cuire dans la chambre, sur un réchaud...

Combien de ces tragi-comédies m'a-t-on déjà contées!

On m'emmène chez un voisin, un jeune professeur qui a le crâne strictement rasé et couleur d'éléphant. C'est une des modes masculines chez les Soviets. Il campe dans une chambre, genre cabine de navire, entièrement doublée de livres, quelques-uns revêtus de belles reliures anciennes. Un lit d'enfant en fer, avec une mince couverture brune de prisonnier et, en couvre-pied, un manteau de fourrure mité. Sous la fenêtre, un large pupitre qui porte une débandade de papiers retenus par un buste de Lénine, un cloisonné de Chine plein de chardons poudreux, un savon, un couteau de cuisine.

Lui aussi sourit avec détachement.

Bah! il ne lui manquerait rien pour être heureux si, de l'autre côté de la cloison, ne gîtait un camarade balayeur qui aime un peu trop la vodka et pas assez les intellectuels.

--Quand il est plein, explique Boris, il tambourine sur la cloison qui est en bois et gueule comme un âne...

--Cette nuit, ajoute le jeune professeur, c'est à mes livres qu'il en avait. «Je te les brûlerai, gratte-papier à la tête de bois, hurlait-il, je te flamberai avec, comme une punaise, comme un putois dans son trou.» Et cela jusqu'au matin.

Ils riaient tous deux. Pas moi.

--J'admire votre patience... En France, on se révolterait en masse...

La mère de Boris approuvait. Mais les deux jeunes gens se rebiffèrent.

Pourquoi? Ce n'est la faute de personne. La population de Moscou, de un million cent mille âmes avant la guerre, a passé à plus de deux millions. Et tous les ministères, toutes les organisations qui sont venus de Leningrad dans la nouvelle capitale, sans compter les innombrables créations nouvelles?... Tout le monde, d'ailleurs--les commissaires du peuple eux-mêmes--n'est-il pas logé à la même enseigne?

Du reste, tout cela n'est que transitoire. On peut se faire inscrire à des coopératives qui construisent des immeubles dans la banlieue. Les ministères, les organisations d'État sont, eux aussi, en train de bâtir des maisons pour leurs employés. Le soviet de Moscou, en 1925 seulement, a voté vingt-cinq millions de roubles à cet usage et les grands trusts d'État plus encore... On permet même aux citoyens privés de construire et on leur garantit leur droit de propriété pendant quarante ans pour les constructions de bois, soixante pour celles de pierre... Bientôt, chacun aura sa maison...

Bientôt... Je n'écoutais plus; je songeais à mes amies d'antan, les révolutionnaires russes qui fréquentaient la Sorbonne. Entassées dans des taudis autour du Panthéon ou de la rue Mouffetard, elles vivaient de thé, de discussions passionnées, d'espoir. Elles attendaient avec foi, comme ceux-ci...

Qui sait si cela ne suffit pas à cette race mystique et résignée, si elle n'a pas besoin de sacrifices et soif avant tout et surtout de souffrance?