M. KALÉNINE, PRÉSIDENT DES RÉPUBLIQUES SOVIÉTIQUES ET SOCIALISTES, REÇOIT

J'obtiens tout de même la faveur de me glisser dans la salle où M. Kalénine tient ses réceptions.

Me voici poussant, un peu craintive, la porte de cette présidence d'une république de cent quarante millions d'âmes. Dans le vestibule, infiniment moins somptueux que celui de la Maison des paysans, rien que deux hommes. Deux chemineaux en guenilles poudreuses qui soufflent doucement, en contemplant leurs pieds, ballots monstrueux, enveloppés de toile et de cordages. L'un a déposé sur le parquet sa petite valise de bouleau et sourit, débonnaire, en râtissant de ses dix doigts sa large barbe grenue. L'autre entr'ouvre sa chemise de cotonnade rose et se gratte avec délices. Ces messieurs font un brin de toilette. Mais je ne vois pas cela à l'Élysée.

--Ils sont venus à pied, me dit mon guide; peut-être ont-ils marché six mois pour arriver jusqu'ici...

Un adolescent rougeaud, en casquette et cache-nez des fortifs, est assis sur une chaise, de guingois, en travers de l'escalier.

--_Frantzous?_ fait-il en clignant sagacement de l'œil. _K'arracho! K'arracho!_ Bon! Bon!

Et il consent à ouvrir le passage. Plusieurs antichambres où sont répandues bien à l'aise des tribus de paysans à loques et à paquets, puis le bureau du secrétariat. Une dizaine de jeunes femmes, ensachées jusqu'aux pieds dans des sarraus de toile grise, les cheveux bien lissés, les joues sans fard, y travaillent en silence, avec un air très sage. Toutes à la fois lèvent des yeux souriants. Ne se croirait-on pas dans quelque ancienne institution pour demoiselles de province?

--Nous n'avons aujourd'hui que cent quatre-vingts visiteurs, dit l'une d'elles; parfois, ils sont plus de deux cent cinquante...

* * *

Un escalier dérobé. Nous voici dans une vaste pièce en rotonde qu'éclairent violemment six fenêtres. Un comptoir arrondi de bar la partage en deux. D'un côté et jusqu'au fond de la salle, ondule et tourne une foule jaune, d'où monte une confuse rumeur marine et cette puissante odeur de bottes graissées au suint qui est l'odeur même de la Russie.

De l'autre, appuyé sur le rebord du comptoir, près d'une jeune femme en tablier gris, un homme, dont apparaît tout juste le profil,--toison fauve coupée à l'écuelle, comme celle des paysans, nez fort, et, entre la moustache et la barbiche, un bon sourire paternel--c'est M. Kalénine.

Debout devant lui, à l'intérieur de la barrière, un soldat sans armes fait l'office de rocher entre deux ruisseaux de visiteurs. L'un de ces ruisseaux se dirige vers une table où des employés, sourcils attentifs, s'efforcent de comprendre des explications souvent embrouillées, remettent une fiche portant le nom et les indispensables indications. L'autre coule lentement, avec un temps d'arrêt devant le président. Questions cordiales, réponses verbeuses ou timides, lecture des papiers et M. Kalénine se penche vers sa secrétaire qui prend des notes. Il lui arrive de refuser tout de suite et nettement; le plus souvent, il renvoie l'affaire à l'un de ses secrétariats; parfois--et c'est le cas pour les paysans venus de si loin--il les reverra en particulier après l'audience.

Dans la foule qui piétine en docile troupeau, des gens se haussent sur la pointe des pieds pour voir, tendent l'oreille, tendent le cou. Étrange bouquet vraiment, que toutes ces faces rapprochées par le hasard et l'espoir, et comme il aurait tenté un imagier du moyen âge! Larges pommettes d'Asie, dures mâchoires d'ouvriers, traits purs et hardis du Sud, moujiks hébétés sous leurs poils, vieilles que la misère a sculptées en pierre grise, paysannes aussi rouges que leurs mouchoirs rouges, veuves aux émouvantes paupières d'ombre, et ces gamins dont les lèvres éclatent comme des baies d'églantine, et ce vieux Mongol cadavérique, ivoire fraîchement déterré; tous, toutes orientent vers celui qui, tout à l'heure, décidera, des regards où tremble un sourire, tour à tour inquiet et confiant...

* * *

Dialogues rapides, d'ordinaire. Pas toujours. Voici un jouvenceau, nu-tête, traits tourmentés, prunelles de diamant noir. Il est venu à Moscou pour entrer à l'Université: «Plus de place», lui dit-on. Le président pourrait-il...?

--Étudie dans ton pays, petit, il y a ici vingt mille candidats en trop...

Le garçon insiste, visage ardent, mains tendues.

--Que veux-tu que je fasse? Je ne peux pourtant pas te caser à l'Académie des savants?

--Pourquoi pas? clame l'enfant. Et il se tord les bras, et il supplie à grands cris avec des torrents de larmes qui ne peuvent éteindre les flammes de ses yeux, mais gagneront peut-être sa cause.

Un vieux à museau de loup-cervier, qui ne cesse de feuilleter des cahiers crasseux, est vite expédié:

--Va-t-en, tu as assez gagné comme ça, mercanti de malheur!

Mais quelle main de grand'père caresse doucement les boucles de ce bambin, serré sur la poitrine d'une femme aux yeux clairs de vierge! Qu'a-t-elle obtenu? On ne sait; elle s'en va, rayonnante et légère...

C'est le tour d'un groupe de grands garçons robustes qui parlent tous à la fois: des paysans démobilisés. Ils veulent rester à Moscou pour travailler dans des usines. Seulement, voilà, pas de logements.

--Croyez-vous que j'en aie dans ma poche? demande en riant le grand Starost.

Ils rient aussi, ripostent avec respect, mais sans gêne. Des enfants qui parlent à leur père. Allons! cela s'arrangera!... On leur trouvera bien une niche.

Un matelot passe, de son pas dandinant, son petit calot sur l'oreille. Puis, qu'y a-t-il? La figure de bonhomie du président durcit soudain. D'un geste de colère, il rejette des papiers vers une petite bourgeoise, d'allure modeste:

--Comment osez-vous? L'amnistie pour votre mari? Mais c'est fusillé qu'il aurait dû être! Allez, qu'on ne vous voie plus!

C'est la femme, paraît-il, d'un ancien membre de la police secrète tsariste, condamné à six ans de prison. La malheureuse s'abat, la tête sur le comptoir, et sanglote. Pas un regard du président ne vient à elle, mais la jeune secrétaire au visage doucement maternel, se penche et la console.

M. Kalénine exerce assez souvent son droit de grâce. Mais point de pitié pour les gens d'ancien régime.

Là-dessus éclatent tout à coup des glapissements de chat, la queue prise dans un tiroir. Une affreuse mégère, agitant en balancier ses deux bras de sarment noir, siffle des injures entre ses lèvres sans dents:

«--... Le diable t'emporte, toi, qu'on appelle le président, oui, toi et toute ta maisonnée!

Explosion de gaîté. M. Kalénine attend sous l'orage, en essuyant ses lunettes:

--Allons! Allons! se borne-t-il à dire, ne criez pas si fort, la petite mère, vous n'êtes pas chez le bistrot!

Et avec un haussement d'épaules bonhomme qui prend la foule à témoin:

--C'est la troisième fois qu'on augmente sa pension, fait-il, est-ce ma faute si elle la boit?

Une vieille mendiante au douloureux visage effondré, ficelée dans un sac à pommes de terre, achève la série. Elle dévide longuement son histoire et reçoit, avec de bonnes paroles, un rendez-vous spécial.

* * *

Un instant plus tard, dans son cabinet de travail de style anglais, un simple cabinet de chef de bureau de ministère, je vois le président de face.

Plus jeune que ses portraits; à peine a-t-il franchi la cinquantaine. Entre la barbe et les cheveux d'or rouge niellé d'argent, la face aux traits frustes est colorée, tannée par le grand air. Mais, là-dedans, quel regard! Des petits yeux étroits, sans paupières, qui naissent tout droit des sourcils touffus, comme des flaques de pluie dans un bois d'automne, si clairs, si pleins de bonté, si perçants aussi, avec je ne sais quelle matoiserie paysanne.

Et c'est de ses paysans qu'il parle, bien entendu.

--Eh oui! ils se plaignent, dit-il; personne n'est satisfait de son sort, les gens des campagnes moins que les autres. Le village russe a toujours été pauvre; après les guerres et la révolution, ce fut la misère totale; maintenant, on en est revenu aux conditions d'autrefois. Et les choses s'améliorent. Mais les paysans trouvent que, pour une république, cela ne marche pas assez vite. Ils sont devenus exigeants: ils veulent des marchandises, des écoles, leurs fils à l'Université, des crédits. J'en ai reçu cinquante hier. Les uns venaient de la Russie blanche, les autres des frontières de Pologne. Ils réclamaient une aide financière... On leur donne ce qu'on peut, mais l'État n'est pas riche...

Les mains du président, ces mains qui ont manié la faucille et le marteau, sont maintenant blanches et soignées, mais elles ignorent le repos. Il saisit un crayon, le tourne, le retourne, le remplace par un coupe-papier. Tandis qu'il m'expose les doléances des campagnes et comment on encourage les plus pauvres des habitants par des subsides en les groupant en coopératives contre le _koulak_, le paysan riche qui vit du travail d'autrui, il caresse l'encrier de cristal et le palpe dangereusement. Sincère, il admet que la Russie a ses chouans:

--Oui, chez les Cosaques, en Sibérie... Mais si peu de chose en comparaison de la masse... Du moins, ceux qui veulent le retour du gouvernement aristocratique... Pour le régime de la propriété individuelle, il y en a un peu plus...

Lui pose-t-on une question, il se lève, se promène un peu penché, les bras derrière le dos. Naguère, paraît-il, il était vêtu de la touloupe. Maintenant, par égard pour ses hautes fonctions, il porte avec aisance un complet veston gris, de coupe stricte, et même--ô surprise!--une chemise blanche, au col souple, il est vrai. Répond-il, il rejette en arrière son épaisse toison et, quand il rit, ses petits yeux pétillent derrière ses lunettes.

Mais il cesse de rire quand, à propos de la France, revient l'éternelle question des dettes. Je dis:

--Ce sont des paysans, des travailleurs de chez nous, de pauvres gens, comme ceux que vous aimez et défendez, qui ont perdu toutes leurs économies. Est-ce juste?

Trois tours, du bureau à la cheminée, de la cheminée au bureau. Le président Kalénine hoche la tête avec tristesse:

--Je sais, fait-il, nous savons tous, parmi les chefs. Mais ici, c'est la masse qui dirige. Et la masse ne comprend pas. Elle répond: «Cet argent, à qui fut-il prêté? A un gouvernement ennemi... Et ces peuples qui réclament, n'ont-ils pas aidé les guerres civiles qui ont tout ruiné chez nous?...» Mais laissons faire les experts... Attendons...

Toujours le même refrain! Le président se tait. Nous nous taisons. Qu'y a-t-il à dire?