De son côté, le Gaulois faisait le tour de l'enceinte extérieure du temple, garnie partout de hautes murailles, et s'assurait de la fidélité de ses hommes, c'est-à-dire des Enfants perdus qui s'étaient dévoués à sa fortune; car, pour les prêtres chaldéens qui habitaient le temple, bien peu auraient voulu prendre les armes.
Ils avaient horreur du sacrilège d'Alexandre, qui allait forcer l'enceinte sacrée de Baal; mais ils avaient encore plus horreur de la mort, qui est si désagréable à tous les hommes, excepté quand la vie l'est encore davantage, comme dit le savant Aristote. Les femmes criaient, se désespéraient et s'arrachaient les cheveux; les enfants pleuraient et faisaient un vacarme abominable.
Quand le Gaulois eut passé en revue sa forteresse et ses soldats, il nous fit appeler, Samuel et moi, en présence d'Amalec, et nous dit franchement:
«Si j'étais seul ici avec ma troupe et des vivres, je défierais Alexandre de me forcer jamais; mais tout ce peuple qui crie et qui se désespère va décourager mes hommes.»
A ces mots, trois appels de trompette retentirent sur la place.
«Bon! dit-il, Alexandre veut négocier. Voyons ce que c'est. Si nous pouvions mettre dehors tout ce qui ne veut pas combattre, je répondrais presque de la victoire.»
Nous regardâmes par-dessus les créneaux, et je reconnus avec étonnement mon ami Pandou l'Indien qui, précédé d'un cavalier, s'annonçait comme médiateur ou envoyé du roi.
Sur sa demande on abaissa le pont-levis, et il entra dans l'enceinte extérieure du temple de Baal.
Samuel en le voyant demanda:
«Eh! philosophe gangaride, que viens-tu faire ici un jour de bataille?
--Je viens vous sauver la vie à tous,» répliqua le Gangaride.
Et comme Pendragon faisait un geste de dédain, il ajouta:
«Pour toi, Gaulois, je viens t'apporter l'empire.
--Oh! oh! dit Samuel. Est-ce qu'Alexandre voudrait abdiquer en notre faveur?»
Pandou, sans s'émouvoir de cette raillerie, répliqua:
«L'empire que j'offre n'est pas celui d'Alexandre, mais un autre plus grand et plus beau.
--Et c'est Alexandre qui t'envoie?
--Il m'envoie, mais pour vous avertir que vous aurez tous votre grâce, toi Samuel, toi Sosiclès, toi grand prêtre Amalec, et tous vos soldats, vos prêtres, leurs femmes et leurs enfants, si vous lui livrez Pendragon.
--Et tu as accepté cette mission? dit le Gaulois en riant. Pandou, qui que tu sois, tu es un homme hardi.
--Mille fois plus hardi que tu ne penses, répliqua l'Indien: car j'aime la mort autant que tu peux aimer la vie, ou plutôt, pour moi mourir n'est pas autre chose que rentrer dans le sein de Brahma, père de la vie universelle. Mais si l'ordre d'Alexandre est de t'amener par ruse ou par force entre ses mains, ma volonté à moi, ou plutôt celle de Brahma, est de te donner une couronne.
--Il faut avouer, s'écria Pendragon, que tous les dieux de la terre conspirent en ma faveur; car depuis que j'ai mis le pied dans ce pays, je ne vois pas une figure nouvelle qui ne m'offre ou ne me prophétise un empire. Sans doute, c'est une destinée que je ne pourrai pas éviter. Eh bien, j'y consens, Pandou. Quelle est la couronne que tu m'apportes?
--Avant tout, répliqua l'Indien, écoute-moi, fils d'Astarac, et sache qui je suis.
«Je viens à toi du fond de l'Inde, qui est le plus grand, le plus beau et le plus fertile pays de la terre. Deux océans l'environnent à l'orient, à l'occident et au midi. Ces océans sont vastes comme le ciel, et la sonde des matelots n'en a jamais touché le fond. Au nord est une chaîne de montagnes semblable à une muraille immense de trente mille pieds de haut, et dont le sommet est couvert de neiges éternelles. Cette muraille, c'est le gigantesque Himalaya, que les Grecs appellent Imaös, et qu'aucun homme vivant n'a jamais traversé.
«Au pied des montagnes, les tigres et les lions sont aussi nombreux que les poissons dans la mer. Ils vivent dans des forêts immenses, aussi libres et aussi sauvages qu'au premier jour où Brahma, le premier-né des dieux, leur donna la vie. Des troupeaux d'éléphants, de cerfs, de daims et de panthères les fuient ou les combattent.
«Deux grands fleuves, auprès desquels le Tigre et l'Euphrate ne sont que des ruisseaux, traversent la plaine immense et les forêts profondes. Ces deux fleuves sont l'Indus et le Gange, qui descendent tous deux de l'Himalaya. L'Indus est formé de vingt rivières énormes, et coule tout droit à l'Océan. Au bas, vers la rive gauche, est un désert immense qui le sépare de la Gédrosie et de la Perse. La rive gauche est habitée par des peuples puissants et belliqueux.»
Ici je voulus interrompre le récit de l'Indien, qui me semblait faire mal à propos la description de ce pays lointain, et je dis:
«Seigneur Pendragon, est-ce bien le moment de s'occuper de géographie, quand notre vie à tous est dans un danger si pressant?»
Mais le Juif Samuel me saisit par le bras, et me dit tout bas:
«Tais-toi donc, Sosiclès. L'ami Pandou ne m'a jamais paru plus intéressant. Qui sait quel commerce on peut faire dans ce pays dont il nous parle? Si je ne me trompe pas, c'est Ophir, où le roi Salomon envoyait autrefois des flottes entières; et Salomon était un grand roi renommé par sa sagesse.»
Pendragon écoutait l'Indien, et semblait rêver et contempler des prodiges inconnus.
«Continue, dit-il. Sosiclès est un Athénien plein d'esprit, mais trop bavard, qui croit toujours qu'en dehors de sa petite ville et de quatre ou cinq bourgades d'alentour, il n'y a rien au monde... Va! nous autres Gaulois, qui avons bu en naissant l'eau de la Garonne, nous sommes plus modestes.»
Pandou reprit sans s'émouvoir:
«Le Gange est l'autre grand fleuve de l'Inde. Cinquante villes sont bâties sur ses bords, dont la moindre effacerait toutes les villes de l'empire des Perses, excepté Babylone. Cent millions d'hommes habitent cette vallée immense, la plus belle et la plus fertile de l'Asie. Les palais y sont plus beaux que des temples, et les temples sont au-dessus de toutes vos merveilles d'Occident, qui peuvent étonner des Grecs ou des Juifs dont les yeux n'ont jamais rien vu, mais qui n'iront jamais, comme nos temples, jusqu'à rappeler sur la terre la majesté de Brahma dans les cieux.
--Enfin, dit Pendragon, que l'éloquence de l'Indien n'éblouissait pas, et qui, regardant par la fenêtre les préparatifs que faisait Alexandre pour l'assaut, commençait à craindre quelque piège, que me veux-tu, Pandou?»
L'Indien répondit froidement:
«Je veux que tu m'écoutes. Une couronne vaut bien un moment de silence.»
Puis, après un court recueillement, il ajouta:
«L'Inde, ce magnifique pays qu'habitent cent millions d'hommes, et qui vaut plus à lui seul que tout le reste de l'Asie, a en ce moment besoin d'un roi.»
A ces mots, je me mis à rire.
«Comment! sur cent millions d'hommes, pas un seul ne veut accepter la couronne?»
Pandou répliqua gravement:
«Sosiclès, la marque du sage est qu'il sait retenir sa langue... Nous ne manquons pas de gens qui voudraient la royauté, mais nous cherchons le plus digne pour lui offrir la couronne.
--Et c'est toi qu'on a chargé...?
--Moi-même!»
Il parlait si sérieusement que je n'osai rien ajouter. Samuel, d'ailleurs, me dit tout bas:
«Tout s'explique. Pendragon sera roi, mais non roi de Babylone. Mais pourvu que tu sois son premier ministre et moi son grand trésorier, qu'importe le reste?»
Pandou reprit:
«Deux races habitent ce pays fertile: les blancs Aryas et les noirs Parias. Les uns sont les enfants de Vichnou, qui fut la dernière incarnation de Brahma, et qui est aujourd'hui le plus puissant des dieux: c'est la race des saints et des héros. L'autre, c'est la race des Parias qui furent suscités par le démon Ravana, le plus puissant et le plus malfaisant des génies pour détruire l'œuvre bienfaisante de Vichnou. Les Aryas sont blancs, parce qu'ils ont été de tout temps le peuple béni du plus puissant des dieux.
--Et les Parias sont nègres, parce qu'ils sont maudits? ajoutai-je.
--Non, répliqua le Juif Samuel, mais parce qu'ils sont fils de Cham qui insulta son père Noé, tandis que Sem et Japhet le respectaient.
--Et, continua Pandou, c'est pour cette raison que les dieux ont condamné les Parias à l'esclavage.»
Je repris:
«Mais je suppose que les Parias se sont révoltés contre ce jugement?
--Jusqu'à ces dernières années ils l'avaient subi en silence, continua Pandou. Ils cultivaient la terre; ils exerçaient les métiers les plus vils; ils obéissaient enfin; mais le dernier roi arya a voulu gouverner contre la volonté des dieux. Il prenait de force les biens de ses sujets; il égorgeait les hommes aryas; il torturait les femmes; il faisait fouetter ou empaler tout ce qui lui résistait. On prit les armes contre lui. Il fut tué; ses quatre fils se disputèrent le trône. Alors la colère de Vichnou se déclara contre nous, et déchaîna le démon Ravana et les autres Rakchasas, ses frères. Les Parias se révoltèrent. Aujourd'hui l'Inde entière, où les dieux faisaient autrefois leur séjour, est devenue celui des démons. De tous côtés on tue, on égorge, on pille, on brûle. Deux millions d'hommes, de femmes et d'enfants ont déjà péri. Pour arrêter ce massacre, les chefs aryas ne pouvant vaincre les Parias, ni s'accorder entre eux, m'ont choisi pour chercher un roi dans les pays d'Occident.
--Et c'est à moi que tu t'adresses? demanda Pendragon étonné.
--Oui, à toi, répliqua Pandou.
--Mais tu ne me connaissais pas?
--Aussi n'est-ce pas à toi que j'avais songé d'abord, mais à cet Alexandre, dont le nom retentit depuis sept ans par toute la terre. Mais je l'ai vu de près, ce héros. Il est orgueilleux jusqu'à la fureur; à la moindre offense, il ne connaît plus ni ami ni ennemi, et frappe au hasard. Un tel roi ferait honte à la race généreuse des Aryas.
--Alors tu m'as préféré?
--Oui, certes, et de beaucoup. Je t'ai vu et étudié depuis trois semaines. Pour le courage, tu l'emportes sur tous les autres hommes. Pour la générosité, tes amis disent que tu ne te réserves rien. Tes soldats t'admirent comme un héros et comme un dieu. Tu es l'homme et le roi qu'il nous faut.
--Alors, dit le Gaulois, c'est une affaire décidée. J'accepte la couronne que tu m'offres.»
A ces mots, la trompette des Macédoniens retentit sur la place.
«Alexandre s'impatiente, dit Pandou en riant. J'avais promis de lui livrer ta tête.
--Comment a-t-il pu te choisir pour une pareille mission, toi étranger?
--Pour cela même, répondit l'Indien. Il a cru qu'un étranger te serait moins suspect qu'un Macédonien, et d'ailleurs aucun de ses amis ne se souciait d'entrer sans armes dans la caverne du lion. L'accueil que tu as fait à Héphestion décourage tous les autres.»
Cette réponse fit rire tout le monde, et Pendragon en particulier, qui se réjouissait à ce souvenir.
«Maintenant, demanda l'Indien, que faudra-t-il dire au roi de ta part et de celle d'Amalec?»