Je me mis en route le 20 mars, emmenant avec moi trois domestiques, Soliman, Hadch Housein et Hammou, et laissant à Kouka tout un train de maison, composé de mon vieux Mohammed de Gatroun, qui se proposait de retourner au Fezzan avec la plus prochaine caravane, plus deux autres serviteurs, et un cheval superbe.

Sortis de la ville par la porte nord, nous allâmes camper le premier jour à cinq heures de Kouka, tout près du village de Damguerim, au milieu d’une région mamelonnée où croissaient des acacias rabougris et quelques hedjilidjs pauvres en feuillage. Le lendemain, nous gagnâmes la bourgade de Mara ; le 22, nous étions à Arêgué, localité jadis importante, aujourd’hui déchue, qu’habitent des kanembou Sougourti, et le 23, nous atteignions la rivière de Yoô, qui, malgré la saison avancée, roulait encore un courant d’une quinzaine de pas de largeur. Là, la fraîcheur de la nuit, jointe à l’abondance de rosée, me causa un violent accès de fièvre, contre lequel, malheureusement, je ne pouvais user de quinine, ayant laissé derrière moi à Kouka l’unique once qui me restât encore de ce précieux médicament.

Le 25 mars, après avoir franchi la rivière, où nous eûmes de l’eau jusqu’aux genoux, nous traversâmes les beaux champs de coton de Gangaram pour aller coucher à quatre heures environ au delà du village de Billa Ganna, en un lieu hanté par toute une légion de hyènes tellement effrontées, qu’elles s’en venaient la nuit pousser leurs visites jusqu’aux abords de notre campement. Un de mes nouveaux compagnons profita même de la circonstance pour me dérober un magnifique sac en poil de chameau, et, cette fois encore, comme, vingt années auparavant, il en avait été de l’outre soustraite au même lieu et par les mêmes Arabes à mon compatriote Henri Barth, on mit la chose sur le compte des hyènes, explication dont je dus me contenter, bien que j’eusse dormi à deux pas de là en plein air, avec la chienne Saïda à mes pieds.

A mesure que le pays devenait plus boisé, les antilopes de toute espèce se multipliaient, et à la gazelle commune (_Ant. Dorcas_) s’en joignait une autre, de plus forte taille, que les Arabes du Bornou nomment _Hamerâja_ et les Kanouris, _Komosseno_. On voyait là l’antilope bubale, ou vache de Barbarie[75], animal assez massif, à peu près de la grosseur du cerf, au poil brun clair, au garrot relevé, à la queue couleur foncée, avec de longues cornes divergentes et irrégulièrement arquées en arrière ; puis la superbe antilope Mohor[76], plus svelte et plus élégante de formes, dont le corps, tout blanc d’autre part, se colore en roux sur le cou et le dos, comme par l’adjonction d’un mantelet brillant, et dont les cornes gracieusement contournées ressemblent à deux points d’interrogation.

Le 26, nous longeâmes le district de Kâzel, situé à l’ouest du chemin entre Baroua et Nguigmi, et comme ce district est en grande partie peuplé de Toubou du Kânem, qui sont venus là chercher un refuge contre les incursions des Oulâd Sliman, force fut à ces derniers de prendre au passage quelques précautions. Bientôt après, nous nous mîmes à côtoyer le lac Tsâd, et, toute la nuit, de notre campement, nous entendîmes les grognements des hippopotames venus à terre en quête de pâture. Le lendemain, au travers du district saunier qui avoisine cette partie du lac, nous atteignîmes le bourg de Nguigmi, où je laissai en pension, chez un préposé local de ma connaissance, ma chienne-levrette Saïda, qui avait les pattes trop endolories pour pouvoir continuer à nous suivre. Le 28, après une marche de quelques heures, durant laquelle je ne cessai de souffrir de la fièvre, notre caravane dut s’arrêter court, ne sachant plus de quel côté se diriger. Cette incertitude tenait à ce que les contours du lac, principalement sur le côté nord, subissent d’un bout de l’année à l’autre des métamorphoses si sensibles, que les Arabes du Kânem eux-mêmes, à qui ce trajet est pourtant familier, ne savent plus parfois comment s’orienter. A tout instant, il s’y forme des gauchissements de la rive[77], des arrière-cours d’eau, qui allongent chaque année d’autant le circuit à décrire par les voyageurs sur ce front du bassin ; mais c’est là un sujet auquel je reviendrai plus loin.

Nous réussîmes le lendemain, en louvoyant le long des anses et des lagunes, à sortir de ce labyrinthe lacustre, et bientôt nous entrâmes dans une région plus accidentée, où se creusaient de longues vallées, courant du nord-est au sud-ouest, et formant parfois des dépressions de plus de 60 mètres. Le 30 mars, dans l’après-midi, nous atteignions la fontaine de Sel (_Mâten el-Milah_), station ainsi désignée par les Arabes, tant à cause de l’eau saumâtre de ses puits que de l’activité du saunage en ce lieu[78]. Là un des chameaux de notre caravane tomba si gravement malade qu’il fallut se résoudre à l’abattre, et on s’en partagea, selon l’usage, les morceaux. A Didi, où nous arrivâmes ensuite, nous trouvâmes un hameau de Worda, petite tribu, originairement de souche Dogorda, qui rôde au nord du lac Tsâd, et possède d’assez beaux troupeaux de bœufs et de moutons. En échange d’une _tobe_ dont je le gratifiai, le chef de la peuplade m’envoya comme présent d’hospitalité une brebis avec un peu de lait ; par malheur, je ne pus jouir du régal ; c’était mon jour de fièvre, et j’étais même tombé dans un tel état de prostration, que, pendant la nuit, une hyène s’en vint cyniquement, sous mes yeux tout grands ouverts, enlever à deux pas de moi la brebis, sans que j’eusse la force de donner l’alarme.

A partir de Didi, les vallées allèrent se multipliant, et devinrent aussi plus peuplées ; nous avions atteint le district occupé par la grande tribu des Wandala, et le 1er avril, dans l’après-midi, nous faisions halte au val Odéro, dans un de leurs principaux _douars_ (villages de huttes). Il y régnait une vive animation, et, gens et bêtes, tout y avait un air de bien-être et de satisfaction. Je fis cadeau au _Kedela_, — c’est le titre que, chez les Dâza, porte ordinairement le chef de tribu, — d’un châle-turban égyptien (en arabe _Soubetta_), et, plein de confiance à l’idée que nous étions désormais dans une région habitée par de bienveillantes peuplades, je me livrai à un repos complet de corps et d’esprit.

Pour la première fois, j’avais devant les yeux un groupe important de Dâza purs. Je trouvai en eux des hommes généralement foncés de teint, aussi réguliers de traits, et aussi bien conformés de corps, que leurs frères les Têda du Tibesti.

De là nous continuâmes tout doucement notre route vers Wâguim, la première station du district de Schitati. Là se trouvent des pâtis partagés entre les Oulâd Sliman et les Kâdiwa ou Kâdawa, que Barth, trompé par les Arabes, dont l’habitude est d’estropier tous les noms de tribus, a appelés à tort Fougabou. Une petite caravane de ces derniers campait près de la fontaine, et, comme nous sûmes qu’ils machinaient un mauvais coup contre moi, nous nous détournâmes un peu de notre chemin pour aller planter plus loin notre tente. Le 6 avril, nous rencontrâmes quelques cavaliers Miaïssa[79], qui établirent leur campement tout près de nous, et le soir, nous étions à leurs cantonnements, assemblage de huttes volantes, où nous reçûmes un accueil d’une cordialité vraiment émouvante. L’excellent repas qui nous fut servi était, par malheur, trop substantiel, pour que, dans mon état d’épuisement, je pusse y faire honneur à mon gré ; je me dédommageai du moins en me régalant de lait de chameau, alimentation dont j’avais souvent entendu vanter la vertu en cas de fièvre.