Sur ces mots quelque peu menaçants, la visiteuse d'Idris Gaur gagna un petit cabinet retiré, où l'attendait une volumineuse correspondance arrivée du matin.

L'Irlande, Man, la Grande-Bretagne, les deux Amériques étaient représentées dans cette correspondance que la jeune femme n'aurait pu suffire à dépouiller et dont elle mit à part cinq ou six lettres marquées du chiffre I. Elle appela un serviteur, lui montra la pile des papiers et le pria de la porter à son secrétaire des commandements.

Le valet, qui avait dû y employer les deux bras, allait sortir. Elle le rappela.

--Vous ferez aussi préparer l'appartement du premier étage dans la tour des Hôtes. Il est possible qu'on en ait besoin pour cette nuit.

Elle avait déjà pris sur la table un coupe-papier minuscule, d'or rouge incrusté d'émeraudes, et elle fendait l'une après l'autre, distraitement, les enveloppes des lettres qu'elle s'était réservées. Pour plus de précaution, ces premières enveloppes en contenaient toutes une seconde, complètement blanche, mais dont un subtil réactif fit apparaître la suscription tracée à l'encre sympathique: _Son Altesse Royale Morgane, comtesse de Bangor, princesse de Galles_. Elle fit sauter ces secondes enveloppes, s'assimila d'un coup d'œil le contenu des lettres, révélé à l'aide du même procédé, mais qui sembla lui causer une assez vive déception, car elle dit à mi-voix:

--Voilà bien les Invincibles. Aucune patience! Aucune concession! La guerre tout de suite et à outrance!...

Un sourire passa sur ses lèvres:

--Eh bien, mes aiglons, on va peut-être vous servir.

Et, renversée sur sa chaise, les yeux mi-clos, elle songea...

S. A. R. Morgane, comtesse de Bangor, princesse de Galles--pour restituer à l'inconnue le nom et les titres que lui donnaient ses mystérieux correspondants--était une jeune fille de vingt-quatre ans environ, mais qu'à la svelte plénitude des formes et à l'assurance du regard, on eût prise d'abord pour une femme dans tout l'éclat de sa maturité. La mort de son père l'avait laissée à vingt ans maîtresse d'une immense fortune, que le bruit public n'évaluait pas à moins de deux ou trois milliards. Des ressources cachées, la légende d'un trésor secret grossi d'âge en âge entraient peut-être pour un chiffre appréciable dans ces évaluations. Au vrai, personne ne connaissait la fortune réelle de Morgane,--et personne non plus, en dehors de quelques rares confidents et des chefs de groupes qui correspondaient directement avec elle, ne connaissait exactement ses desseins.

Dernier rameau de la dynastie galloise des Uthérides, dont Arthur fut le représentant le plus chevaleresque et le plus justement populaire, les Bangor descendaient, d'après la tradition, du mariage d'Uther, roi de Cambrie, avec une nymphe de la mer nommée Glitonéa. Morgane, fille de Glitonéa et de ce prince et demi-sœur d'Arthur, avait eu deux jumelles de son mariage avec Anlawdd Wledic, prince gallois du sixième siècle. La première, nommée Tywanwedd, laissa plusieurs fils qui tous se firent ermites à l'exemple de leur aîné, saint Tyvrydoc, lequel est encore honoré sous ce nom dans l'île d'Anglesey et sous celui d'Evarzec dans la Petite-Bretagne. L'autre, au contraire, Goleuddydd, qui épousa Kilydd-ab-Kelyddon, ne laissa qu'un fils, mais ce fils fut Kulwch, célèbre entre tous dans les romans de la Table-Ronde par son courage indomptable.

La défaite de son oncle Arthur, pour qui il avait pris parti, le força de chercher asile sur le continent. Ses descendants réussirent néanmoins, en l'absence d'héritiers directs et avérés d'Arthur, à recouvrer le trône de Galles. Llywelyn-ab-Gruffydd, qui régna de 1266 à 1282, fut le dernier de ces rois indigènes: il périt, après une vie de luttes héroïques, dans une escarmouche, près de Buellt (Radmorshire). Son fils, Owen-ab-Llywelyn, plus connu chez nous sous le nom, popularisé par Froissard, d'Yvain de Galles, se réfugia, comme avaient fait ses pères, dans la Petite-Bretagne et y prit parti pour Charles de Blois et la France contre Montfort et les Anglais. Sa compagnie était entièrement composée de Gallois, et beaucoup d'entre eux, les Ab-Ivain, les Ab-Grall, les Ab-Ian, les Clary, les Floyd, qu'on appelle Lloyd dans le pays de Galles et dont le chef actuel est lord Dynevor, ont encore des descendants en Bretagne. Ils combattirent tour à tour sous les hermines d'Olivier de Clisson et sous les fleurs de lis de Jean II, «aidant et confortant le roi de France de leur personne, de tout leur pouvoir, de leurs sujets et pays, loyalement, dit un contemporain, contre ses ennemis, et espérant recevoir aussi aide et assistance et confort de gens d'armes contre les usurpateurs de leurs biens, de la part du roi, qu'ils appelaient un miroir singulier et un exemple, entre les chrétiens, de toute justice, de toute grâce et miséricorde pour tous opprimés relever et conforter.»

Ce réconfort, ils l'attendirent près d'un siècle, quand Charles VI se décida enfin à conclure avec Owen-ab-Liywelyn un traité dont le premier article portait que «Charles, par la grâce de Dieu, roi de France, et Owen, par la même grâce, prince de Galles, seraient unis, confédérés et liés entre eux par les liens de vraie alliance, vraie amitié, bonne et solide union.» Le traité reçut sa pleine exécution. Sur l'ordre de Charles, Jean de Rieux, maréchal de Bretagne, appareilla de Brest, avec une armée, des canons et des chevaux. La flotte atterrit heureusement, sous la protection de dix mille Gallois, qui s'étaient levés à l'appel d'Owen. Les confédérés marchèrent sur Caer-Marthen, puis sur Landovéry, et enfin sur Worcester, d'où ils chassèrent les Anglo-Normands. Soixante lieues de pays tombèrent entre leurs mains et Owen Glendour fut rétabli dans son pouvoir royal.

Restauration éphémère! Le départ de la flotte française, les divisions des Gallois hâtèrent le retour offensif de l'ennemi. Le pays de Galles fut de nouveau réuni à la couronne anglaise. La descendance d'Owen Glendour sombra dans l'oubli.

Cet effacement, commandé par les circonstances, fut, du reste, volontaire en partie: sous le nom obscur de comtes de Bangor, les héritiers d'Owen purent travailler dans l'ombre et en toute sécurité à la restauration galloise. Bien que dépossédés de leur patrimoine, ils retrouvèrent, à l'aide d'amitiés fidèles, une fortune que le temps et des donations importantes ne firent qu'accroître. Jaloux de leur isolement, à l'écart de la cour anglaise, ils préparaient dès cette époque la constitution d'une caisse nationale qui devait servir au rétablissement de leur dynastie. Avaient-ils, comme on le prétendait, découvert dans les ruines de quelque château gallois ou breton ce trésor chimérique d'Arthur, enfoui par lui avant la bataille de Camlan et recherché, avec une ardeur si malheureuse, par un autre descendant du héros, le vieux Job Léïzour? Toujours est-il qu'à la mort du dernier Bangor la fortune de cette mystérieuse famille comptait parmi les plus considérables de la Grande-Bretagne.

D'un caractère intraitable, gardant vis-à-vis du pouvoir cette farouche intransigeance dont souriaient les lords comme d'une affectation ou d'un ridicule gothique, le dernier comte de Bangor avait fait plus que d'ajouter quelques millions au patrimoine de la restauration galloise, il avait commencé de nouer entre les divers rameaux de la famille celtique des liens qu'il espérait rendre assez solides pour résister à l'épreuve du temps. Une observation un peu attentive de l'état des partis l'avait convaincu de la nécessité de ce groupement: tout essai de restauration galloise, entrepris par les seules forces des hommes de cette race, échouerait inévitablement et viendrait s'écraser contre le roc de la puissance britannique. Le colosse, pour être renversé, demandait à être attaqué de tous les côtés à la fois. Mais ce qu'un peuple ne pouvait faire seul, cinq peuples coalisés le pouvaient exécuter aisément. L'ennemi, pour chacun de ces peuples, était toujours le Saxon. Déjà l'Irlande s'agitait. O'Connell soulevait la foule au camp de Cloutarf; des distributions d'armes et d'argent s'y faisaient à ciel ouvert. Il fallait tirer parti de ce mouvement, le confisquer au profit d'une plus grande cause. Appel serait fait en même temps aux Highlanders des derniers clans écossais, aux Cornouaillais et aux Bretons. Par ceux-ci, on intéresserait peut-être la France, dont l'Angleterre restait l'irréconciliable ennemie. Dès 1837, la coalition se dessinait aux _eiztezvods_ d'Abergavenny et de Caer-Marthen, premières assises nationales où l'on eût vu figurer des représentants des cinq grandes familles celtiques. Le Congrès de Saint-Brieuc les réunissait à nouveau, quelques années plus tard, sur la convocation d'Henri Martin, de Charles de Gaule et d'Hersart de la Villemarqué. MM. Lukis, Powel, Ellys, Jenkins, de simples gens tels que le barde Gruffydd et sa fille Suzanna, passaient la mer, comme au temps des émigrations primitives, pour «rompre le pain de l'âme» avec leurs frères de Bretagne. Ceux qui n'avaient pu venir, le docteur Todd, MM. Hennesey et Fergusson, l'abbé Ulick Bourke, président du collège de Saint-Jarlath, surtout le vaillant archevêque catholique de Tuam, ce dernier asile des lettres gaéliques en Irlande, Mgr Mac-Hale, protestaient en lettres enflammées de leur dévouement à la cause nationaliste. La _Celtic Society_ de Glascow, présidée par Sa Grâce le duc d'Athole, envoyait son adhésion au Congrès. Plus récemment, à Paris même, un synode secret «pour la défense des intérêts du celtisme universel» se tenait sous la présidence du docteur Henri Favre et décrétait la création d'un nouvel ordre de chevalerie, dont le siège devait être dans le célèbre îlot de Sein, l'île des sept sommeils de la légende bretonne, et qui avait pour insigne une croix à six cubes d'émail blanc, portant au centre un S de rubis entouré d'une couronne de verveines...

Et, sans doute, ce mouvement, à des yeux non avertis, pouvait sembler tout de surface, artificiel, théâtral, sans retentissement véritable aux couches profondes de la race. Les Bangor, attentifs aux moindres manifestations de l'âme celtique, les provoquant au besoin par d'anonymes générosités, ne s'y trompaient pas cependant. Ils savaient que l'âme d'une nation ne se refait pas en un jour, mais que l'agent le plus actif de sa renaissance, c'est peut-être encore la poésie. Ils applaudissaient aux beaux vers de Lamartine, se faisant dans l'_eiztezvod_ d'Abergavenny le porte-parole des Celtes du continent aux Celtes des îles sœurs:

Quand ils se rencontraient sur la vague ou la grève, En souvenir vivant d'un antique départ, Nos pères se montraient les deux moitiés d'un glaive Dont chacun d'eux gardait sa symbolique part. Frère, se disaient-ils, reconnais-tu la lame? Est-ce bien là l'éclair, l'eau, la trempe et le fil? Et l'acier qu'a fondu le même jet de flamme Fibre à fibre se rejoint-il?

Et nous, nous vous disons: «O fils des mêmes plages! Nous sommes un tronçon du vieux glaive vainqueur; Regardez-nous aux yeux, aux cheveux, aux visages: Nous reconnaissez-vous à la trempe du cœur?»

Que ne pouvaient de si nobles paroles; immédiatement traduites et colportées dans les différents dialectes celtiques, pour la propagation de l'idée nationaliste?

Et ce n'était pas Lamartine seul: Le Gonidec, Brizeux, La Villemarqué, Luzel, Quellien, Le Braz, Tiercelin, en Bretagne; David Owen, lady Guest, Pughe, John Rhys, Evans, Nedeleck et les commentateurs des _Mabinogion_, des _Myvyrian_, des _Triades_ et des _Lois_, au pays de Galles; O'Curry, Hamessy, O'Leoney, O'Grady, Sigersoon, Mac-Nial Douglas Hyde, Yeats, Singe et Maud Gonne en Irlande; James Campbell en Écosse: Tennyson, en Angleterre, multipliaient la bonne semence, jetaient aux quatre aires du vent le verbe sacré des bardes, l'évangile poétique des nouveaux temps. Des associations se fondaient partout. La France, longtemps indifférente, accordait enfin dans son enseignement supérieur une place à l'histoire et à la littérature celtiques: Gaston Paris, Joseph Bédier, Alexandre Bertrand, Arthur de la Borderie, Camille Jullian, Joseph Déchelette, Gaidoz, d'Arbois de Jubainville, Loth, Ernault, Dottin groupaient sous leur chaire une jeunesse attentive et frémissante au récit du grand passé qu'ils évoquaient. Ce renouveau des lettres annonçait, précédait le renouveau même de l'âme nationale. Elle allait revivre. Elle revivait.

Dans ces congrès, dans ces _eiztezvods_, la littérature n'était qu'à la surface: ce qui s'agitait dans le fond, obscurément, mystérieusement encore, c'était la question de race, de parenté, de famille, de foyer. Sous des devises différentes: _Tra mor, tra Brython!_[9], _Bepred!_[10] _Erin go brath!_[11], la même pensée réapparaissait chez tous, la même volonté de survie, la même protestation contre la mort... Longtemps contenues et comme encloses au creux des poitrines, elles éclataient librement, elles se répondaient d'une mer à l'autre, les devises libératrices. Mais n'était-ce point que le moment approchait de passer enfin du rêve à l'action, de la parole à l'offensive?

[Note 9: _Tant la mer, tant les Bretons_, devise des Gallois.]

[Note 10: _Toujours!_ devise des Bretons armoricains.]

[Note 11: _L'Irlande jusqu'au jour du jugement_, devise des Irlandais.]

Il le semblait bien aux Bangor, et ce qui les confirmait dans cette pensée, c'était de voir quel progrès surprenant avait fait dans les âmes l'idée nationaliste. Oui, même en France, après les Henri Martin, les François Roget, les Jean Reynaud, les Botidoux, les Thierry, les Lizeray, les Édouard Schuré, un homme d'épée, un soldat, l'amiral Réveillère, osait écrire:

«Il est dans l'ordre des choses que les Celtes, un jour ou l'autre, se groupent suivant leurs affinités, se constituent en fédération pour la défense de leurs frontières naturelles et pour la propagation de leurs principes. Il y a déjà le pangermanisme; le panslavisme est une foi, une religion. Il faut que le panceltisme devienne une religion, une foi.»

Et, précisant sa pensée, l'amiral écrivait ailleurs:

«L'œuvre, le but de notre époque est double. C'est d'abord le renouvellement de la foi chrétienne, entée sur la doctrine celtique de la transmigration des âmes, doctrine seule capable de satisfaire l'intelligence par la croyance en la perfectibilité indéfinie de l'âme humaine dans une série d'existences successives. La seconde est la restauration de la patrie celtique et la réunion en un seul corps de ses membres aujourd'hui séparés.»

Or, tel avait été dès l'origine le plan d'action politique des Bangor, et le vieux comte se flattait que leur floraison était proche, quand de telles idées, si secrètes qu'on les eût tenues, parvenaient cependant, comme un pollen invisible, à se répandre au dehors, à pénétrer jusque dans les laboratoires philologiques de l'Allemagne. D'autre part, l'agitation agraire, la _Land League_, qui revêtait de plus en plus en Irlande le caractère d'un soulèvement anti-saxon, ouvrait un nouveau champ à la propagande nationaliste. Le vieux Bangor, de son château fortifié de la Dee, voyait tout, surveillait tout, avait la main partout. Il s'unit aux chefs du mouvement, aux plus exaltés d'entre eux, réfugiés en Amérique et en France, aux Maud Gonne et aux Tynan, comme aux modérés qui combattaient de la parole dans le Parlement anglais, aux Parnell, aux O'Brien, aux Kettle, aux Dillon. Par eux et par lui, un immense réseau de sociétés secrètes enveloppa bientôt l'Irlande tout entière, le pays de Galles, la Cornouaille, les hautes terres écossaises, et trouva des adhérents jusque dans le monde politique français. Ces sociétés, sans lien apparent entre elles, avaient au contraire une unité de direction extrêmement forte et rigoureuse. Toutes aboutissaient à un comité central de cinq membres, appelés les Invincibles, qui reconnaissaient pour chef le vieux comte de Bangor, désigné dans leurs correspondances sous le nom de numéro Un, le _Number One_ si passionnément et si vainement traqué par la police anglaise.

L'action de ce comité directeur ne tarda pas à se faire sentir sur la politique générale du parti. L'idée d'une fédération des peuples celtiques, redevenus maîtres de leurs destinées, affranchis de la tyrannie anglo-saxonne, s'affirma comme la foi nouvelle, le _credo_ des conspirateurs. Une propagande active par la poésie, l'image, les brochures, la presse, commença, et qui n'alla point, s'il faut dire, sans quelque zèle intempestif. C'est ainsi qu'on put lire sur les murs de Londres des appels incendiaires aux vieux Celtes d'outre-Manche, les invitant à secouer le joug de l'aristocratie anglaise, «cette poignée d'Anglo-Saxons qui s'est imposée par la ruse et la trahison aux vingt millions de Celtes autochtones répartis sur la surface du royaume.» Quelques exaltés, martyrs trop pressés d'une cause qu'ils compromettaient en croyant la servir, se portèrent même à des attentats isolés, à des coups de main héroïquement téméraires. Ces explosions prématurées ne pouvaient qu'entraver le développement de l'idée nationaliste. La police redoubla de surveillance: il fallut agir du dehors, transporter à l'étranger le foyer de la ligue. L'Amérique s'offrait. Les Irlandais émigrés y bénéficiaient d'une tolérance qu'ils eussent vainement cherchée ailleurs. La future armée d'invasion s'y put recruter, organiser, mobiliser, presque sans entraves. Des distributions secrètes d'armes et de munitions avaient été faites en Angleterre; des navires, nolisés pour le transport des troupes, attendaient sous pression en rade de Srewbury. Le pays de Galles et la Cornouaille devaient se lever en même temps que l'Irlande. Tout était prêt quand le comte de Bangor mourut.

Cette mort du _Number One_, du chef reconnu des Invincibles, et qui coïncida fâcheusement avec les divisions habilement fomentées chez les parlementaires irlandais, remit à un jour incertain le soulèvement près d'éclater. Mais Bangor léguait à la cause nationaliste l'âme ardente de sa fille Morgane, en qui il avait soufflé toutes les aspirations et toutes les révoltes de sa race.

Nourrie de la seule pensée de la restauration celtique, instruite dans les lettres celtiques par les plus célèbres professeurs, parlant les cinq dialectes celtiques, le français, l'allemand et l'anglais, entretenant, du vivant même de son père, une correspondance active avec les principaux chefs des Invincibles, Morgane joignait à un esprit admirablement riche et outillé, à une raison puissante, énergique et maîtresse d'elle, à un génie de domination qui l'égalait aux Élisabeth et aux Catherine, une âme ouverte à toutes les séductions du surnaturel. Loin d'avoir contrarié ce penchant vers le mystère, il semblait que les siens eussent pris attention de le fortifier. Le vieux comte de Bangor n'était pas soutenu seulement par sa croyance dans la légitimité de la cause nationaliste: Celte jusqu'au bout des ongles, mêlant aux souvenirs du paganisme druidique, toujours vivant chez les Bretons des deux mers, l'esprit de soumission le plus strict aux prescriptions de la foi chrétienne, il offrait lui aussi un alliage sans exemple de crédulité, de logique et de passion. Entouré de bardes et d'alchimistes, qui lui faisaient comme une cour d'un autre âge, il se plaisait à retrouver dans les prophéties plus ou moins apocryphes recueillies, au douzième siècle, par les Nennius, les Gaufrey de Monmouth, les Gérald le Gallois, l'auteur anonyme du _Hanès Taliesin_, etc., des indications ou même des assurances formelles sur la restauration de sa race. Cette restauration, elle semblait promise à sa fille plus qu'à lui. Tous les textes parlaient d'une femme, d'une fille de la mer ou de l'écume marine. Et, se souvenant des origines légendaires de sa famille, le comte de Bangor, pour aider aux prédictions ou poussé par un secret instinct, avait voulu que sa fille s'appelât Morgane, comme la première née de Glitonéa, Morgane, c'est-à-dire: enfantée de la mer, ou, comme d'autres le veulent, sourire de la mer... Fidèle à ce nom, l'enfant avait vraiment eu la mer pour nourrice et maîtresse. Rompue à tous les exercices du corps, tirant l'arc, le fusil, montant à cru des cavales rebelles, c'était surtout une nageuse incomparable. La mer était son élément naturel. On l'avait vue une fois, à quinze ans, traverser à la nage le golfe de la Dee; elle recherchait le danger, se plaisait aux conflits des vents et des vagues, les jours de tempête, et ne craignait ni les ténèbres ni le froid. Il semblait bien réellement que la mer exerçât sur cette arrière-descendante de la sirène on ne sait quelle séduction atavique, qu'elle l'appelât et qu'elle aimât à la bercer sur son sein orageux...

Telle était la dernière fille des comtes de Bangor, l'héritière du trône de Galles, quand la mort de son père l'émancipa d'une tutelle qu'elle ne portait déjà que malaisément.

Reprenant pour les étendre et perfectionner les projets paternels, elle quitta brusquement le nid d'aigle de la Dee où elle avait été élevée, au cœur du pays gallois, et, cédant à la suggestion des prophéties qui disaient que la révolution partirait du Llydaw, elle vint s'établir à l'île d'Aval. C'était l'île même où la légende affirmait que son aïeule Morgane avait conduit Arthur expirant. Près de là moutonnent les terres hautes de Kerduel où Arthur avait tenu l'une de ses cours princières. La jeune comtesse de Bangor acheta en sous-main l'île et les terres. De l'île, simple rocher de quelques hectares, sans végétation que de maigres landes, de bruyères et de joncs, sans autre trace de vie humaine qu'une ferme basse, le pan de mur ruiné et la croix d'un vieux cimetière, elle fit en quelques mois un domaine d'une beauté unique, reconstitua le clos des cent quarante-sept pommiers enchantés célébrés par Merlin, traça un parc, planta des bois, des vignes, des myrtes, des figuiers, creusa un port pour sa flottille particulière, et, dans les plans du château, se conforma aussi scrupuleusement qu'elle le put à la description des anciens textes bretons qui traitaient des merveilles de l'île:

«Chaque porte est faite de l'ivoire le plus dur. Cent fenêtres éclairent la façade et les tours dont les murs sont brillants comme l'or rouge. Une terrasse de jaspe vert règne devant la mer. Au sommet brille une sirène aux yeux d'émeraude... Là, repose Arthur, sur un lit d'or, veillé par sa sœur Morgane.»

Là, dans ce château qui devint tout à la fois un palais des États futurs, un arsenal et un musée des antiquités celtiques, entourée de fidèles et discrets Gallois, elle continua l'œuvre mystérieuse de ses pères. L'isolement du domaine servait encore ses desseins. Elle accommodait ainsi la tradition et les intérêts du parti. Il était prudent de se tenir à l'abri d'un coup de main et il était bon que, conformément aux prophéties, le mouvement de rénovation celtique partît de l'île où dormait Arthur. Les imaginations ne manqueraient point d'être frappées par un accord où elles verraient la confirmation des paroles prêtées à Taliésin, à Gwench'lan et à Merlin.

Seulement, où ces prophètes semblaient avoir manqué de clairvoyance, c'est en annonçant que la restauration celtique dépendait de l'union du fils d'Arthur et de la fille de Morgane. Le dernier comte de Bangor avait fait rechercher partout la descendance des Kerduel, dont il connaissait la filiation arthurienne. Ses recherches n'avaient pas abouti plus loin qu'à Mathias, grand maître de l'Ordre de Saint-Jean de Jérusalem.

Morgane, poussée par Idris Gaur, qui persistait, contre toute vraisemblance, à soutenir l'existence d'un héritier d'Arthur, avait cru un moment ses propres recherches près d'aboutir. Elle avait retrouvé un Kerduel, mais, dès le premier examen, elle avait reconnu sa méprise: ce prétendu Kerduel était de son vrai nom un Le Goarant, de noblesse douteuse, et qui avait senti la nécessité d'un nouveau baptême généalogique. Morgane désespérait, comme avait désespéré son père: le second champ du blason qui surmontait le portail du château d'Aval, ce champ qu'elle avait volontairement laissé vide, ne recevrait pas de longtemps le symbolique dragon rouge, emblème de la dynastie arthurienne ressuscitée, comme la sirène, sur le champ de gauche, évoquait la dynastie galloise des Uthérides...

Et tout à coup, de lui-même, il surgissait, il se présentait à elle, ce Kerduel tant désiré, enfoui, comme le diamant dans la bourbe, sous le nom roturier de Léïzour.

Pourquoi? Comment?

Les explications de Georges étaient fort recevables; mais qui eût été chercher, dans la descendance d'un aventurier américain, rentré en France, végétant obscurément en des emplois subalternes, l'héritier de ce grand nom?

Ainsi se vérifiaient les prophéties. Ainsi éclatait ce Déterminisme supérieur, tyran des hommes et les menant à l'aveuglette, par des chenaux ténébreux, vers un but qui, lui, du moins, apparaissait brillant et rapproché comme un phare...

Morgane, les yeux vides, laissait sa pensée errer sur ces choses extraordinaires et cependant essayait de s'y reconnaître pour trouver la conduite à tenir.

Un redoutable aléa se posait à elle et, quoiqu'elle eût affecté en présence d'Idris Gaur une sécurité qu'elle voulait se commander à elle-même, la solitude lui rendait tous ses doutes et le sentiment exact du danger. Que Georges de Kerduel aimât sa cousine, rien ne semblait plus assuré. De quelle nature était cet attachement, c'est ce qu'il importait de pénétrer. Passion ou caprice? Morgane ne le savait au juste et il apparaissait bien dans ces conditions que le parti de la sagesse était d'observer et d'attendre. L'état d'Annette, sur lequel ne s'était pas encore prononcé le médecin du château, Gallois comme tous les serviteurs de Morgane, ne pourrait, de toutes façons, permettre son transport à Rûn-Rouz que dans cinq ou six jours. Si une pleurésie se déclarait, c'était une affaire de trois semaines ou d'un mois, à moins que d'ici là un dénouement imprévu ne vînt tout précipiter. Le mieux était donc de laisser le champ libre, pendant ces premiers jours, à M. de Kerduel, d'affecter à son égard et à l'endroit de la jeune fille un simple intérêt de femme compatissante et, suivant la tournure que prendraient les choses, d'adopter alors un des expédients dont elle avait parlé à Idris Gaur...

Ce parti arrêté dans son esprit, Morgane s'occupa d'en surveiller l'exécution. A tout hasard, elle avait commandé de préparer l'appartement du premier étage de la tour des Hôtes. Elle le mettrait à la disposition de M. de Kerduel pendant tout le temps de la maladie de Mlle Lefoullon et s'assurerait ainsi, sans qu'il y parût, de sa conduite et de ses sentiments de tous les instants.

Dans ce palais de la mer, machiné comme une scène de féerie, le romanesque de Morgane avait fait creuser mille corridors secrets, des portes et des cachettes dissimulées dans des panneaux connus d'elle et d'où elle pouvait voir, entendre, surgir à sa volonté... Rien ne lui échapperait de ses hôtes. Et quant à la dureté première de son accueil, elle la rejetterait sur une nervosité passagère, un malaise, ou mieux encore l'espèce de défiance dont elle n'avait pu se défendre vis-à-vis de Georges en l'entendant se donner un titre qu'elle croyait d'abord usurpé.