Le grand prêtre et Pendragon se retirèrent pendant un instant pour délibérer.

Ce qui fut dit entre eux ne sera jamais répété par personne, car je ne l'ai pas su moi-même, et mon ami Samuel, quoiqu'il eût l'oreille bien fine et qu'il payât des espions partout, n'était pourtant pas de force à deviner ce mystère.

Au reste, les tragiques évènements qui suivirent ne nous l'ont que trop appris.

Je ne vis rien, pour ma part, si ce n'est la contenance du grand prêtre et du Gaulois. Celui-ci était suppliant; l'autre demeura inflexible. Enfin, ils se séparèrent après s'être embrassés comme un père et un fils qui ne se reverront plus. Même dans les yeux du Gaulois j'entrevis quelque chose qui ressemblait à une larme, et certes le fier Pendragon n'était pas homme à pleurer sur lui-même!

Il revint à nous et dit à l'Indien:

«Porte au roi de Macédoine les ordres d'Amalec. Ensuite je te dirai les miens.»

Et il sortit pour parler à ses soldats. Alors Amalec, s'étant revêtu de sa robe de brocart d'or semée de pierreries, fit venir les principaux prêtres chaldéens et Drangiane, et, devant eux, s'appuyant d'une main sur sa fille, de l'autre sur un grand sceptre d'or massif enrichi de diamants à la poignée, qui avait été, suivant la tradition, le sceptre d'Assur, premier roi des Chaldéens, il nous dit:

«Pandou, voici ma volonté suprême. Alexandre veut avoir ma vie, le temple et les trésors de Baal et violer le sanctuaire. J'y consens. Je dépose les armes! On ouvrira les portes!»

A ces mots, il y eut un frémissement parmi les prêtres.

«Ah! me dit tout bas le Juif Samuel, décidément Amalec n'est pas aussi fier que je l'avais cru.»

Le grand prêtre continua:

«Oui, on ouvrira les portes, il ne sera fait aucune résistance et le roi sera maître de tout!... De tout! entendez-vous bien? de tout ce que la foudre vengeresse de Baal lui permettra de prendre. Si le roi veut lutter contre Baal, il en est le maître!»

Ces mots furent dits avec une gravité solennelle et menaçante. Vraiment, moi qui n'ai jamais cru à Baal, je ne savais si ce dieu inconnu ne viendrait pas venger son prêtre.

Il reprit:

«Je n'y mets qu'une seule condition; mais, s'il refuse, nous fermerons les portes du temple et nous nous défendrons jusqu'à la mort.

--Laquelle? demanda Pandou étonné.

--Que personne ne touche à la vie et aux biens particuliers des prêtres chaldéens!...

--Alexandre l'avait déjà offert, répliqua l'Indien.

--Et qu'on les laisse sortir librement avec leurs femmes et leurs enfants et se retirer soit dans Babylone même, soit dans les villages de la Babylonie.

--Accordé! Mais vous, seigneur Amalec?

--Je n'ai besoin de rien, et ce n'est pas pour moi que je traite! dit l'auguste vieillard. Baal, si c'est sa volonté suprême, saura bien me défendre.

--Mais votre fille?

--Drangiane est maintenant sous la garde de son mari Pendragon, que les dieux favorisent!»

Cette réponse m'étonna beaucoup et m'inquiéta aussi, car je me voyais excepté, aussi bien que Samuel, de la capitulation. Comme j'allais réclamer, le Juif me prit à part et me dit: «Sosiclès, tu es un peu pâle. Qu'est-ce qui t'inquiète?»

Je répondis brusquement et de fort mauvaise humeur, comme on peut croire:

«Presque rien, Samuel: la peur d'être pendu aussi bien que toi.

--Pourquoi donc, Sosiclès?

--Parce que ce vieil Amalec, qui fait le magnanime et qui ne stipule rien que pour ses prêtres, va nous livrer à la discrétion du roi, lequel à son tour serait bien aise de me faire accrocher à la potence, pour faire un exemple!»

Samuel se mit à rire:

«Tu ne remarques donc pas, dit-il, que Pendragon n'est pas stipulé dans le traité, non plus que Drangiane. Va, tant que Pendragon a le sabre au côté, nous n'avons rien à craindre. Celui-là n'est pas homme à se laisser empaler sans avoir dégainé.

--Oui, mais si on l'assassine, ou s'il est trahi, ou si le roi, qui dispose ici même, dans Babylone, d'une armée de quarante mille hommes, livre bataille au Gaulois, crois-tu que Pendragon, avec ses deux cents cavaliers, dont la moitié peut-être est prête à l'abandonner, pourra se défendre longtemps?»

Samuel répondit ce mot sage et sentencieux, fruit de la sagesse de plusieurs philosophes:

«Sosiclès, Sosiclès, si le ciel venait à s'écrouler, combien d'alouettes seraient prises!»

Au même instant, Pendragon rentra, suivi des acclamations de ses soldats.

Je n'entendis pas ce qu'il avait pu leur dire ou leur proposer, mais tous poussaient des cris de joie et d'enthousiasme. Au reste, d'après le récit que m'en a fait plus tard un des rares survivants de cette terrible journée, voici à peu près son discours:

«Amis et frères, nous sommes tous dans un danger terrible... Tous ceux qui sont jaloux de vos exploits se sont réunis autour d'Alexandre. On vous accuse, on vous calomnie, on vous menace de mort.» (Oh! oh! crièrent les soldats.)

Il continua:

«On parle de vous désarmer, de me saisir, moi, votre ami et votre chef! (A bas les traîtres!) On ne nous pardonne pas d'avoir sauvé l'armée tout entière et le roi le jour d'Arbèles. (C'est vrai! c'est vrai!) On nous pardonne encore moins d'avoir pris le camp de Darius... On vous envie le précieux butin que nous fîmes alors et les milliers de dariques que je vous ai distribuées...» (Vive Pendragon!)

Alors il leva la main vers le ciel et ajouta:

«Frères, entre vous et moi tout est commun, n'est-ce pas?

--Oui, Pendragon! Nous te suivrons partout.»

C'est alors qu'après avoir enflammé ces braves gens par le souvenir de leurs exploits et des dariques qu'il leur avait distribuées dans l'occasion, il leur fit une proposition dont on va voir le sens tout à l'heure.

Je reviens à l'entrée de Pendragon et à la réponse qu'il fit publiquement à l'ambassadeur Pandou.

«Le grand prêtre Amalec a traité pour lui et pour les siens, dit-il. A moi maintenant de parler pour mes amis et pour moi-même.»

Il leva la tête avec fierté, et, s'appuyant sur son sabre, il continua:

«Je suis Pendragon, fils d'Astarac, né du plus noble sang de la Gaule. Je ne désire, n'espère ou ne crains rien d'Alexandre. Quand la grande porte du temple de Baal sera ouverte, tous les Chaldéens sortiront avec leurs femmes, leurs enfants et leurs richesses. Cela durera jusqu'à la douzième heure du jour. Jusque-là il est interdit à tous les Macédoniens et au roi lui-même de mettre le pied dans le temple...

«Au besoin, ajouta-t-il fièrement en montrant son sabre, je ferai respecter cette défense.

--Et ensuite?» demanda Pandou.

Le Gaulois répliqua:

«Ensuite?... C'est aux dieux d'en décider. Je sortirai du temple à cheval avec mes deux cents cavaliers et ma femme Drangiane, je remonterai la grande rue de Babylone par la droite, et si quelqu'un, fût-ce Alexandre (et surtout si c'est Alexandre!), essaye de me barrer le passage, il n'y a pas de lâche dans ma troupe, ami Pandou, et les Babyloniens entendront un beau tapage. Par Teutatès! je ferai de la pâtée pour les corbeaux, et dans cette pâtée il y aura de la chair de roi!

--Eh bien, dit Pandou en se tournant vers le cavalier macédonien qui l'avait accompagné jusque-là, tu as entendu la réponse, Cassandros; va la porter à ton maître. Moi, je reste avec Pendragon.»

Cassandros, étonné, obéit.

Amalec se tourna vers Samuel et vers moi et nous dit:

«Vous, suivez-moi avec Pendragon et Pandou.»

Quand nous fûmes retirés dans une chambre secrète, creusée dans l'épaisseur du mur, il reprit: «Toi, Samuel, tu vas surveiller le transport de ces caisses...»

Le Juif souleva la plus proche.

«Elle est bien lourde, dit-il, on croirait que ce sont des dariques d'or.

--Silence! répliqua le grand prêtre. C'est mon trésor particulier!... Mes esclaves vont les transporter à travers ces souterrains jusqu'à l'Euphrate. On les embarquera comme des marchandises ordinaires sur des vaisseaux marchands que je tiens tout prêts dans le port depuis trois semaines. C'est la dot de Drangiane.

«Quant au trésor de Baal lui-même, c'est à lui de le défendre et de poser sa main toute-puissante sur la tête des brigands et des assassins.

--Et vous, seigneur?

--Moi, je reste.

--Père, venez avec nous! s'écria Drangiane.

--Je reste, dit le grand prêtre, car mon devoir est de périr avec le temple, si le temple doit périr!»

Puis, s'approchant de nous:

«J'ai eu un songe cette nuit, dit-il à Pendragon, et je sais que les songes sont la voix des dieux. Baal m'appelait à lui, et mon aïeul Assur, le premier et le plus grand de ma race, me montrait un siège à côté de lui, aux pieds de Baal... Toi, Sosiclès, tu vas servir de guide à Pendragon.»

Puis il me donna un ordre dont on verra bientôt l'effet.

Cependant un autre appel de la trompette se fit entendre au dehors dans la place.

«Il paraît, dit Pendragon, qu'Alexandre attendait une autre réponse et veut nous faire d'autres propositions.»

En effet, un officier macédonien parut bientôt et dit au Gaulois:

«Toutes vos demandes sont acceptées.

--Bien! répliqua l'autre.

--Mais, continua le Macédonien, Alexandre m'a chargé de t'avertir (il s'adressait à Pendragon) qu'il est disposé à te faire grâce.

--Ah! ah!

--Pourvu que tu viennes, seul et sans armes, te remettre dans ses mains.

--Et si je refuse?

--Il te fera mettre en croix.»

A ce mot, qui lui promettait le supplice des esclaves, Pendragon répliqua d'une voix terrible:

«Tourne-toi, misérable!»

L'autre, épouvanté, obéit sans savoir pourquoi.

Par malheur, comme il était debout sur le haut du grand escalier du temple, Pendragon l'envoya du pied rouler le long de soixante marches.

Et comme l'autre se relevait tout meurtri:

«Voilà ma réponse, dit-il. Porte-la à ton maître, et dis-lui que si je le prends, moi, je lui ferai subir le même sort.»

Le pauvre Macédonien qui s'était chargé, bien à regret, d'un insolent message, ne se hâta pas sans doute de transmettre la réponse, mais il sortit de la grande tour d'entrée au milieu des huées et des rires des Enfants perdus, ses anciens camarades.

«Or çà, dit Pendragon, qui avait pris le commandement, à vous de sortir, Chaldéens!»

Et, en effet, la porte s'ouvrit et tous les habitants du temple sortirent en pleurant et emportant ce qu'ils avaient de plus précieux. Ils étaient quinze cents ou environ, hommes, femmes et enfants. Tous, avant de sortir, se prosternèrent devant Amalec, qui étendait sur eux les mains et leur faisait ses derniers adieux.

Pendant ce temps, les serviteurs du grand prêtre sonnaient les cloches. Assur et Nabopolassar retentissaient dans les airs, et Sémiramis, au-dessus des deux autres, faisait entendre son gros bourdon, qui aurait dominé quatre cents tonnerres et semblait la voix même de Baal irrité.

Du haut de la grande tour du temple où j'étais monté, je voyais tous les habitants de Babylone prosternés, les uns dans les rues, les autres sur les terrasses des maisons, implorant la pitié de Baal, et sans doute aussi sa colère contre cet impie Alexandre qui allait violer son sanctuaire.

Enfin, la douzième heure du jour arriva. Tous les prêtres étaient sortis avec leurs familles et leurs richesses. Samuel était parti depuis longtemps avec les esclaves pour faire embarquer les trésors d'Amalec. Le grand prêtre restait seul avec sa fille Drangiane, avec Pendragon et ses soldats. Moi-même, je devais, quoique bien à regret, partir avec eux, mêlé dans leurs rangs.

Alors Amalec serra dans ses bras sa fille et le Gaulois, et dit: «Laissez-moi seul.»

Il fallut obéir. Nous montâmes tous à cheval, même la princesse Drangiane, qui s'attachait à son père et voulait l'emmener avec elle; mais il fut inflexible, et lui dit:

«Celui-ci (montrant Pendragon) est désormais ton époux et ton maître. Baal veut que tu le suives et que tu lui obéisses en tous lieux.»

Elle détourna la tête en pleurant, et Pendragon donna le signal du départ.

Mais rien n'était plus difficile que de sortir du temple, et c'est là que je commençai, moi, Sosiclès, fils de Méryon tué à Chéronée en combattant pour la liberté d'Athènes, et descendant de cet intrépide Polystrate qui fut l'un des vainqueurs de Marathon,--oui, c'est là que je commençai à me repentir d'avoir suivi, sur la foi des oracles, ce Barbare téméraire qui osait défier, les armes à la main, presque seul, Alexandre de Macédoine, le vainqueur de l'Asie et le plus puissant des hommes.

Quant à Pendragon, calme et fier comme le grand Indra dont il avait la figure, au dire du sage Pandou, il était monté sur Nedjed qui semblait aussi assuré que son maître de vaincre tout l'univers, et derrière lui, entre les quatre frères Bull, qu'on aurait pu comparer à quatre colonnes de bronze, s'avançait Drangiane.

Derrière eux venait le reste de la troupe, rangée de front six par six. Moi, j'étais au milieu, car s'il est dangereux d'être à l'avant-garde quand on attaque, il ne l'est pas moins, je crois, de se tenir à l'arrière-garde quand on est attaqué. Pour plus de sûreté, j'étais donc au milieu.

Aussi bien, comme on va le voir, de ma sûreté dépendait en grande partie celle de mes compagnons.