BATOUM, CITÉ INDUSTRIELLE ET TROPICALE

Batoum, tête sur la mer Noire de ce pont naturel que forme, entre l'Europe et l'Asie, la chaîne du Caucase, et dont l'autre tête est Bakou, sur la Caspienne. Mais Bakou est le départ. Batoum, le point d'arrivée, la clef d'or qui ouvre, ou devrait ouvrir, aux richesses de l'Orient la porte de l'Occident, le port le plus vaste et le mieux abrité de la côte; c'est là aussi que, par des _pipe-lines_ de mille kilomètres, la rivière de pétrole qui prend sa source à Bakou dans les immenses domaines du naphte, vient déboucher pour être embarquée et distribuée à travers l'Europe.

Riche proie que depuis dix ans se disputent bien des convoitises: les Allemands, puis les Anglais l'occupèrent, les Turcs, qui l'avaient obtenue par le traité de Brest-Litovsk, la revendiquèrent longtemps, la Géorgie indépendante la posséda un instant, l'Arménie, qui n'a pas d'ouverture sur la mer, la désirait avec violence. Sans doute est-ce pour apaiser les rivalités de ces deux derniers pays que, fort habilement, les Soviets en firent la capitale d'une petite république indépendante, l'Adjaristan. Les Adjars, Géorgiens d'origine, mais ayant passé trois siècles sous la domination turque et adopté la religion musulmane, forment d'ailleurs une race à part, une des plus arriérées du Caucase.

* * *

Étrange beauté que celle de Batoum! Une ville du Nord--ô paradoxe!--dans un décor tropical. Les rues géométriques avec leurs maisons peintes à la russe et leurs églises à coupoles et à bulbes sont plantées de palmiers géants, de camphriers, d'eucalyptus, de mimosas hauts comme des chênes: les jardins arrondissent des coupes débordantes de plantes gorgées de sève, s'épanouissent en fleurs colossales, dont les couleurs éblouissent et les parfums étourdissent. En plein hiver, sous les cimes neigeuses du Caucase, partout, à la fois, roses, chrysanthèmes, camélias, sans compter toutes sortes de corolles inconnues qui sentent la bassine de confitures.

Et que dire des environs? Au-dessus des criques d'or à la mer d'émail bleu, aux flancs des collines, au fond des vallées qui soufflent une buée chaude comme une haleine, c'est un effrayant et magnifique soulèvement de la nature. De la molle terre couleur d'ocre, des chênes gigantesques, des hêtres en colonnes sveltes, des châtaigniers bizarrement mêlés aux oliviers, aux aloès, aux palmiers, aux orangers, jaillissent de buissons d'hortensias, d'azalées, de rhododendrons, des cascades de plantes grimpantes, et de lianes, tandis que, sur les sommets se dressent des pins noirs, des mélèzes, des bouleaux d'argent, tous les arbres du Nord. Ce n'est qu'à Cintra, en Portugal, que j'ai vu cet étonnant mélange des arbres de tous les climats.

Mais on a discipliné cette fougue: des centaines d'hectares sont couverts de plantations qui produisent près de trois millions de livres de thé par an et s'accroissent tous les jours; il y a aussi des plantations d'excellent tabac, tabac turc de Sansoum et de Trébizonde, sans compter d'immenses cultures de bambous dont la canne est si large qu'on en fait des vases de fleurs et qui poussent, à certaines époques, de dix centimètres en une nuit.

Un paradis. Mais il a son serpent: la fièvre. Elle sévit surtout de mai à juillet lorsque, après les pluies qui durent les trois quarts de l'année, les fleurs, faisant une explosion soudaine dans un air moite et lourd de bain de vapeur trop parfumé, il est vraiment impossible de respirer et presque d'exister. Malgré les stations antipaludiques que l'on multiplie, on n'a pu encore couper les têtes multiples de l'hydre qui rôde dans les bas-fonds. Et dans cette nature à la triomphante beauté, les hommes sont chétifs, jaunes et tristes, comme épuisés par l'inégal combat.

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Autre paradoxe: ces montagnards encore accoutrés comme des personnages de l'Histoire sainte, ces femmes drapées d'étoffes bariolées, la tête insolente sous leurs hauts diadèmes rouges à sequins, campent avec leurs animaux à quelques pas du vaste quartier industriel qui, pareil à quelque cité de la moderne Amérique, couronné de fumées noires, trépidant du halètement des machines, longe la mer et le port. C'est là que le dur et sombre Bakou a sa succursale de l'Asnieft, qui appartenait naguère à la compagnie Nobel et a gardé le même directeur.

Cent trente-cinq tanks-réservoirs y sont alignés comme une armée de mastodontes. Ils contiennent: mazout, pétrole, benzine, huiles de graissage et de chauffage, venus soit par le pipe-line de Bakou que des stations de pompes actionnent tous les cinquante kilomètres, soit par des citernes roulantes que transportent des trains. De ces réservoirs, des canalisations acheminent le liquide jusque dans les cales doublées de fer des bateaux pétroliers.

Mais pour messieurs les Turcs, il faut mettre le pétrole en bidons, qui sont fabriqués dans plusieurs grands ateliers: sept mille cinq cents par jour. On en fabriquait trois fois plus avant la guerre, car certaines régions de Turquie ont pris l'habitude de se fournir en Amérique et la puissante Standard Oil n'a pas l'intention d'abandonner sa clientèle. Autrefois la Turquie était, avec l'Angleterre, la meilleure cliente de l'Asnieft; maintenant c'est l'Italie d'abord, puis la France. Pourtant l'exportation totale du naphte commencerait, me dit-on, à dépasser les chiffres d'avant-guerre.

Autour des usines, des ateliers, des laboratoires, se groupent comme d'ordinaire le club, la salle de théâtres, le restaurant, la crèche, le jardin d'enfants. Et vingt-cinq grandes maisons ouvrières, du type le plus moderne, contenant chacune une dizaine de logements, sont en construction.

* * *

--Tout cela est fort bien, très philanthropique, me disait après la visite un ingénieur étranger. Mais tout en songeant au bien-être des ouvriers, il faudrait pourtant leur demander un effort plus intense de production. C'est en grande partie pour leur accorder confort et loisirs que la plupart des industries de l'U. R. S. S. sont en perte. Ces pétroles de Bakou et de Batoum, eux-mêmes, ne font que peu ou point de bénéfices. Je sais bien que l'Asnieft a dû faire de grosses dépenses d'outillage et d'électrification. Mais d'autres s'imposent: par exemple les pompes sur le parcours du pipe-line Bakou-Batoum sont usées; quelques-unes ne fonctionnent déjà plus. D'ici un ou deux ans il faudrait renouveler ce matériel. Cela coûtera environ deux cent millions de roubles. Où trouver l'argent? Toujours la terrible question!...

De même pour le port de Batoum. Il s'y faisait, il devrait plus encore s'y faire un trafic considérable. Mais l'État soviétique règle et restreint avec rigueur exportations et importations. La Perse, en outre, ne pouvant pas--à moins que le prochain traité commercial avec la Russie ne l'y autorise--expédier ses marchandises en transit, vers l'Europe, par la voie Bakou-Batoum, le mouvement du port s'en trouve ralenti, et par suite son importance et sa prospérité.»

La capiteuse Batoum tient toujours, dans sa main, la clef d'or du pont par où pourraient s'échanger les richesses de l'Europe et de l'Asie, mais elle n'a pas le droit d'en ouvrir la porte: troisième paradoxe.

* * *

C'est fini, je vais partir. Depuis Paris, je redoutais fort, pour mes papiers et pour mes notes, cet instant du départ.

--Vous verrez, on vous confisquera tout, m'avait-on dit.

Le délégué à Batoum du _Narcomindiel_ de Moscou, auquel j'apporte mes bagages et mes inquiétudes, se met à rire. Puis avec une parfaite bonne grâce:

--Vos valises ne seront même pas ouvertes, me dit-il, c'est en toute liberté que vous quitterez la Russie.

Maintenant, à bord du blanc petit vapeur _Carinthia_, encore immobile mais déjà frémissant, je contemple, avec une émotion profonde, allongée sur sa côte éclatante, la molle Batoum, pointe extrême de l'Union soviétique. J'ai les bras pleins de fleurs, le cœur plein de souvenirs et d'images. Je pense à cette immense contrée, dont nous allons nous détacher, infiniment diverse et complexe, ardente, passive, douloureuse, bouleversée par les tortures et les espoirs du plus prodigieux enfantement qui fut jamais. Contrée qui tour à tour étonne, attire, rebute, indigne, enthousiasme, mais ne peut laisser indifférent, je l'aime malgré ses erreurs. Et en la quittant je n'ai qu'un regret: ne pas l'avoir mieux pénétrée, un espoir: y revenir...

FIN

TABLE

Pages.

PRÉFACE. 9

I.--A travers la barrière rouge. 15

II.--Premier regard. 25

III.--Ce qu'on voit dans les rues de Moscou. 37

IV.--Comment ils mangent. 49

V.--La grande pitié des logements. 54

VI.--M. Tchitcherine parle de l'opposition. 61

VII.--L'Asie nouvelle à Nijni-Novgorod. 70

VIII.--La bourse des produits. 76

IX.--Pourquoi l'Asie vient à Nijni. 81

X.--Ce qu'on voit au village russe. 88

XI.--Au fil de la «petite mère Volga» 101

XII.--Kazan, capitale de la République Tartare. 116

XIII.--Au comité exécutif central de Kazan. 126

XIV.--Le charme de Moscou. 137

XV.--Les rouages d'une usine soviétique. 144

XVI.--Des jeunes gens s'amusent. 150

XVII.--Qu'est devenue l'aristocratie russe? 162

XVIII.--L'inquiétant problème de l'industrialisation. 168

XIX.--Comment on rapproche ouvriers et paysans. 180

XX.--M. Kalénine, président des républiques soviétiques et socialistes, reçoit. 186

XXI.--L'école soviétique école de communisme. 194

XXII.--Les trois cent mille enfants parias. 208

XXIII.--La justice soviétique, justice de classe. 215

XXIV.--Le théâtre, culte d'Etat. 227

XXV.--Qu'est devenu l'amour? 233

XXVI.--Mariage, divorce, avortement. 238

XXVII.--Mme Alexandra Kollontai, ambassadrice des soviets au Mexique, parle de la situation de la femme en U.R.S.S. 246

XXVIII.--Ce qu'est le parti communiste russe. 252

XXIX.--Leningrad, capitale déchue. 262

XXX.--De la neige aux palmiers. 269

XXXI.--Bakou, capitale du pétrole européen. 275

XXXII.--Tiflis, belle capitale de la République Géorgienne. 288

XXXIII.--Pourquoi, comment la Géorgie perdit-elle son indépendance. 294

XXXIV.--La Géorgie peut-elle être industrialisée? 300

XXXV.--A travers le Caucase. 305

XXXVI.--Le visage patient et laborieux de l'Arménie en deuil. 311

XXXVII.--Erivan, capitale heureuse. 317

XXXVIII.--Batoum, cité industrielle et tropicale. 332

ACHEVÉ D'IMPRIMER LE 30 NOVEMBRE 1927 PAR EMMANUEL GREVIN A LAGNY-SUR-MARNE