Un serviteur à la livrée verte des Bangor vint prévenir Morgane que Georges était de retour.
Morgane fit introduire le jeune homme, qui lui tendit sans autre explication une liasse de papiers où se trouvait le précieux parchemin. Et, en effet, rassurée par les tendres protestations de son neveu, Mme Lefoullon avait pu lui fournir les indications nécessaires pour découvrir, sans trop d'effort, les pièces demandées. Elle s'étonnait bien de cette passion subite de l'inconnue pour leurs documents de famille. Son hésitation avait même été assez grande d'abord. Le vieux Job avait communiqué à sa fille un peu de son respect pour les antiques paperasses, chartres, pouillés, registres où il s'enfonçait nuit et jour. Elle se rappelait surtout avec quel soin religieux, quelles jalouses précautions, il sortait d'un tiroir à secret ce parchemin gothique, découvert par lui dans les archives de Landévennec et qui constatait sa filiation avec Arthur.
--Un papier comme celui-là, disait-il quelquefois à sa femme en aspirant une de ces prises construites comme une bastille, dont il répandait les trois quarts sur les redans de son jabot, nous fait les égaux des plus vieilles dynasties du monde... Savez-vous bien, madame, que nous pourrions, le cas échéant, réclamer la Grande-Bretagne aux Hanovre, qui ne sont que des usurpateurs?
Et, comme on riait, il secouait la tête.
--Eh! Eh! reprenait-il, qui sait? Tout arrive. Ce parchemin-là vaudra peut-être un trône quelque jour.
Il avait fini, tant l'illuminisme est contagieux, par en persuader les siens. Mais les années avaient passé; Yseult était devenue la bourgeoise Mme Lefoullon et Georges n'avait pas hérité sur ce point des imaginations de son grand-père. Le plus vulgaire bon sens lui enseignait l'inanité de pareils titres dans une société et en un temps comme les nôtres. Il remit le précieux parchemin à Morgane sans éprouver aucune crainte sur le sort qui l'attendait. Morgane le prit avec les autres papiers qu'elle posa sur la table et, s'efforçant de donner à son expression une aménité qui ne lui était point naturelle:
--Ne m'en veuillez pas, monsieur, dit-elle à Georges, d'avoir tant insisté près de vous au sujet de ces titres. Je suis une fanatique de l'héraldisme... Un si vieux parchemin, qui établit la généalogie d'une des plus anciennes familles de l'Europe, piquait vivement ma curiosité. Vous avez eu la bonté de la satisfaire et je vous en remercie de tout cœur.
Georges s'inclina, un peu surpris de cette métamorphose.
--Mais vous avez hâte, sans doute, de retrouver Mlle Lefoullon, dit Morgane. Je vais vous faire conduire près d'elle à l'instant.
Elle sonna, et comme Georges, après l'avoir remerciée, emboîtait le pas au domestique à qui on l'avait confié:
--Ah! j'oubliais, monsieur de Kerduel. J'ai fait préparer pour vous et pour Mme Lefoullon, dès qu'elle pourra vous rejoindre, l'entresol de la tour des Hôtes: l'appartement communique par un escalier particulier avec la chambre de votre jeune parente. Vous vous retrouverez donc ici en famille, comme à Rûn-Rouz.
Georges n'aurait pas osé en demander tant. Aussi fut-ce cette fois avec une évidente sincérité de cœur qu'il remercia l'inconnue: malheureusement, Mme Lefoullon ne pourrait profiter incontinent de l'offre délicate qu'on lui faisait; mais Georges acceptait pour lui-même et, s'excusant sur la hâte où il était de revoir sa cousine, il gagna l'appartement d'Annette.
La malade ne dormait point et, levée sur son séant, elle accueillit Georges avec les témoignages de la joie la plus vive. Il lui annonça qu'il restait au château jusqu'à son rétablissement.
--Alors, c'est vrai, dit-elle, tu ne me quitteras plus?
Mais, comme cette nouvelle l'agitait extrêmement et lui avait mis le sang aux joues, elle fut prise d'une toux assez forte qui raviva l'inquiétude de Georges. Il l'obligea de se recoucher, la borda lui-même comme un enfant et lui demanda comment elle se sentait.
--Mieux, dit-elle. C'est surtout ce froid d'hier qui ne veut pas me quitter. Il me semble toujours que je suis dans l'eau jusqu'au cou... Et, avec cela, le plus drôle est que je tremble la fièvre. Tâte mon front, tu verras comme il brûle...
--Oui, dit Georges, c'est singulier. Te rappelles-tu ce qu'a dit le médecin quand il t'a examinée?
--Le médecin est étranger, comme tous les gens d'ici. Je n'ai rien compris à ce qu'il disait.
--J'aimerais pourtant bien savoir à quoi m'en tenir, dit Georges. Si j'étais sûr de ne pas froisser notre châtelaine, je lui demanderais la permission de faire venir ton docteur...
--Oui, oui, c'est cela, dit Annette rapidement. Moi aussi, j'aurais plus confiance. Si tu savais! Cette chambre-ci, les gens, les choses, tout me donne comme une impression de mauvais rêve. J'avais une peur que tu ne vinsses pas!... Rien que de t'avoir vu, de te sentir près de moi, il me semblait que j'allais mieux... C'est cela, demande la permission d'appeler ce bon M. Le Dentu!...
L'occasion s'en présenta sur l'instant: Morgane venait d'entrer. Georges lui fit part du désir de la malade et, si la demande lui parut indiscrète, rien n'en transpira au ton uni de sa réponse:
--Volontiers, dit-elle. Je vais faire atteler et l'on ramènera de Lannion le médecin de mademoiselle... Ce château ne reçoit d'habitude aucun étranger... Si je n'ai pas prévenu le désir de la malade, c'est que j'avais ici un médecin en qui je pensais qu'elle pouvait avoir toute confiance. Mais je suis disposée à satisfaire dès maintenant tous les autres désirs qu'elle pourrait avoir.
--Ah! madame, dit Annette, vous êtes trop bonne!...
Morgane donna des instructions à un serviteur.
--Le médecin sera ici dans deux heures, dit-elle.
Et, se tournant vers Georges:
--Voulez-vous attendre d'ici là, monsieur, ou visiter votre appartement? Je dois vous prévenir, ajouta-t-elle en souriant, que, tant que de nouvelles instructions de la Faculté n'auront point mis ma responsabilité à couvert, les entretiens prolongés demeureront interdits à la malade...
Georges s'inclina.
--Si Annette n'y voit pas d'inconvénient, j'attendrai ici, dit-il.
--Oui! oui! dit Annette. Et nous serons sages, vous le verrez, madame. Pour commencer, je ne dirai plus rien.
--Moi non plus, dit Georges.
--Bien! dit Morgane. J'ai votre promesse à tous deux... Mais rappelez-vous, continua-t-elle sur un ton plus sérieux et en s'adressant à Georges, que vous êtes ici chez vous, monsieur de Kerduel, que mes gens sont à vos ordres et que vous pouvez circuler librement dans toute l'île. Si je n'en puis dire autant à Mlle Lefoullon que son état retient prisonnière, je lui répéterai du moins ce que je lui disais tout à l'heure: que je suis disposée à satisfaire tous les désirs qu'elle voudrait m'exprimer.
--Tous? dit Annette, avec une sorte de crainte hésitante... Alors, madame, puisque vous êtes si bonne, je vous demanderai d'enfreindre une fois encore la défense qui est faite aux étrangers de pénétrer chez vous... Il ne s'agit d'ailleurs que d'une petite fille, d'une enfant. Mais je suis habituée à sa compagnie et, si vous le voulez bien, elle me servirait d'infirmière et coucherait ici à la place de la garde que vous m'avez donnée...
Morgane dut regretter son imprudente proposition. Mais elle s'était trop avancée pour reculer.
--Comment s'appelle cette petite fille? demanda-t-elle.
--Fante Guézennec. Elle habite avec nous à Rûn-Rouz.
--Je vais la faire chercher à l'instant.
--Ne vous en donnez pas la peine, madame, dit Georges. Je la ramènerai ce soir, quand j'irai à Rûn-Rouz.
--Comme il vous plaira, mon hôte.
Deux heures environ plus tard, on annonça le docteur Le Dentu. Annette et Georges avaient à peu près tenu leur promesse durant ces deux heures. Ils s'étaient très peu parlé, mais leurs yeux ne s'étaient point quittés tout le temps. Le bon docteur, un peu surpris de trouver en cet endroit les deux jeunes gens, connut par Georges l'accident de la veille. Il examina rapidement la malade et, cet examen ne lui suffisant pas, il voulut l'ausculter.
--Voyons, toussez un peu. Dites: _hum!_ fortement!...
Annette poussa le _hum!_ réglementaire.
--C'est bien ce que je pensais, murmura l'excellent praticien. Diminution des vibrations vocales et de l'ampliation de la poitrine du côté de la plèvre atteinte, matité à la percussion, altération du timbre de la respiration... Sentez-vous des points de côté?
--Par moments.
--Et très douloureux? Très vifs?
--Assez. Mais surtout des frissons... Je gèle tout à coup et j'ai la fièvre en même temps.
--Qu'est-ce qu'on vous a fait prendre pour cela? Voyons!
Il examina diverses fioles de diurétiques et de purgatifs posées sur la table.
--Parfait! Et quel régime?
--La diète lactée, dit Georges.
--Excellent... Toutes les mesures ont été prises... Eh! mais, ajouta-t-il avec cette propension, un peu commandée, des médecins à introduire un élément de gaieté dans leurs consultations les plus sérieuses, qu'est-ce qui me fait concurrence ici sans me prévenir? C'est de la déloyauté.
Annette ne put s'empêcher de sourire. Georges expliqua ce qu'il savait du médecin attaché au château.
--Esculape lui eût tiré sa barrette, dit le docteur... Vous n'aviez pas besoin de me faire chercher...
--Voyons, docteur! dit Georges qui crut à une pique d'amour-propre.
--Mais je vous remercie tout de même de cette marque de confiance, continua l'excellent homme, et qui me permet de constater une fois de plus la vérité de l'axiome: _omnia superat medicamina fides_[12].
[Note 12: La foi est le meilleur des médecins.]
Georges serra la main du malicieux praticien.
--Ah çà! dit celui-ci tout à coup, s'il y a un médecin au château, il y a aussi une pharmacie...
--Sans doute, dit Georges.
--Eh bien, mon cher commandant, voilà qui est au mieux. Vous connaissez les tenants et aboutissants de la maison. On m'a mené par un labyrinthe de petits corridors, de passages souterrains, d'escaliers en tournevis, absolument comme si l'on avait voulu me faire perdre la notion des lieux... Et je l'ai perdue... Vous demanderez pour moi deux ventouses, deux ventouses à scarification.
Georges était déjà dans l'antichambre. Le docteur, qui l'avait accompagné jusqu'à la porte, revint au lit d'Annette:
--Cela ne sera rien, dit-il. Il vous faut surtout du repos, de la tranquillité... Pas d'émotion... C'est le saisissement de cette baignade nocturne qui vous a laissé un peu de fièvre. Cela vous apprendra à faire des imprudences!...
--Ne me grondez pas, docteur, dit Annette en souriant. Je ne recommencerai plus...
--Jusqu'à la prochaine occasion!... Qui a bu boira, c'est le cas de le dire...
--Oh! le méchant docteur!...
--Voyons! ne vous agitez pas... J'entends M. Léïzour qui revient... Nous allons le prier de regarder par la fenêtre si l'été s'avance, pendant que je vous pose les ventouses...
Georges, en effet, rentrait avec tout un assortiment de petits vaisseaux de verre, de cuivre, de papier, de caoutchouc, de gutta-percha, à croire qu'ils ne laisseraient pas un vide sur la peau de la malade. Le docteur ne put que lever les bras au ciel d'un excès de zèle si excusable. Il fit les applications, griffonna une ordonnance, recommanda jusqu'à nouvel ordre le maintien du régime lacté et des diurétiques.
--Est-ce que vous n'avez pas un tour à faire à Rûn-Rouz? dit-il à Georges, quand il eut fini... Je profiterais volontiers de l'occasion pour voir Mme Lefoullon, que ces événements ont dû bien agiter.
Le coup d'œil dont il accompagna ces paroles fit comprendre à Georges qu'il désirait lui parler sans témoins.
--D'ailleurs, continua l'excellent homme, mademoiselle Annette a besoin de sommeil... Pas trop de conversations, de visites, n'est-ce pas?... Je vous permets de revenir lui dire bonsoir avant de vous coucher, mais c'est le grand tout pour aujourd'hui...
--Et demain? dit Annette.
--Demain, nous verrons, dit le docteur.
Georges et lui sortirent.
--J'ai ma voiture chez le garde, dit le docteur, près du pont-levis... C'est une vraie forteresse que ce château. Voulez-vous que je vous mène à Rûn-Rouz ou aimez-vous mieux que nous causions ici?
--Je vous accompagne, dit Georges. Mais vous aurez la bonté de me ramener à l'île avec Fante que je dois prendre chez nous.
--Volontiers, répondit le docteur. La course n'est pas plus longue par Pleumeur que par Trégastel...
--Eh bien? demanda Georges, quand il fut assis sur le siège près de l'excellent homme et que celui-ci eut donné à Follette--sa petite jument de Corlay, bai foncé, courte sur jambes et vive comme un linot--le coup de sifflet du départ, que pensez-vous de l'état d'Annette?
Le docteur prit un temps pour répondre, ramena la couverture qui glissait, et, comme Georges attendait toujours:
--Voulez-vous mon avis sincère?
--Oui, dit Georges, que l'angoisse de l'attente étreignait.
--Eh bien, dit le brave docteur... c'est que le confrère qui a soigné Mlle Annette avant moi est un fier homme et que je serais bien flatté de faire sa connaissance...
--Mais ce n'est pas cela que je vous demande, dit Georges déçu et impatienté...
--Si fait, dit le docteur. Et vous allez voir... Mlle Annette, hier, n'a pas seulement échappé à un genre de mort, mais à deux... Elle avait bel et bien une pleurésie sèche en voie de formation... Parfaitement... Et, sans oser dire que tout danger soit conjuré à l'heure qu'il est, je puis vous certifier que les diurétiques que lui a fait prendre mon confrère ont été pour quelque chose dans l'arrêt du mal... Or, celui qui, dès le début, à des symptômes qui défient la plupart du temps l'analyse, diagnostique de la sorte une maladie en simple voie de formation, n'est pas, je vous le répète, un imbécile ni même un médecin ordinaire...
--Enfin, docteur, vous m'assurez qu'Annette est actuellement hors de tout danger?
--Je n'assure rien, dit vivement le docteur. La certitude n'est point le fait d'une thérapeutique rigoureuse, mais d'un empirisme sans valeur. Je crois, j'ai l'espoir, tout me dit (vous sentez la nuance) que Mlle Annette est sauvée, que les diurétiques dont s'est servi mon confrère et les ventouses que j'y ai ajoutées et qu'il eût certainement commandées à un second examen, suffiront pour enrayer, ou, comme nous disons savamment, juguler la maladie... La pleurésie en sera pour ses frais... Quelques points de côté, des frissons, un peu de fièvre, voilà à quoi je m'attends. Ci: quatre ou cinq jours de lit, huit jours de chambre et quinze jours de convalescence au grand soleil... Mais, croyez-moi, mon cher commandant, réservez vos meilleurs remerciements pour mon confrère anonyme, et, quand vous le verrez, faites-lui bien tous mes compliments.
--Vous me rassurez à moitié, dit Georges, dont un grand soupir débarrassa la poitrine...
--Et j'espère vous rassurer tout à fait demain, répliqua le docteur. Mais nous voici au tournant de Rûn-Rouz. Si vous le voulez bien, nous descendrons de voiture et je mènerai Follette par la bride. Sans vous fâcher, la traverse aurait rudement besoin que le service de la voirie y jetât de temps à autre un coup d'œil. Ça manque de cantonniers, chez vous...
--Bon! dit Georges joyeusement, pour quelques pauvres ornières et un rocher ou deux qui dépassent l'alignement!
--Pardieu, dit le docteur, mon cher commandant, on voit bien que vous naviguez plus souvent sur mer que sur terre. Vous êtes habitué au tangage, vous!...
Yvon, qui ratissait à force, voulant qu'au retour de Mademoiselle le jardin fût soigné, peigné, tiré à quatre épingles comme pour une fête, accourut au-devant de la voiture. L'air satisfait du docteur et de Georges lui parut de bon augure.
--Mademoiselle doit être sortie d'affaire, murmura-t-il. Monsieur Georges n'a plus sa figure de déterré...
Le docteur trouva Mme Lefoullon en meilleure posture qu'il ne pensait. La faiblesse des jambes commençait à disparaître et, dans quelques jours, il n'y paraîtrait plus. Le docteur rassura de nouveau Mme Lefoullon sur la santé d'Annette. Georges y ajouta par le détail des soins empressés qui entouraient la jeune fille. Ce n'était pas tout, et un appartement avait été préparé pour Mme Lefoullon et pour Georges dans l'aile habitée par la malade; Georges comptait l'occuper dès maintenant, en attendant que sa tante pût l'y rejoindre.
Mme Lefoullon fut sensible comme il convenait à une attention si délicate et voulut, séance tenante, en remercier l'inconnue d'un court billet, où elle mit toute sa gratitude, avec ses excuses, pour le dérangement involontaire causé par Annette. On lui avait apporté de quoi écrire sur son lit. Quand elle eut cacheté la lettre, elle s'enquit de la suscription qu'il y fallait mettre.
--Ma foi, je ne sais pas, dit Georges. Le billet que j'ai reçu était signé Morgane... C'est tout... Et je ne sais encore si ma reconnaissance s'adresse à une jeune fille ou à une femme... Êtes-vous plus avancé que moi, docteur?
--Encore moins, dit l'excellent homme. A Lannion, on ignore jusqu'au sexe du nouveau propriétaire de l'île d'Aval. Les commandes sont passées au nom d'une tierce personne... Morgane? ajouta-t-il. Mais je ne me trompe pas... Nous sommes en pleine mythologie... C'est le nom de la fée, sirène, naïade, comme vous voudrez, qui veille, dans cette île fabuleuse, sur le sommeil enchanté du roi Arthur...
--Voilà, en effet, qui est étrange! murmura Mme Lefoullon, à qui revinrent à l'esprit les chimères du vieux Job et qui rapprocha de ses prétentions à remonter au roi Arthur l'intérêt bizarre dont s'était prise l'inconnue pour le parchemin qui constatait cette filiation...
--Laissez l'adresse en blanc, ma tante, dit Georges... Je remettrai moi-même la lettre ès mains de la châtelaine mystérieuse...
--C'est cela, dit le docteur. Et pressons un peu le mouvement, sans vous commander, mon cher monsieur Léïzour... La mer monte et on ne pourra bientôt plus traverser la grève à pied sec...
--Sapristi, dit Georges, moi qui n'ai pas prévenu Fante.
On chercha l'enfant. Gertrude, interrogée, ne l'avait pas vue de toute la journée.
--La gosseline bat les champs depuis ce matin, dit Gertrude. Elle ne tient pas plus en place que du vif-argent... Ben sûr qu'elle se cache pour pleurer ou pour enfiler des patenôtres...
Finalement on la dénicha dans un trèfle voisin, contre un talus où, à croupetons, elle égrenait son chapelet. Gertrude reparut, la tirant par la main. Elle avait le teint fripé, les yeux bouffis, mais, à la nouvelle qu'Annette la demandait et qu'elle allait revoir «la demoiselle», une flamme de plaisir colora ses joues. Elle eut vite fait son paquet, auquel on joignit une valise pour Georges et une autre, pleine de linge de rechange, pour Mlle Lefoullon. Quelques minutes plus tard, le docteur déposait Georges et l'enfant à la poterne de l'île d'Aval. Un domestique prit les valises. Georges marchait devant, avec Fante... Sur le perron du château, Morgane, debout, attendait ses nouveaux hôtes. Le soleil dardait une flamme sur ses cheveux fauves et avivait la pourpre dorée de sa longue tunique rouge. Fante l'aperçut et, comme éblouie, porta la main à ses yeux.
--Qu'est-ce qui te prend? dit Georges.
L'enfant tremblait de tout son corps.
--La _morgr'heg_!
C'était la répétition, presque mot pour mot, geste pour geste, de la scène du naufrage. Si Georges avait voulu faire une expérience, il était servi: le cri involontaire de l'enfant, sa terreur en reconnaissant l'inconnue, ne confirmaient que trop bien sa propre impression. Il craignit que Fante ne communiquât ses craintes à Annette...
--Pas un mot à ta maîtresse de ce que tu as vu! lui glissa-t-il à l'oreille.
Fante serra les lèvres: cette petite Bretonne était déjà une _penkallet_, une tête de granit, comme on dit là-bas, et Georges pouvait être sûr qu'elle ne lâcherait pas son secret.