AU FIL DE LA «PETITE MÈRE VOLGA»

Vers la fin du troisième jour, je quitte,--il faut bien--Nijni-Novgorod et m'embarque sur la Volga.

Mon beau paquebot blanc porte son drapeau rouge piqué sur l'oreille comme un coquelicot. Il s'appelle le _Tchaïkowsky_, nom du plus populaire, du plus élégamment enrubanné des compositeurs russes.

A l'embarcadère, c'est tout le grouillement de l'Orient, sans sa lumière--il fait gris--ni son pittoresque--foule d'un jaune terne.--Vendeurs de fruits, de pastèques, d'œufs, de graines de tournesol, de menue camelote, portefaix, mendiants, infirmes, tendant tous à la fois, du même geste, leurs marchandises, leurs sébiles, leurs moignons, sont là, serrés, tassés, piétinant dans la boue liquide, mêlant appels, plaintes, vociférations.

Dans l'entrepont, campent déjà sur d'énormes ballots, des tribus de paysannes, elles-mêmes ballots ficelés à la taille, d'enfants, tête rasée, regardant de tous leurs yeux vifs, de moujiks, toisons exubérantes, en caftans doublés de peau de mouton, leurs pantalons de toile bleue fourrés dans leurs bottes. Dans un coin, des femmes tziganes, accroupies en cercle dans leurs robes rouges, jaunes, ou vertes comme des pétales de fleurs, forment parmi ces gens terreux un éclatant massif. Les hommes, face cuivrée, cheveux bleutés en anneaux gras et des cercles d'or aux oreilles, tournent autour d'elles d'un pas souple; tandis qu'une adolescente, mollement drapée dans un long châle couleur de capucine, offre au soleil couchant son rond visage, doré comme une orange, et sourit d'un sourire mince et mystérieux.

La scène était-elle différente au temps des tsars?

Et le bateau engouffre par lampées indifférentes des chevaux qui renâclent, des meubles, des moutons effarés, des porcs offusqués qui grouinent, et toute une file noire de fourmis humaines, pliées sous d'hétéroclites fardeaux.

Aux premières, là-haut, quel contraste! Quel calme et quel espace! Décidément, l'égalité serait-elle une chimère d'Occident? Il est vrai que les voyageurs peu nombreux sont eux-mêmes des prolétaires: fonctionnaires d'État ou délégués de coopératives.

Si mon wagon-lit avait les dimensions d'une cabine, ma cabine a celles d'une chambre d'hôtel. J'ai une table avec une jolie lampe électrique à abat-jour rose, un fauteuil, une chaise-longue à la Récamier. Le lit n'est pas fait, car la plupart des Russes transportent leurs draps, leurs couvertures, et parfois un petit matelas, comme un escargot sa coquille. Mais pour deux roubles un domestique à moustaches de palikare se charge de tout aménager.

Les cabines ouvrent sur une longue salle à manger qu'achève un salon en rotonde: piano, fauteuils, table ovale en acajou style Louis-Philippe, sur laquelle trône une de ces plantes dénommées caoutchouc, dont les feuilles de zinc ont un air si niais. On se croirait dans un très bourgeois salon de vieille famille provinciale.

Sur le pont, sombre féerie: nous sommes tout juste au point où l'Oka jette ses eaux violentes comme un trait d'acier dans la douce Volga bleue, nonchalamment allongée entre ses berges de sable blond. Et, de rivière paisible qu'elle était, la voici, par la volonté de son viril compagnon, transformée en fleuve gigantesque qui descend avec majesté pendant quatre mille trois cents kilomètres, du nord de la Russie jusqu'à la mer Caspienne, sertie en plein désert d'Asie. Est-ce par ironie ou par crainte que les Russes appellent si câlinement cette énorme créature la «petite mère Volga»?

La ville basse de Nijni s'enfonce comme un éperon de fer au confluent des deux fleuves, élevant sa cathédrale aux trois tours, d'un gris à peine bleuté, dans l'immense ciel lilas tendre où se balancent de grands vols d'oiseaux noirs. L'eau s'étend à l'infini, comme une lame d'argent. A peine de fines barques, aux personnages précis, en raient-elles la surface. Puis voici, traînant sur l'eau ses feux sanglants, un grand paquebot blanc, frère du nôtre qui s'avance...

Gémissements de sirènes, halètement et hoquets de machine. Doucement nous nous détachons de la rive, nous glissons dans un bruit de soie; doucement nous voyons se révéler, s'effacer ensuite les maisons blanches, les églises de la ville haute, puis ses lumières. Au piano, un tout jeune homme, le visage rêveur sous sa casquette d'apache, essaie d'un doigt un air nostalgique. Au-dessous quelqu'un à bouche close, fredonne un air d'Orient, comme s'il rêvait tristement. J'ai dit tout à l'heure adieu à mon aimable compagne. Le temps est lourd, la nuit de plus en plus épaisse, sous un ciel bas et tourmenté. Et je me sens tout à coup très seule et très loin, au milieu de ces gens dont je ne comprends ni la langue ni l'âme.

* * *

Tout à coup, venant d'en bas, une jeune voix lance à plein gosier:

--_All right! Fine!_

Il prononce «_foïne_». Ce joyeux accent nasal? Cela ne peut être qu'un Américain.

Il apparaît en haut de l'escalier: un grand diable de garçon qui a un feutre de cow-boy, une tunique kaki vaguement militaire, une culotte et des bottes de paysan russe--des bottes étranges, en grosse toile, avec des semelles de corde. Sa figure colorée aux traits forts, son sourire cordial et direct, je les attendais, mais quel est ce regard qui n'est pas d'Amérique: rêveur, mobile, plein d'ardeur et d'inquiétude?

Devinant une étrangère, tout de suite, sans façon, il m'adresse la parole. Et bientôt je sais son histoire. Un Américain, en effet, mais de mère russe, ce qui explique le regard; il a passé en Russie une partie de son enfance et n'a jamais cessé de parler la langue. Retour aux États-Unis, quelques années dans une exploitation agricole de l'Ouest, coupées d'études dans une école secondaire, puis dans une université, voilà qui explique aussi ce singulier mélange de manuel et d'intellectuel. Maintenant, avant de commencer la vie sérieuse, il s'accorde un ou deux ans de voyage, _to see something of the world_, pour voir le monde. Mais pas à Montmartre, à Deauville, ni même à Venise. C'est le peuple qui l'intéresse, et naturellement la grande expérience de Russie, son pays d'enfance. Communiste? Qui sait? En tout cas, il n'est pas convaincu du tout qu'ils aient besoin de révolution aux _States_. Ou du moins pas encore.

Depuis juin, il se promène de village en village; il s'arrêtera demain matin à une station appelée Vassilo-Soursk et continuera son voyage le long de la Volga, jusqu'à l'époque des grands froids. Il a aidé aux moissons, à la récolte des fruits, rentré les foins. Tous les travaux des champs le connaissent. Partout les paysans se sont montrés accueillants, il a couché chez eux, causé avec les uns, les autres.

Quelle occasion de me renseigner! Je le presse de questions:

--Est-on content dans les campagnes?

--Somme toute, oui, répond-il. Naturellement les gens grognent. Comme ils commencent à gagner plus d'argent qu'autrefois, ils voudraient pouvoir se donner plus de confort. Sans quoi, pourquoi travailler? disent-ils avec assez de bon sens. Or les objets qu'ils voudraient acheter sont plus chers que les produits qu'ils vendent. Et ils sont en quantité insuffisante. Par exemple, il y a souvent disette d'étoffes de laine et surtout de coton. Les femmes doivent aller plusieurs fois à la ville pour en découvrir dans les magasins. Et quelle qualité! _Poor stuff_... Ils réclament aussi des écoles dans chaque village. Et encore des cinémas. Les tournées de films de propagande qu'on y a faites leur en ont donné le goût. N'oublions pas non plus les phonographes. J'ai vu des _isbas_ pleines à craquer pour écouter des valses italiennes et des refrains de music-hall anglais. Encore étaient-ce de vieux instruments chevrotants et édentés, achetés d'occasion, Dieu sait où! Enfin, croiriez-vous qu'une ou deux fois, j'ai rencontré des pianos? En pleine steppe, oui... Ah! ils s'éveillent, les paysans russes, _by Jove!_ C'est à bottes de sept lieues qu'ils rattrapent le temps perdu.

--Et les machines agricoles, les adoptent-ils?

--Ça, c'est autre chose. Les vieux, vous comprenez, ne sont guère enthousiastes. J'avais beau leur dire pourquoi et comment nous nous en servons aux _States_, où la campagne ressemble aux steppes russes, et quelle richesse en résulte: «Nous continuerons comme nos pères nous ont appris, et avant eux nos grands-pères, disaient-ils en hochant la tête. Les jeunes, eux, feront ce qu'ils voudront.» Et ils veulent. Il paraît qu'en Ukraine et au Caucase, il y a des districts entiers où la culture est tout à fait scientifique. Le gouvernement achète des machines en Tchécoslovaquie, en Amérique. En une seule année il a importé dix mille tracteurs Ford. Les coopératives agricoles les vendent à crédit, les louent. Mais ce n'est pas encore le succès. A mon avis, les dirigeants soviétiques ont oublié le principal: ils auraient dû installer, comme en Amérique, dans un rayon de cinquante à cent verstes, des postes pour les pièces détachées, pour les réparations surtout, ce que nous appelons des _service stations_. A quoi bon des tracteurs pour des gens qui ne savent pas s'en servir? A la première anicroche, ils se détraquent ou se rouillent; on ne peut pas les réparer, et ce n'est bientôt plus qu'un inutile amas de ferraille...

--Et le régime soviétique, qu'en disent les paysans?

--Pas grand'chose. Beaucoup ne s'en préoccupent guère; mais on sent qu'au point de vue politique, ils sont satisfaits. Jamais ils n'avaient joué pareil rôle dans les affaires publiques, vous comprenez; ils en ont conscience, et aussi qu'ils sont les maîtres de demain...

--Mais ils ne regrettent pas leur «petit père», le tsar, pour lequel ils avaient un tel culte? Ils ne se révoltent pas à la pensée de son abominable fin, de celle de ses enfants?

Le jeune Américain laissa un instant errer ses yeux sur l'eau devenue plus claire que le ciel, puis d'une voix basse, un peu honteuse:

--Non. Il faut dire la vérité: non seulement ni indignation ni regret, mais pas une fois je n'ai entendu prononcer le nom de Nicolas II. Peut-être y pensent-ils; mais par prudence ils ne le disent pas. Que voulez-vous? Il était si haut, si loin du peuple...

--Et leur religion?

--Ils sont libres, maintenant, de la pratiquer. Ils peuvent être baptisés, se marier, se faire enterrer à l'église, c'est tout ce qu'il leur faut.

--Mais l'enseignement de l'école qui enlève la foi à leurs enfants...?

--Au début, quelques-uns ont protesté, surtout les mères. A présent, je crois, _they don't mind_, cela leur est égal. On a dit que le paysan russe était mystique. Pas plus, je pense, qu'en Amérique ou en France. Superstitieux, oui. Ce n'est pas la même chose. Et puis, autrefois, l'église tout en or, avec les belles cérémonies, l'encens, les chants, c'était leur seule distraction. Aujourd'hui, ils ont le club, les lectures, les conférences, les discussions politiques, ils ont même des représentations théâtrales qu'ils organisent eux-mêmes...

Je me souvenais des propos passionnés de ma jeune émigrée, dans le train, entre Berlin et Varsovie. Je les répétai au jeune homme.

--Voyez-vous les paysans aider à une contre-révolution?

Un silence. Puis, avec gravité:

--En toute conscience, non. Ils peuvent critiquer le nouveau régime, chercher à le modifier. Mais c'est _leur_ régime. Ils se sentent là avec des gens comme eux, des gens de leur classe. Jamais ils ne le détruiront. Allez, le passé est bien mort.

* * *

Hier soir, une brume floconneuse et blanche comme de l'ouate avait peu à peu emmitouflé ciel et eau. Le paquebot avançait avec prudence. Couché sur une immense gaule, un marinier sondait les profondeurs, les annonçant à cris rauques, enveloppés eux aussi doucement de coton, et semblant venir de très loin. De petites lanternes rouges clignant faiblement sur des bouées, indiquaient la route. Tout à coup, stop! Hurlements de sirènes. Avons-nous touché? Non. Mais le brouillard est trop épais, il faut attendre. Des bateaux glissent comme des fantômes gémissants. Et toute la nuit, marche lente, arrêts, dialogues animés des machines. La pluie tombe soudain à flots et le battement monotone «de ses petits pieds froids», comme dit le poète anglais, se mêle au souffle régulier de la machine, au froissement de l'eau.

En m'éveillant, je pousse mon rideau. Il pleut toujours. Sur la rive, plate et sablonneuse, un mur blanc de monastère étreint une oasis d'arbres blonds d'où s'échappent les tours renflées et les coupoles d'argent d'une église. Toujours des églises. Que ce serait beau sous le soleil!

Du haut du pont, à peine aperçoit-on la lointaine rive gauche, plaine rase qui, plus basse que la vaste eau jaune, semble fléchir sous son poids. La rive droite déroule sans fin des collines dont l'onduleuse échine disparaît sous une fauve fourrure de halliers. Parfois des prairies avec des vaches, des moutons bruns, des porcs vautrés dans la vase.

J'arrive juste à temps pour serrer la main de mon Slavo-Américain. Il descend à une petite station en bois de pitchpin, grimpe d'un pas vigoureux la pente boueuse, le buste très droit sous un énorme ballot de toile verte, agite joyeusement son feutre de cow-boy et disparaît sans que j'aie même pensé à lui demander son nom. Heureux croisement de deux races si opposées!

A bord se trouve un autre échantillon de l'Amérique: une charmante femme, Mrs F..., svelte et solide, fin visage de pastel un peu effacé, mais avec tant de vie dans les courtes boucles volontaires des cheveux gris, dans les yeux verts au regard avide! Pendant la guerre, elle était en mission en France, pour nos réfugiés du Nord, pour des cantines de soldats. Depuis, elle a voulu voir la reconstruction en Europe, «le mouvement de la vie neuve», comme elle dit un peu précieusement. Elle a séjourné d'abord dans les pays d'Europe, puis en Turquie, Syrie, Mésopotamie, Irak. Elle arrive de Perse, où elle a passé plusieurs mois:

--Se doute-t-on, en Europe, me dit-elle, à quel point est profond chez tous ces peuples le réveil des nationalités? Ils ne veulent plus de la tutelle d'Occident, ils n'en veulent plus. Tôt ou tard, ils s'en affranchiront. Et si l'Occident résiste, ils se grouperont autour de la Russie qui comprend leurs aspirations, souffre elle aussi de l'ostracisme de l'Europe, et leur offre un système qui est à la fois souple et cohérent...

Elle me donna l'explication de la réserve que j'avais remarquée à Nijni chez les marchands persans. La Perse, il y a quelques années, avait donc été la première à reconnaître les Soviets, tandis que les Soviets, de leur côté, renonçaient aux avantages territoriaux, aux dettes, aux concessions du régime tsariste. Leur influence semblait être solidement établie en pays persan, d'où ils avaient évincé les Anglais. Des ministres anglophiles furent même alors exilés.

Mais, depuis un ou deux ans, retour offensif de la cavalerie de Saint-George. Le shah Pahlévi est, paraît-il, retombé sous la coupe britannique. Les exilés ont été rappelés. Est-ce à cause des nécessités économiques de l'heure ou par représailles que les Soviets ont, depuis quelques mois, presque entièrement fermé leurs frontières aux produits persans? Quoi qu'il en soit, privés de leur principal marché, les Persans sont furieux et désolés. La lutte est ouverte sur ce champ de bataille économique entre les deux grandes puissances. Qui l'emportera?

Mrs F... parie pour la Russie. Pahlévi, dit-elle, a une grande vigueur dominatrice, mais pas de cerveau; pouvant et devant rester chef d'un gouvernement démocratique, il a voulu assumer le rang et les prérogatives des shahs; il mécontente son peuple par sa pompe et ses dépenses excessives. Malgré l'appui anglais, sans doute sera-t-il un jour balayé par un coup d'Etat.

De son pays, elle parle avec amour, mais sans indulgence:

--Toutes ces races mêlées, dit-elle, ont fait perdre à l'Amérique son ancien idéal un peu puritain. L'argent dont nous sommes gorgés nous monte à la tête. Quel enfer nous faudra-t-il traverser pour retrouver notre âme?

Pour le moment, elle est venue voir «ce que la Russie rouge fait pour le monde».

--En tout cas, le _Paradis retrouvé_ de Milton, ce n'est pas ici! fait une voix gaîment roucoulante, la voix d'une Russe qui l'accompagne.

Bien typique aussi. Une carrure, une face massive et colorée de boxeur, et, là-dedans, des yeux de petit enfant, frais, naïfs, qui, tour à tour, rient, pleurent, lancent des éclairs ou s'attendrissent. Artiste et lettrée jusqu'aux ongles, poète naturellement et sans effort, mais pas plus de jugeote qu'un oiseau. Oui, une âme d'oiseau de mer, généreuse, passionnée, contradictoire, amie de la tempête, s'élançant d'un coup d'aile depuis les nuées d'orage tout là-haut jusqu'au plus profond de l'abîme. Une vraie Slave.

De très vieille famille, elle a tout perdu, elle a connu toutes les douleurs, toutes les misères de la révolution. Mais critique-t-on son œuvre? Elle retrouve aussitôt bec et ongles pour la défendre.

--Des erreurs, des crimes, il y a eu, il y a encore, fait-elle. Pourtant, à aucun autre pays je ne voudrais donc appartenir. On trébuche, on tombe, on se relève, on repart vers l'avenir... Plus qu'ailleurs on trouve ici de la souffrance, mais aussi de la grandeur...

Nous causons, étrangement réunies, venues toutes trois de points si opposés de l'horizon du monde et de la pensée. Comme moi, elles vont visiter Kazan, et nous décidons d'unir nos destinées.

* * *

Il ne cesse pas de pleuvoir. Nous croisons des files de chalands chargés de réservoirs de naphte, de pommes de terre, de peaux de mouton; et souvent, tirés par de minuscules remorqueurs essoufflés, d'immenses radeaux faits de troncs d'arbres assemblés par des cordes, portant des femmes et des enfants, des fleurs en pots, des chiens, des chats, des bancs, des cabanes, toute une ville flottante. Des bateliers, avec de longues rames, courent de droite, de gauche, se penchent, le corps et les muscles tendus, rétablissent l'équilibre de l'énorme masse.

Le commerce des bois de construction a donc repris son activité? Une partie seulement, me répond-on. Naguère, la petite mère Volga était beaucoup plus affairée. Sa flotte comptait environ trois cents bateaux à vapeur. Elle n'en a plus que soixante-quinze. Il est vrai que, l'an dernier, deux seulement avaient recommencé à fonctionner.

Nous apprenons aussi qu'à part nous trois, il n'y a pas, en première, de voyageurs payants. Les quelques autres sont des fonctionnaires ou des délégués de trusts d'Etat. Par exemple, on se rattrape dans les autres classes, toutes les cabines de seconde sont occupées, les troisièmes bondées. Le prix des transports pourtant n'est pas plus élevé qu'en France, mais ici on est plus pauvre.

Le _Tchaïkowsky_ s'arrête de temps à autre--le pays n'est guère peuplé--devant de petites villes, de grands villages. Les unes ont de charmantes maisons de bois clair, parées de fleurs, parfois peintes de rose, de bleu pâle; les autres, des chaumières grises, très pauvres, de forme circulaire, sous les toits de chaume coniques. Au milieu, la modeste église dont on voit battre la cloche comme un cœur. Autour du port, attendent les produits qu'on fabrique dans le district: tonneaux, cuves, cercles de barriques, carrosseries et cadres de carrioles, de traîneaux et, par centaines, ces _dougas_ qui inscrivent au-dessus de la tête des chevaux de si jolis accents circonflexes peints.

Sous l'averse, dégringolent du haut des collines, par des pistes fangeuses, des paysans bottés, leurs touloupes ouvertes sur des chemises de cotonnade rose, serrées à la taille par un mouchoir blanc; de lourdes _babas_, chargées de paniers; des vols d'enfants, pieds nus, mal mouchés et rieurs. Ils se rangent en double file devant le débarcadère; tous ont quelque chose à vendre: du lait dans des bouteilles, des pommes, des œufs, des poulets, des bouquets d'asters ou de chrysanthèmes. Un homme propose un petit chien-loup, qui sort du caftan son museau pointu, farouchement retroussé sur de blanches dents effilées.

Des gens entrent, sortent du bateau, portant à bout de bras, comme des arrosoirs, leurs samovars de cuivre ou du fer battu, balançant des valises de bouleau, pliés sous de gros sacs bariolés, ou brandissant, comme un pennon de victoire, des quartiers de viande au bout de crocs de fer. Les débardeurs transportent des caisses pareilles à des niches à chien et des ruches, blondes comme leur miel, d'où s'échappent des nuages d'abeilles irritées... Autour du paquebot, des barques chargées de pommes vermeilles, de pastèques marbrées de jaune et de vert; on dirait, roulés sur leurs anneaux, de gros serpents pythons. Des bandes de canards tournent en barbotant et en cancanant en chœur; des oies plongent, puis, toutes ensemble, tendent leur cou, leur bec jaune indigné, et sifflent. Des cochons, sur le bord, lèvent leur hure tavelée. Et tous ces yeux petits, grands, fendus en amande ou en fente oblique, noirs, bruns, bleus, verts, tous ces yeux d'humains ou d'animaux sont orientés vers le beau navire blanc qui apporte la vie inconnue.

Je vous jure que je n'y pensais pas du tout: de la cale jaillit tout à coup, lancé d'une voix robuste, un long cri d'appel, une autre y répond par un cri plus grave, et une autre encore, le prolongeant de notes aiguës qui y ajoutent je ne sais quelle crainte et quelle détresse; puis un chœur s'élève, mélopée d'abord confuse, lamentant en mineur la souffrance de l'effort, sa vanité, et toute la pitié des pauvres humains; il s'élargit ensuite peu à peu, prend un accent de lutte et d'ardent défi, coupé de silences haletants, de hoquets, de ahans de bûcherons, s'arrêtant, puis reprenant et s'élançant toujours plus fort, toujours plus haut, jusqu'à l'instant où il prit son essor pour s'achever en longue clameur encore douloureuse, la clameur triomphante et meurtrie de tous les enfantements, de toutes les victoires.

Le fameux chant des bateliers de la Volga! Comme, entendu sur cette rive, si loin des salles de concert, il était éloquent! Quelle lumière il jetait sur le fond tourmenté de l'âme russe, son besoin éperdu de sacrifice, de rêve et d'espoir, et la vigueur simple et jeune qui la soulève, toujours et malgré tout, au-dessus des orages!

Je voulus voir de près ces chanteurs sublimes. Je descendis dans l'entrepont. Il faisait déjà noir. Je n'aperçus aucun visage, mais simplement de pauvres être anonymes, cachés sous la terne défroque du travail, la même sous tous les cieux, même sous les cieux bolcheviques, groupés et courbés autour d'une masse de bois et de métal qu'ils avaient poussée jusqu'au débarcadère. Qu'était-ce donc, cette charge pesante, qui avait fait jaillir le vieux chant séculaire des débardeurs?

--Oh! une machine à battre, me répond quelqu'un, commandée par une coopérative agricole et qui, naturellement, arrive après la moisson...