CE QU'ON VOIT AU VILLAGE RUSSE
Je ne me lasse pas de causer avec ma compagne, Nadine X..., tandis que nous prenons nos repas côte à côte devant la nappe blanche où radis, concombres, tomates et fruits mettent de si belles taches de couleur. Son intelligence a toute la souplesse slave et plusieurs séjours à l'étranger ont approfondi sa culture, élargi sa vision. Ensuite, elle a connu les deux régimes. Assez âgée pour avoir goûté la douceur que l'ancien avait pour les classes élevées; assez jeune pourtant pour s'adapter au nouveau et comprendre, me dit-elle, l'élan qui, après chaque chute, l'a soulevé au-dessus des horreurs et des souffrances.
Elle appartient à une de ces familles d'universitaires ou de savants, comme il y en a tant en Russie, qui n'ayant pas voulu émigrer pendant la tourmente, parce que leur patrie leur tenait trop aux moelles, mettent, avec plus ou moins d'enthousiasme, mais en toute loyauté, leur temps et leur talent au service du gouvernement soviétique.
L'époque est d'ailleurs passée où l'on méprisait ici l'esprit, où l'intelligence était considérée avec soupçon. Les professeurs de l'enseignement supérieur reçoivent encore, il est vrai, des appointements fort médiocres (de 60 à 70 roubles par mois) parce que l'État est pauvre, mais il leur est loisible de faire des travaux supplémentaires, fort bien rétribués. Quant aux écrivains, aux publicistes, ils connaissent des prix qui surprendraient leurs confrères des pays capitalistes.
Madame X..., qui habite Leningrad avec sa fille de douze ans, élève d'une école secondaire dont elle me parle avec bon sens et esprit, vit elle-même, et fort bien--elle gagne jusqu'à 3.000 ou 4.000 francs par mois--de traductions et de critique d'art. Elle a étudié depuis la révolution, passé des examens d'histoire de l'art et possède un diplôme qui doit équivaloir à celui de notre école du Louvre. L'art populaire russe la passionne et elle m'entraîne vers le pavillon qui lui est consacré dans la Foire.
* * *
En route, nous nous arrêtons devant les bottes et les souliers tartares, confectionnés pour la plupart à Kazan, mosaïques en cuir souple de tous les tons les plus chauds, et aussi devant les blouses et les robes brodées en rouge, blanc et bleu, de fleurs et d'animaux stylisés.
Voici maintenant les meubles de bois sculpté: tables, tabourets, étagères, d'une fantaisie qui ne perd jamais le sens des proportions ni de l'usage; puis, en bois aussi, des plateaux, des vases, jattes, salières, cuillères, tous les humbles ustensiles du ménage, les uns unis et lisses comme des fruits, les autres peints de couleurs vives que dominent l'or et le rouge, glorifiés par des ornements venus du lointain des âges, où l'on retrouve l'influence de la Perse, de Byzance, de la Grèce elle-même à travers des générations d'âmes et de prunelles naïves. Ils sont, depuis fort longtemps, fabriqués dans certains districts voisins de la Volga.
--Mais voici les perles de cet art, me dit ma compagne.
Et elle me tend tour à tour des boîtes, des coffrets, des tabatières. Sur un fond laqué noir, dans un décor de montagnes, de cités à coupoles et à beffrois, de beaux nuages irisés, d'arbres où perchent des oiseaux fastueux, se détachent des adolescents en costume oriental, des chevaliers et leurs montures au col arrondi, des cavales qui semblent voler, des jeunes filles aux boucles flexibles, autour de clairs visages ingénus et dont les tuniques flottent sur leurs pas légers. Tout cela d'un dessin si pur, de couleurs d'un éclat si frais et si hardi--or, vermillon, vert émeraude, bleu saphir ou lapis--que je les admire, le souffle suspendu. C'est à la fois les primitifs italiens, les miniatures persanes, les motifs des très anciens vases chinois que l'on évoque. Et aussi quelques vieilles tapisseries. Est-il possible que de simples paysans aient conçu et réalisé ces précieux joyaux d'art?
--Sans aucun doute, répond madame X... Il y a même là toute une histoire.
Depuis des siècles, me dit-elle, dans des villages dont l'un n'est guère qu'à cinquante verstes de Nijni, des familles de paysans peignaient, de père en fils, les icônes qui peuplaient les églises et les demeures de l'immense empire tsariste. C'est là que s'étaient conservées sans alliage les traditions de la grande époque iconographique russe, celle qui s'étend du XVe au XVIIe siècle.
Mais voici que, depuis 1914, les commandes avaient cessé. Qu'allaient devenir les artistes de Khalin, de Palekhov, de quelques autres villages? Le gouvernement soviétique s'en émut et chargea une mission spéciale de les orienter sur des voies nouvelles. Il existait déjà des objets de laque noire dont la technique était réputée. On décida de les orner de miniatures dont les personnages seraient empruntés à l'iconographie du passé, mais groupés dans des scènes de la vie des champs: chasses, fêtes des récoltes, mariages, danses. Les artistes répondirent à cette impulsion avec enthousiasme et leur verve, qui n'est plus enchaînée par aucune convention rituelle, prend chaque jour un essor plus fantaisiste.
Je rêvais d'aller les surprendre à l'œuvre. Aucun train, par malheur, ne va jusqu'aux villages qui abritent ces étranges confréries de peintres paysans. Et le temps manquait pour y arriver autrement.
--Voulez-vous tout de même voir un autre village? me demanda-t-on. Ils sont assez typiques dans cette région...
* * *
Nous partions quand je reçus une députation inattendue. Un groupe de dames et de jeunes filles, employées dans les bureaux de la foire, sachant que je venais de Paris, imploraient la faveur de jeter un coup d'œil sur le contenu de mes valises. Honneur un peu gênant, pour ma modeste garde-robe! Et quel déluge de questions embarrassantes firent grêler sur ma tête ces jeunes intellectuelles en mal de coquetterie! «Portait-on de grands ou de petits chapeaux? Garnis de fleurs ou de plumes?--Et les robes? Était-il vrai qu'elles allaient allonger?--Les élégantes, paraît-il, laissaient de nouveau pousser leurs cheveux?»
Ah! il s'agissait bien de marxisme, de communisme intégral, de capitalisme d'État! Comme elles tournoyaient et pépiaient autour du lointain miroir de Paris, ces charmantes alouettes bolchevistes! Sous l'œil de Moscou, on n'en est pas moins Ève...
Deux jouvencelles, fraîches comme des primevères, se tenaient discrètement à l'arrière, les mains enlacées--les deux petites femmes de chambre qui nous servaient et dont j'avais remarqué les jolies manières déférentes, avec je ne sais quel mélange de réserve un peu fière:
--Ce sont des étudiantes, me dit-on; elles se placent, pendant les vacances, afin d'amasser un petit pécule pour l'hiver. L'une d'elles est tout à fait intéressante. Qui sait si elle ne deviendra pas ministre ou ambassadeur, comme madame Kollontai? Ici, vous savez, les femmes peuvent grimper aussi haut que leurs aptitudes le permettent...
* * *
Nous voici dans une calèche à deux chevaux, mince et cambrée, conduite par un _izvostchick_ à moustaches en double virgule noire, dont la lourde tunique de drap vert, plissée à la taille, est superbement ceinturée de plaques de métal.
Nous longeons au sortir de la ville un large étang, embrasé par les hêtres pourpres qui s'y mirent.
--Peut-être, qui sait? les flammes de l'enfer, me dit en riant Nadine X... C'est qu'il y a autour de cet étang de sombres légendes. Voyez-vous cet amas de ruines? Là s'élevait, avant la guerre, un hôtel fastueux où les riches marchands de la foire venaient mener leurs orgies. Quand ils étaient ivres-morts, rien de plus facile que de les dépouiller, de les égorger. Un bruit sourd, l'étang se refermait, on ne revoyait plus les méchants marchands, morts en état de péché mortel. Il y avait aussi des rixes, des guets-apens et toujours l'étang jouait son rôle, gardait ses secrets. Aussi les paysans évitent-ils de passer ici la nuit...
Nous avions gagné la campagne déroulant au loin ses prairies hirsutes; elles sont coupées de bouquets de bouleaux, dont la précise ramure de clair argent transparaît sous des nuées d'or, si légères qu'un souffle suffirait à les soulever vers l'azur. Parfois, des taillis et de grands espaces, où ne restent que les moignons des arbres, coupés, je crois, sans trop de méthode. Et çà et là, des silhouettes penchées sur de primitives charrues de bois, traînées par un cheval. Tout est loin d'être cultivé. Quelle différence chez nous!
--Pourtant, dit madame X..., après la terrible famine de 1921, la surface ensemencée du pays a augmenté rapidement et régulièrement. D'après les dernières statistiques, en 1925, elle était arrivée à 84 % de la surface d'avant-guerre. Sans doute cette année l'a-t-elle atteinte, ou même dépassée. De même pour le cheptel. Il avait beaucoup diminué pendant la guerre, et après la révolution jusqu'à la politique économique nouvelle. Depuis, il se reconstitue lentement pour les chevaux et les bœufs, mais très vite pour les bêtes moins importantes. Tenez, les porcs, sauf votre respect, comme disent vos paysans dans les livres, ont passé de 6 % en 1922 à 85 % en 1924. Ne vous moquez pas de moi, ajoute-t-elle, d'un petit air suppliant. Si je suis si savante, c'est que j'ai dû guider récemment des missions américaines et je suis documentée de frais...
--Y a-t-il un grand changement dans les campagnes, depuis le nouveau régime?
--Pas le moins du monde. La vie des villages demeure à peu près telle qu'autrefois. Ce que l'on ignore généralement à l'étranger, c'est que, bien avant la guerre, la production agricole de la Russie était déjà basée sur la petite propriété rurale. Peu à peu, pour les mêmes raisons que dans vos pays, la terre avait passé des mains des seigneurs entre celles des paysans. Ceux-ci détenaient, en 1915, 90 % de la surface arable. La révolution n'a donc fait qu'achever l'œuvre commencée bien avant elle. Et actuellement, comme autrefois, le système qui prédomine est celui de la petite exploitation individuelle, aux risques et périls de celui qui la dirige. Il y a bien quelques grands domaines soviétiques où l'on fait des expériences de cultures, sortes de fermes modèles d'État; il y a aussi quelques entreprises coopératives, mais cela se perd dans l'ensemble. Insignifiant! Songez qu'il y a en U. R. S. S. vingt-deux millions d'exploitations paysannes...
--Qu'a donc apporté de neuf l'État soviétique?
--Au point de vue juridique, transformation complète: au lieu d'être partagé entre l'État, les grands propriétaires fonciers et les paysans, tout le territoire est nationalisé. Plus de droit de propriété.
--Alors, cette terre que les paysans convoitaient tant, qu'ils aimaient d'un amour si âpre...?
--Ils en sont à perpétuité et héréditairement les usufruitiers, les fermiers, si vous voulez. Non seulement de celle qu'ils possédaient avant la révolution, mais de celle qui leur a été accordée, lors du partage des grandes propriétés...
Mais cet «usufruit perpétuel et héréditaire», n'est-ce pas à peu près la propriété? Où est la différence?
--Ils n'ont le droit d'acheter ni de vendre aucun terrain de culture. N'y a-t-il pas là, voyons, un abîme entre les deux systèmes?
Je ne suis pas tout à fait convaincue. Les paysans riches ne peuvent-ils louer les terres de leurs voisins et les voisins eux-mêmes? En tirer autant de bénéfices que si ces terres leur appartenaient? D'autant plus qu'ils ont gardé tout leur cheptel et tous les instruments agricoles qu'ils possédaient autrefois? Qu'importe le droit théorique de propriété, si on a tous les avantages pratiques de la propriété? Et je ne puis m'empêcher de penser: «En somme, tout ça, blanc bonnet, bonnet blanc...»
* * *
Nous avions quitté la route pour une piste à travers les champs. En hiver, sans doute, quel cloaque!
--Et encore, elle existe, me dit madame X... Les villages de cette partie de la Volga sont parmi les plus prospères. Dans beaucoup de régions, les voies de communication étaient, sous l'ancien régime, et sont encore presque inexistantes. De là, absence de marchés, d'échange des produits. Il faudrait qu'un paysan qui cultive du lin, par exemple, pût le vendre à un autre qui fait du blé ou du seigle. Et ainsi de suite. Sans quoi, chaque ferme se contente de cultiver ce qui lui est nécessaire et tout stagne. Il y a déjà des progrès sensibles pourtant. Voulez-vous encore des statistiques:
«La vente des produits agricoles avait augmenté en 1923-24 de 30 %. Et on construit des routes. Pas très vite, car, encore une fois, l'État est pauvre... Mais il fait ce qu'il peut.»
Nous approchons du village. Autour d'une petite église à bulbe d'un joli vert grenouille, se serrent les maisons basses, tout en bois, chacune entourée de deux ou trois meules de blé. Si bien qu'on dirait deux villages entrelacés, l'un gris et l'autre blond.
Trois jeunes filles en sortent, toutes vermeilles et rieuses sous des châles blancs à fleurs écarlates, tenant à deux mains leurs jupes bouffantes en cotonnade claire.
--Dites donc, c'est pourtant bien notre tour d'aller en voiture! nous crie l'une d'elles.
C'est lancé avec bonne humeur, mais le cœur y est.
Nous y voici. Qu'elles sont charmantes, ces maisons, chacune avec son jardinet fleuri de dahlias et de tournesols aux gros yeux d'or étonnés! Derrière les fenêtres, des fleurs encore, géraniums et bégonias, dans le cadre blanc des rideaux transparents. Et au bord du toit, au-dessus de la porte, de chaque fenêtre, des frises sculptées, ornements, oiseaux, animaux stylisés, dans le même style que les broderies et les meubles, de véritables et précieuses dentelles de bois. On voudrait prendre chaque maisonnette dans le creux de sa main et l'emporter comme un bibelot.
--C'est que la sculpture sur bois est justement la spécialité de ce village, m'explique mon guide. Presque tous, surtout ceux de cette région, possèdent une petite industrie, un art local qui occupe les longues heures, les longs mois de loisir entre les travaux des champs. Dans les uns, c'est la vannerie fine, où nos paysans excellent et produisent de vraies œuvres d'art, comme pour les meubles, les objets usuels; dans les autres, ils tissent des étoffes, cette toile fine et si solide sur laquelle on brode, ils font des balais, parfois de la vaisselle; il y a aussi, dans la plupart des villages trop éloignés des villes, des cordonniers qui fabriquent les bottes de cuir et de feutre, des tailleurs, des potiers, sans compter les menuisiers, les charrons, les serruriers, tout ce qui est nécessaire à la vie...
Des enfants, pieds nus, mais assez propres, frimousses rondes et vermillonnées sous la botte de paille de leurs cheveux, sautent sur des tas de planches. Des femmes, gonflées comme des sacs par de multiples jupons, un mouchoir noué sous le menton, s'en vont au puits, en balançant des seaux; d'autres rentrent, un paquet de linge sur la hanche, ou bien étendent chemises, blouses et caracos sur la barrière de leur jardinet, comme chez nous.
Pourtant, elles vont au club, me dit-on, y discutent avec bon sens toutes les questions du village; et plusieurs font partie du Soviet local.
--Au début, les maris étaient inquiets. «Si les femmes perdent leur temps aux réunions, qui fera cuire le chou?» se lamentaient-ils. Maintenant, ils voient que rien ne souffre et se sont calmés... Il y a même de plus en plus de femmes dans les conseils...
Un grand paysan robuste, barbe blanche en collier, cheveux coupés au ras de la nuque et, dans un visage raviné, des petits yeux bleu vif comme une fleur de bourrache sur un vieux mur, est appuyé contre la porte de la maison commune. C'est le président du soviet, le _starost_, le chef du village, comme on aurait dit autrefois.
--D'ordinaire, les présidents des Soviets sont jeunes, me dit mon guide, mais celui-ci a gardé la confiance du pays; c'est lui qui dirige les débats, s'occupe de la distribution des terres, car, après les morts, les naissances, il y a sans cesse des remaniements. Et vous devinez que cela ne va pas toujours tout seul, surtout quand il s'agit de répartir les champs rapprochés du village et ceux qui en sont éloignés et n'ont même pas de puits...
Elle demande au bonhomme s'il est content de la récolte; l'air affligé, il secoue la tête:
--Au printemps, oui, il y avait de l'espoir, dit-il, la plaine était verte et touffue. Mais les pluies sont venues, elles ont trop duré, on n'a pas pu rentrer à temps l'avoine, le seigle; le grain a pourri. Plus au sud, il y a eu aussi des sauterelles qui ont tout dévoré.
En réalité, si «Camarade Récolte», comme on dit dans les meetings, n'a pas tenu toutes les promesses qu'elle donnait en mai, si l'exportation s'en trouvera réduite, la situation n'a pourtant rien de tragique. Mais sous quel ciel le paysan ne se plaint-il pas?
Celui-ci me considère de ses petits yeux finauds, un peu méfiants. J'aurais bien des choses à lui demander, mais c'est lui qui me questionne:
--Les gens des campagnes sont-ils contents en France? Les blés sont-ils aussi beaux qu'ici? Se sert-on de machines pour les couper et pour les battre?
Et comme pris d'un remords soudain:
--Dites-leur tout de même, là-bas, que la Russie ne craint plus de nouvelle famine...
Nous passions devant la porte ouverte d'une maison. Je jetai un coup d'œil à l'intérieur. Je vis une table, des bancs, le poêle qui luisait faiblement; je vis une machine à coudre à la place d'honneur, mais nulle part la veilleuse sous l'icône.
Comme chez nous, à la fin du jour, des chevaux, des vaches, des moutons rentraient vers les étables, poussés par les chiens; des fumées bleues s'élevaient au-dessus des toits; de fraîches voix féminines chantaient un chœur monotone. Une douce paix un peu triste s'étendait sur la grande plaine vide.
* * *
Retour par la ville haute de Nijni; celle-là, c'est bien un grand village de cent mille habitants. L'herbe croît dans les rues qui s'en vont où leur fantaisie les pousse. Des troupeaux de chèvres y broutent, des escouades d'oies et de poules y picorent les tas d'ordures. Çà et là, des palais un peu délabrés, comme on en voit en Italie, tout guillochés de dentelles de plâtre ou flanqués d'imprévus portiques corinthiens. Des maisons blanches se cachent dans de vieux parcs abandonnés ou semblent rêver au bord de bassins jonchés de feuilles mortes. Dans un jardin de monastère des popes aux longs cheveux, visages tartares aux narines retroussées, devisent dans des allées rouillées et leurs longues robes luisantes de crasse frôlent tantôt des touffes de chrysanthèmes et tantôt des tombes envahies d'herbes folles. A une petite fenêtre, une figure fanée de religieuse est inclinée sur un ouvrage blanc. Moines et nonnes vivent librement dans ce monastère, mais il n'en vient plus de nouveaux. Les vocations religieuses se font rares, paraît-il. Nous croisons encore un pope, vieillard aux beaux traits nobles, qui nous jette au passage un regard pénétrant et triste:
--Le métropolite, murmure ma compagne.
C'est un des archevêques les plus distingués de Russie. Au début, il fut, paraît-il, suspect, emprisonné. Maintenant on le laisse libre, mais il ne quitte plus sa ville.
Puis des églises, toujours des églises, une cathédrale aux cinq coupoles d'argent clair qui accueillent doucement les derniers rayons du jour. Nous gravissons une colline que couronne le Kremlin, plus ancien que celui de Moscou, sobre et trapu, dressant, au-dessus de ses murs crénelés de brique rose, ses tours arrondies et ses beffrois carrés.
Et, tout à coup, du haut du promontoire en proue, voici l'immense Volga couleur d'étain, étalée sur la plaine plus immense encore qui s'enfuit là-bas, plate et grise, jusqu'à l'horizon, où elle se mêle au grand ciel de cendre qu'abandonne peu à peu la lumière. Paysage d'une incomparable et grandiose mélancolie, devant lequel tombe tout désir d'effort.
Mais à gauche, par milliers, des feux en lignes géométriques s'allument et étincellent: c'est, ramassée sur elle-même, la ville basse, îlot fiévreux, haletant, où, entre l'Europe et l'Asie, s'échangent produits et idées modernes. Deux mondes. Lequel vaincra l'autre?