COMMENT ILS MANGENT
J'ai invité l'étudiant Boris à déjeuner dans un restaurant, propriété du Syndicat des chauffeurs, sur la place du Théâtre.
--Tout d' même, place Clichy, y en a de plus baths! remarque-t-il avec un surprenant accent de Panam.
Il a raison. Depuis mon arrivée, je ne cesse de réclamer qu'on m'exhibe un établissement de luxe. N'en existait-il pas un, juché sur un toit, au-dessus de Moscou? Il est fermé, paraît-il. Est-ce par ordre, car on en est à l'ère des économies? A-t-il fait de mauvaises affaires? Il y a bien les restaurants des trois principaux hôtels, avec le même décor que dans les palaces internationaux--linge immaculé, fleurs, maîtres d'hôtel au pas dansant, et, dans l'un tout au moins, un orchestre. On peut y faire le repas classique et neutre qu'offrent ces maisons sous toutes les latitudes, pour deux roubles, sans boisson. Mais on n'y voit que des étrangers. Et l'on ne vient pas à Moscou pour admirer des Américains à dents d'or, des Allemands à lunettes ou même ces Japonais et ces Chinois qui y pullulent. A peine, de temps à autre, un fonctionnaire soviétique y est-il traité par quelque homme d'affaires d'Occident ou d'Orient. A moins que ce ne soit le contraire. Il y a aussi, dans de vagues quartiers, des bouges plus ou moins crapuleux, où les cosmopolites peuvent pratiquer des descentes nocturnes. On y trouve des tziganes, du champagne et le reste. Mais l'indigène courant brille autant par son absence que dans certaines boîtes de notre Butte.
Quant aux restaurants moyens du centre, comme celui-ci, ceux que fréquentent les fonctionnaires ou employés moscovites, point de faste excessif, certes! Des nappes de papier, et sur chaque table un pot d'asters à la tête fléchissante, au feuillage jauni. Un camarade en blouse grise, assis sur une minuscule estrade, en face d'un piano fêlé, égrène comme pour lui seul de vieilles valses dont les langoureuses fioritures détonnent dans la rigide atmosphère. Des garçons, également en blouse grise et tablier blanc, servent sans hâte et sans sourires.
Il est un peu plus de trois heures, l'heure du déjeuner en Russie. Des gens entrent, sortent. Presque tous les hommes portent un et quelquefois deux stylos accrochés à la poche: un noir, un jaune, et aussi--c'est l'uniforme, dirait-on--de beaux portefeuilles de cuir à serrure d'acier; mais ils ont des pièces à leur culotte et à leurs souliers. Deux ou trois femmes maigres, aux regards ardents, fument en mangeant. Des jeunes gens, leurs têtes rapprochées, oubliant leurs fourchettes, discutent avec passion. A travers les vitres rapiécées, un beau vieillard à barbe d'argent et cheveux de patriarche, regarde pensivement de ses yeux bleus larmoyants les nuages gonflés qui, sous l'aigre bise, bondissent dans le ciel.
La plupart se contentent d'un plat unique qui coûte de vingt-cinq à cinquante kopecks.
Les portions sont d'ailleurs fort abondantes: côtelettes ou biftecks avec des légumes, ragoûts de viande ou de poisson, savoureusement relevés de champignons parfumés ou de ces concombres qui tiennent une si grande place dans la cuisine russe.
Les soupes, excellentes, pourraient, à elles seules, former tout un repas: dans chacune nagent une tranche de viande, un morceau de poisson--il y en a ici de particulièrement délicats--ou même du saucisson et on les sert accompagnées de succulents petits pâtés farcis. Comment résister aux délices du _bortsch_, la soupe nationale, sorte de pot-au-feu, additionné de chou rouge et de crème fraîche, dont les belles marbrures glacées de rose et de blanc rappellent la page de garde d'un vieux bouquin?
On boit de l'eau, du thé, mais surtout de la bière, dans d'énormes bocks en boule. Une bière crémeuse, comme à Munich.
--Ah! oui, elle peut faire la pige à Grüber et à Weber, proclame Boris avec fierté. C'est qu'on a appelé des techniciens d'Allemagne... Notre gouvernement, voyez-vous, veut habituer le peuple à la bière, qui est une boisson saine. Cela pourra peut-être le détacher de la vodka...
Car depuis un an, l'interdiction de la vodka a été levée, m'explique-t-il. Les paysans s'obstinaient à en fabriquer, malgré les peines les plus sévères, et dans des conditions de distillation si défectueuses que c'était du poison, de la vraie mort-aux-rats:
--Et ce qu'il y avait comme fraudeurs à faire bouffer dans les prisons! dit-il. Sans compter que c'est démoralisant, ce mépris de la loi. Tandis que maintenant, avec le monopole de la gnole qu'il vend fort cher, l'État se fait des rentes et c'est la collectivité qui profite du vice des ivrognes...
Boris, je le sens, est anxieux de me présenter sous le meilleur jour ce que, dans sa jeune conscience austère, il estime une concession fâcheuse. Curieux mélange que ce garçon! Il est né à Paris, de parents russes. Son père était un avocat célèbre, exilé par le tsarisme. Il a fréquenté la laïque, puis l'école primaire supérieure; il allait entrer aux Arts et Métiers. Mais, enthousiaste de la Révolution, à dix-sept ans, son père mort, il décida sa mère à revenir en Russie. Et depuis, le Parigot au bon sens gouailleur ne cesse de se gourmer en lui avec le marxiste.
Il n'est pas entré au parti communiste.
--Je suis trop paresseux, fait-il, il faut donner sa vie, renoncer à tout. Et puis pour ce qu'on vous laisse de liberté, vous savez!
Il ne nie pas qu'il ait parfois la nostalgie du pavé de Paris. Ah! la rue des Pyrénées, Belleville!... Comme on est tranquille, là-bas!... Mais il n'y reviendrait pas, non... Ici, ce n'est pas drôle tous les jours, pourtant il se passe des choses comme nulle part dans le monde. Sans cesse du nouveau, des progrès, on vit, quoi! On peut même bien vivre. Il y a dans les usines des techniciens qui sont payés des deux mille et trois mille roubles par mois. Et avec l'industrialisation qui croît tous les jours, on en a tant besoin! Quant à lui, il sera bientôt ingénieur-électricien.
--Je suis même en train de boucler mon «travail de diplôme», fait-il. Ce que c'est? Un projet, original si possible, que chaque candidat doit, dans le dernier semestre des études, exposer et défendre devant «la commission de qualification» avant d'obtenir son titre d'ingénieur. Quelque chose comme le «chef-d'œuvre» des apprentis d'autrefois, avant de devenir ouvriers, ou bien encore une thèse, mais avec un caractère plus pratique...
Pour le moment, ce n'est pas encore la fortune. Il a pourtant obtenu une bourse de l'État: trente roubles par mois, avec réduction de moitié sur les restaurants coopératifs, le coiffeur, les magasins d'habillement.
--Il y a beaucoup de boursiers?
--Trente mille de l'État, pour la République de Russie seulement, et dix mille bourses accordées par des syndicats, des coopératives, des trucs comme ça. Cela fait quarante mille bourses sur cent dix mille étudiants. Et puis, vous savez, si on est malade, le docteur, les remèdes, l'hôpital, les maisons de convalescence--et dans des palais d'aristos!--on vous donne tout cela gratuitement...
La voix de Boris sonne fièrement, ses yeux brillent.
Tout de même, au début, ils ont eu de la misère, la maman et lui! Mais sa sœur est venue les rejoindre; elle a une bonne place dans un atelier de photographie, elle gagne cent dix roubles par mois et maintenant on joint les deux bouts. Une seule chose laisse à désirer, par exemple, le logement.
--Et dire qu'on se plaint à Paris! Ah! mince alors! lance-t-il avec conviction. Ce qu'on peut vous donner comme niche, ici! Voulez-vous venir y voir?