C’était le lendemain que nous devions arriver chez le cheik Abd-el- Dchlîl et les Djebaïr. Ce second rameau de la tribu des Oulâd Sliman, subdivisé lui-même en plusieurs groupes ou _Fériks_, celui du cheik, celui de Bou Alak, celui de Scherfeddin, demeurait en rapports étroits avec la branche sœur des Miaïssa, et, bien qu’occupant des pâtis séparés, les uns et les autres avaient l’habitude de voyager et de piller en commun. Par contre, le troisième rameau, celui des Scheredât, qui était le plus nombreux de beaucoup, et qui avait pour chef nominal Ahmed-el-Dchezia, mais pour chef effectif le fameux el Assouad (Le Noir), fils de ce dernier, habitait d’ordinaire à part des deux autres et montrait même à leur égard une sorte d’antagonisme. Quant aux Hewât, ils avaient fini, avec le temps, par s’émietter et par se dissoudre ; il n’en restait plus que quelques individus isolés, établis dans la Tripolitaine ou fondus dans le groupe des Scheredât. Ajoutons qu’avec ces Oulâd Sliman, et répartis parmi eux au hasard, vivaient des représentants de toutes les tribus du nord de l’Afrique, Ourfilla, Kedadifa, Riah, y compris même quelques Mekaris, leurs traditionnels ennemis au Fezzan.
Le campement d’Abd-el-Dchlîl, situé près de la fontaine centrale de Barka, offrait une certaine animation ; des troupes de chameaux allaient aux pâtis ou en revenaient ; des mères chamelles, avec leurs petits, les uns nouveau-nés, les autres déjà plus gaillards, étaient parqués derrière les clôtures ; ici se voyaient des huttes de nattes comme celles des Toubou, ailleurs des tentes de cotonnade blanche, telles qu’en ont en voyage les marchands du nord et les gros négociants du Bornou ; puis d’autres en poil de chameau, à la mode des nomades de la Tripolitaine. L’ensemble formait un charmant tableau.
Le chef de la tribu, informé de ma visite, sortit, en compagnie de son beau-frère Brahim Bou Chandchar, et nous reçut à l’ombre d’un hedjilidj. Je lui remis, avec mon modeste cadeau, les lettres de recommandation de M. Gagliuffi, et, tandis qu’il les déchiffrait, j’eus tout le loisir de le bien contempler. Son extérieur, je dois l’avouer, ne répondait guère à l’idée que je m’étais faite du rejeton de tant de hardis guerriers. C’était un robuste jeune homme de vingt et quelques années, d’une belle taille moyenne, au teint brun foncé (_asmar_), avec une physionomie fort peu arabe, qui ne respirait particulièrement ni la bonté ni l’intelligence. Ce qui dominait en lui, c’était le sang de sa mère, une métis d’Oulâd Hamed et de Krêda[80]. Il était d’une taciturnité qui m’embarrassa. Après m’avoir murmuré un mot de bienvenue, il se contenta de m’assurer que, dans tout le ressort de sa tribu, il ne m’arriverait rien de fâcheux. Son beau-frère, qui paraissait plus dégourdi que lui, mit la conversation sur _Abd-el-Kerim_ (c’est-à-dire Barth) et sur le _Tâbib_ (médecin), comme dans ces pays on appelait Overweg. Beaucoup de gens, dans la tribu, avaient gardé d’eux un très bon souvenir. Quant à mon autre compatriote _Ibrahim Bei_ (Maurice de Beurmann), mes hôtes déploraient que, par son obstination à décliner l’hospitalité des Oulâd Sliman, il eût été de lui-même au-devant de son sort tragique. Ils ajoutèrent que, malgré la différence de religion, ils estimaient qu’entre eux et les Chrétiens, comme le prouve d’ailleurs l’identité de teint, il existe plus d’affinités qu’avec ces « maudits Kerâda », nom collectif par lequel les Arabes du Kânem désignent toutes les tribus foncées de peau avec lesquelles ils sont en contact, que ce soient des Toubou, des Bidêjat, des Kanouris ou autres, et qu’elles soient mahométanes ou païennes. Le beau-frère m’assura en outre qu’on conservait la tradition des bons offices rendus autrefois au Sultan Abd- el-Dchlîl par les consuls chrétiens à Tripoli ; lui-même avait été dans cette ville, et, de plus, savait beaucoup de choses sur l’Égypte et Tunis, de sorte que notre entretien ne chôma pas.
Au sortir de cette entrevue, qui ne m’avait que médiocrement édifié sur le compte du chef dont dépendait en grande partie le succès de mon voyage, j’allai rendre visite au Cheik Mohammed, cousin d’Abd-el-Dchlîl, et, par le rang, le second personnage de la tribu. C’était également un jeune homme, de pure race Oulâd Sliman, avec des yeux pétillants et des joues rosées, qui lui donnaient un air particulièrement aimable, quoique bien peu en harmonie avec la rude existence d’un fils de la zone torride du Désert : ce qui n’empêche pas que, lorsque le vieux père de Mohammed avait voulu retourner dans le nord pour s’y faire enterrer à côté de ses aïeux, ce jouvenceau au teint délicat avait refusé de l’accompagner, tant sont puissants et l’attrait de la libre existence de nomade et la force de l’habitude et des mœurs !
En rentrant à notre campement, nous rencontrâmes le père de Hazaz, Bou Alak, dont la personne me gagna tout d’abord. C’était un superbe vieillard, d’extérieur simple autant que digne, et qui me parut parfaitement mériter la haute réputation d’honorabilité que je lui avais si souvent entendu faire à Kouka. Aussi, dès le soir même, m’empressai- je de transférer ma tente tout près de lui.
Grâce au repos, à l’air pur du Désert et au régime de lait de chameau frais, je ne tardai pas à aller beaucoup mieux ; les accès de fièvre devinrent de plus en plus rares et plus faibles, et finalement ils disparurent. Je pus dès lors m’intéresser d’une manière plus suivie au milieu dans lequel j’étais destiné à passer plusieurs mois. La société, dans notre _férik_, était peu nombreuse. En dehors du chef, il y avait son épouse Schwêcha, une bonne grosse Arabe très entendue, qui était d’âge à ce que je pusse, en tout bien tout honneur, frayer avec elle, et qui se mit complètement à ma disposition. Il y avait aussi un frère cadet de Hazâz, appelé Nidjem (l’Étoile), adolescent de dix-huit ans, qui n’avait pas grandes qualités de cœur ou d’esprit, mais qui, nonobstant, m’amusait fort par sa naïveté et son ignorance absolue du monde. N’oublions pas la femme de Hazâz, Nidjema, à qui sa jeunesse imposait une certaine réserve envers moi, et qui était d’ailleurs un laideron, aux manières impérieuses et hautaines, n’ayant absolument dans l’humeur rien de cette noblesse qui est le caractère distinctif des Arabes. Il y avait en outre un vieux frère de Schwêcha, l’oncle Salih (_Amm Salih_), comme on l’appelait ; veuf depuis longtemps, il vivait sous la férule d’une jeune esclave qui prenait soin de son petit ménage. C’était un homme bon, mais avare, en qui ces deux penchants constamment en lutte engendraient parfois les conflits les plus drôles. A ces personnages enfin ajoutons Houseïn, dit Ngomati, un petit homme placide d’apparence, mais dont l’esprit inventif était toujours en ébullition ; il excellait dans l’art de fabriquer d’excellentes cordes de palmier ainsi que des selles de chameau hors ligne, et, pour vendre et acheter des chameaux, il en eût remontré à toute la tribu. Il passait à la ronde pour un topographe accompli, sachant retrouver n’importe quel endroit, n’importe quelle fontaine, pour peu qu’il y fût allé une seule fois, et n’ayant pas son pareil pour diagnostiquer les traces d’homme ou de bête[81]. Lui aussi, il avait abdiqué entre les mains de son épouse Hallâba, une virago déterminée qui avait sauté à pieds joints par-dessus l’étroit cercle où l’usage confine les femmes des Arabes. Cette Hallâba avait auprès d’elle une fille mariée d’un premier lit, dont le mari se trouvait justement en voyage, et qui était la plus jolie personne de tout le voisinage.